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Chicken flu, la grippe aviaire

Emission du 24 novembre 2007 / Catégories : Catastrophe, Pathologie

Description

Avec Hannes Lammler, auteur de ChickenFlu Opera (L’Esprit frappeur).

Invités

  • Hannes Lammler, auteur de ChickenFlu Opera (L’Esprit frappeur)

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Transcription

Ruth Stégassy : Hannes Lammler, vous publiez un ouvrage avec un joli titre : ChickenFlu opera (Esprit frappeur). On a presque l’idée qu’on va s’amuser avec ce livre. S’il est intéressant, il n’est finalement pas si amusant. Chicken blue opera, cela signifie en français : opéra de la grippe aviaire. La grippe aviaire, c’est cette fameuse menace de pandémie, avec la quelle on a tant fait peur aux populations, pendant au moins deux hivers de suite.

Hannes Lammler : Oui ; d’ailleurs pour traduire le titre, c’est l’opération grippe aviaire. Parce qu’il y a beaucoup d’opérations derrière, et pas tellement d’opéra. L’opéra, c’est parfois très agréable de l’écouter. oui, il y a eu effectivement un phénomène d’information assez extraordinaire, une sorte d’hystérie médiatique, qui a fait la une de beaucoup de nos journaux, beaucoup de nos médias. Et c’est un fait assez étonnant, quand on sait que les grippes aviaires sont un phénomène qui a été observé déjà depuis très longtemps. SI on remonte dans l’histoire, c’est en 1878 qu’on a découvert, selon mes connaissances, dans des stabulations industrielles en Italie, que quand on mettait plusieurs centaines du même type de poules ensemble, s’il y a un rhume, elles sont tout de suite malades. Et donc il y a des morts subites dans ces concentrations d’animaux. Et donc c’est un phénomène qui est connu tout de même. Donc on peut être très étonné de constater que tout d’un coup, en 2005-06, on en fait un tel tabac dans les médias.

Ruth Stégassy : Est-ce que ça serait parce que tout d’un coup, ça a pris une ampleur terrible ?

Hannes Lammler : Je pense que la production industrielle des œufs a pris une ampleur absolument extraordinaire. On a confiné la poule dans des stabulations énormes, à 10000 unités (poules) ou plus, qui sont concentrées. Et en fait, on voudrait sortir la poule de la basse cour et de notre vie. Normalement, la poule a accompagné l’homme depuis 5000 ans, et la basse cour était là. Aujourd’hui, le citadin ne veut pas de coq, il ne veut pas connaître la poule ; il veut la confiner dans des batteries industrielles. Et la seule manière que la poule retrouve encore le citadin, c’est dans les magasins du coin, les fastfoods, les quickfoods, ou bien sous cellophane dans les supermarchés.

Ruth Stégassy : Là, vous accusez le citadin, on va voir. Cela demande à être discuté. Mais, tout de même, j’aimerais quelques chiffres, sur ce qui a été présenté comme une pandémie mondiale. Finalement, il n’y a pas tant de morts que ça, pas tant de cas que ça.

Hannes Lammler : Je ne peux que parler sur les statistiques de l’Organisation Mondiale de la Santé, qui a dénombré entre 2003 et mai 2007, 308 infections et 176 décès. 38% de ces décès se sont déroulés en Indonésie. Quand on regarde de plus près encore, et qu’on se demande qui sont ces gens qui sont morts à la suite de ces infections, ce sont des gens qui ont travaillé en majorité dans des exploitations industrielles, de multinationales, qui ont connu une expansion absolument extraordinaire. On va parler certainement encore de Chernal Bophan, une multinationale située en Thaïlande.

Ruth Stégassy : Là, vous évoquez les cas humains. Est-ce qu’éventuellement, du côté de la volaille, il y aurait eu davantage de maladies ? Parce que là, dans les chiffres que vous évoquez, on est loin de la pandémie. En effet, on est plus proche d’une zoonose, c’est-à-dire une transmission, de temps en temps, de l’animal à l’homme. Donc pandémie humaine, certainement pas, pandémie dans les volailles ?

Hannes Lammler : On peut parler d’épidémie dans les volailles, parce que la pandémie est un terme bien précis qui veut dire, comme une zoonose, une infection entre les animaux et l’homme ; et ça prend des mesures pandémiques, c’est-à-dire des centaines de milliers de malades ou des morts. Et ce pas n’a pas du tout été fait jusqu’à présent. Et même les mesures de protection qui sont promues ne sont pas encore là. Les vaccins qu’on a développés jusqu’à présent ne peuvent même pas réagir par rapport à une éventuelle pandémie, parce qu’il n’y a pas encore eu cette transmission de l’homme à l’homme. Donc c’est extraordinaire de constater que les médias, avec un nombre pas très important –mais ce n’est pas seulement une question de statistiques – donnent une telle importance à une possible, probable, éventuelle, certaine, pandémie de la grippe aviaire.

Ruth Stégassy : Donc pour l’instant, on ne voit pas le bout de l’aile. En revanche, ce que l’on a beaucoup observé, avec une intention infinie, ce sont les vols d’oiseaux migrateurs.

Hannes Lammler : Oui, ça c’est encore un des éléments très difficiles. Et pour répondre un peu polémique, les seuls qui n’ont pas de lobby à Bruxelles, ce sont les oiseaux migrateurs. C’est facile de dénoncer le nomade qui passe. Et on détourne le regard, mais en montrant cet oiseau là, cela crée la panique.

Ces titres sur la grippe aviaire, c’est vraiment étonnant. Quand on regarde d’autres maladies contagieuses, comme le paludisme et la malaria, on doit compter quand même 250 millions d’infections par an, et un nombre énorme de décès. Et si une certaine déontologie journalistique était vraiment à jour, elle ferait quand même beaucoup plus attention à ces phénomènes là, qu’à la grippe aviaire.

Ruth Stégassy : C’est vrai qu’on a très souvent reproché aux gouvernements leur manque de réactivité. Par exemple, quand il y a eu la vache folle, ou les poulets à la dioxyne. Donc on a pu interpréter cette réaction vigoureuse comme une prise de conscience qu’il fallait effectivement protéger les populations. Je me souviens par exemple de la façon dont on a suivi le vol d’oiseaux migrateurs, qu’on pensait infectés, à travers différents pays. Et puis il y a eu cette histoire, qui n’était pas directement imputée à des oiseaux migrateurs, mais qui a fait grand bruit : celle de l’arrivée de l’épidémie sur le sol anglais, une île, donc à priori totalement à l’écart, totalement protégée.

Hannes Lammler : Oui. Dans les journaux, on a pu lire : le fermier Bernard Matthiews. Donc on avait l’impression que c’était le paysan du coin qui a un problème dans sa stabulation. Et le problème d’ailleurs, on le constate souvent. On ne sait pas en fait, quand on parle de ces contagions, s’il s’agit d’un petit paysan, ou d’une multinationale. Et moi, comme j’étais déjà sensibilisé par rapport à cette question, j’ai donc regardé de près qu’est ce qui se passe avec Bernard Matthiews. Et Bernard Matthiew, c’est le plus gros producteur de dindes européen. Et ce qui s’est passé : il y a eu les premières alertes en janvier 2007, parce qu’il y avait un cas de H5N1 (la maladie de la grippe aviaire) dans des stabulations en Hongrie. Et il y a avait, parallèlement à cet avertissement, la destruction du cheptel de ces dindes. Et on s’est dit que tout était confiné, tout était bon, qu’il n’y avait pas de problème. Même la Suisse a continué d’importer de la viande de dinde de la Hongrie, comme me l’a raconté quelqu’un qui est bien placé pour le savoir. Quelques jours plus tard, on peut lire qu’il y a le même cas à Saffolk en Angleterre, chez Bernard Matthiews. Là, ils ont été obligés d’abattre toute de suite 160000 dindes. Et le Ministre de l’Environnement a dire qu’il était fort probable qu’il s’agisse d’une piste d’oiseaux migrateurs. Que c’étaient des oiseaux migrateurs qui seraient probablement à l’origine de cette infection, et qu’on ne pouvait pas s’expliquer de quelle manière cela pouvait se faire autrement.

Et un peu plus tard, dans le Monde, le 26 février, on peut effectivement lire que ce n’était pas les oiseaux migrateurs. Et le ministre de l’Environnement, et le ministre de l’Agriculture anglais devaient absolument être au courant. Parce que Bernard Mattheiws a des filiales, des succursales de son entreprise en Hongrie. Et il y a eu un déplacement d’environ 250 tonnes de viande vif et mort qui ont été confectionnées en Angleterre. Et on avait pu prouver que c’était effectivement à l’intérieur de cette multinationale que cette contagion a eu lieu.

Et c’est assez important de constater que c’est à l’intérieur d’une multinationale ; les instances qui s’occupent, qui connaissent le marché, sont quand même au courant. Mais ils appuient dans les médias une désinformation en pratique.

Et ce qui est le plus intéressant dans cette expérience concrète ; l’Allemagne serait contrainte, par une décision du tribunal constitutionnel, qui a mis en cause l’espace attribué pour les poules dans les batteries : l’espace vital…

Ruth Stégassy : L’espace vital, qui se résume à un peu moins de la surface d’une feuille de papier A4 ; c’est ça ?

Hannes Lammler : Oui, elle se résume à 450 cm2. Et quand on demande à son voisin combien cela représente, très souvent les gens répondent : oh, c’est ½ m2, c’est déjà pas mal. Finalement, quand on fait le calcul, on réalise que c’est 21 x 29. La feuille A4 fait 623 cm2. Donc la poule pondeuse, mais aussi le poulet à chair, ont un espace vital qui est moins que la feuille A4. Comme c’est même des juges en Allemagne, qui ont décidé que ce n’était pas respecter les animaux de les tenir de cette manière là ; ils ont pris une décision il y a plusieurs années déjà, pour dire que c’est absolument illégal de faire une production à 450 cm2 ; il faut mettre plus, au moins 690. Ou peut-être même un peu plus (750) ; mais peut-être éventuellement 800 cm2. Et donc il y a une contrainte, pour le gouvernement allemand, de mettre en application une loi qui impose aux producteurs de poules en batterie d’augmenter la surface. On en peut pas continuer comme cela en Allemagne. Et, nous sommes toujours dans l’histoire de Bernard Matthiews, pour retrouver – c’est quand même extraordinaire – que quelques jours après l’incident en Angleterre, les Länders allemands décident dans le Bundeswalt, de prolonger le confinement des poules en liberté. Donc ils ne parlent pas de batteries ; ils maintiennent, et prolongent le confinement des poules en liberté. Cela veut dire qu’avec cette mesure, ils frappent les écolos, les paysans bio, qui produisent à l’ancienne encore les poules. Et on ne dit pas du tout que c’est un incident industriel qui s’est produit. Et on met en veille l’histoire de cette obligation de mettre en application une législation qui change.

Ruth Stégassy : Oui, parce que là, ce que vous êtes en train d’évoquer, c’est qu’avec cette fameuse affaire de la grippe aviaire, de fait, ceux qui ont été pointés du doigt, outre les fameux oiseaux migrateurs qui ne disposent pas de lobby à Bruxelles, ce sont tous ces élevages dans lesquels les poules vivent en liberté, à l’extérieur : les élevages bio, écolos, tous les petits élevages fermiers, paysans, en Europe comme ailleurs.

Hannes Lammler : Oui ; c’est effectivement une cible actuellement. On frappe ceux qui défendent des méthodes traditionnelles, et on ne veut pas attirer le regard sur les problèmes réels qui se posent à l’intérieur même de l’élevage industriel.

Ruth Stégassy : Alors justement, vous, vous voulez attirer le regard là-dessus. Vous avez commencé à parler du manque de place attribué à chaque poule. Cela va bien au-delà de ça. C’est-à-dire que l’élevage industriel a d’abord pris des proportions phénoménales. J’ai été très étonnée de lire les chiffres du degré de concentration auquel sont arrivées les entreprises qui s’occupent de cette industrie.

Hannes Lammler : Oui. En même temps, pour expliquer pourquoi c’est un intérêt économique tel, c’est quand vous prenez à l’heure actuelle dans l’élevage industriel un coq, et vous lui donnez 1,6 kg de fourrage (bien adapté). Avec l’hérédité génétique et les qualités qu’il a maintenant, il pousse très rapidement, et il est en mesure de transformer 1,6 kg de fourrage en 1,6 kg de poids vif. Cela veut dire qu’il faut très peu pour produire la viande, la camelote pour vendre ensuite.

Et si on la compare avec d’autres animaux, quelle est leur réaction. Heirich Wanhuffe, le réalisateur du film We feed the world (le marché de la faim), m’avait donné cet exemple que j’ai trouvé impressionnant : pour produire 1 kg de poids de saumon, il faut 4 à 5 kg de farine de poisson. Et pour produire 1 kg de thon, il faut 18 à 20 kg de farine de poisson.

Donc on peut s’imaginer quel est l’intérêt de la poule, ou plutôt du coq, pour produire de la viande. Cela signifie qu’avec très peu de fourrage, il a un appareil de transformation énorme pour être exploité. Donc c’est en 1938-40 que cela a commencé. Actuellement, on doit constater que, pendant qu’on nous parle de la grippe aviaire, depuis 2005, il y a 4 multinationales qui contrôlent le marché de la poule pondeuse, et du poulet à chair : Teisen Food, le big américain ; Le groupe Grimaud, un français ; Hendrix, groupe hollandais ; Bessier Angrup, le groupe allemand.

On peut préciser que Hendrix et Bessier Angrup contrôlent à eux deux 95% la production des œufs sur la planète.

On peut être à Mölme, à Johannesbourg, à Washington, à Berne (Suisse), à Berlin, à Paris, on mange des œufs qui proviennent des élevages indsutriels de ces sociétés, qui évidemment sont reproduits après sous forme de poussins, dan d’autres entreprises. Mais ce sont eux qui fournissent les poules pondeuses pour la production des œufs de la planète.

Ruth Stégassy : On va revenir très vite à ces multinationales. Mais juste avant d’aborder cette question plus économique, un élément que vous avez évoqué, mais sur lequel il faudrait insister davantage : c’est tout le travail génétique qui a été fait, pour obtenir : vous évoquiez les coqs qui avec 1,6 kg de fourrage savaient offrir généreusement 1,6 kg de poids vif. Il y a eu un travail de sélection assez étonnant qui a été fait sur les poules pondeuses.

Hannes Lammler : C’est sur l’expérience de la production et du croisement des semence hybrides, qui crée une dépendance du paysan, auprès du semencier, qui lui met à disposition ces semences que l’on ne peut pas reproduire soi-même, parce qu’on aura des pertes ; cette expérience était utilisée dans les années dans les années 1940 par des sociétés comme Pioneer, qui ont fait des recherches, si on ne pouvait pas produire la même chose dans le secteur agricole avicole. Et donc on a réalisé effectivement avec succès la production de générations hybrides de poules qui ont un rendement plus important ; qui sont plus calmes, qui ont un certain nombre de caractéristiques. Et on a permis de cette manière là une sorte de dépendance biologique de la part de l’éleveur et du paysan, par rapport à ces metteurs à disposition de ces poules et de poussins hybrides.

Cela a donc commencé dans les années 1940. Les Etats-Unis avaient une énorme avance, par rapport à l’Europe, à l’Union Européenne qui n’existait pas encore. Et cette avance a duré manifestement jusqu’en 1957, où il y avait une sorte du poulet avec les Etats Unis. Il y a eu une décision, dans le cadre de la création de l’Union Européenne, de développer le secteur avicole en Europe. Et c’est depuis lors qu’en Europe, après avoir bien copié l’expérience américaine, qu’il y a eu un développement énorme. Et c’est tout à fait étonnant qu’avec cette domination, pendant des années et des années, des Etats Unis sur ce marché là, on retrouve depuis 2005 3 multinationales européennes. Je trouve que c’est très intéressant comme constat.

Ruth Stégassy : Autre constat intéressant : vous faisiez tout à l’heure le lien entre le fait qu’il y a 4 multinationales qui contrôlent l’ensemble de la planète, et cette date de 2005, apothéose de la grippe aviaire.

Hannes Lammler : Je ne veux pas prétendre qu’il y a un lien direct entre la cause et l’effet de la campagne médiatique. En tout cas, on doit constater qu’en 2003, il y avait déjà une crise très grave en Hollande : grippe aviaire dans les stabulations industrielles, et destruction des cheptels entiers, nettoyage, désinfection. Il y a d’ailleurs une société qui fait cela de façon professionnelle. C’est excessivement intéressant de regarder leur petit film de publicité, je le recommande : c’est Total Crawling (Hollande).

Mais il y a eu cet événement en 2003, et il y a effectivement eu une prise de décision (peut-être remonte-t-elle à quelques années auparavant) de diversifier les structures, et de construire les multinationales, de manière à ce que quand survient un incident – une maladie dans une batterie, dans un secteur, dans un pays, dans une région -, on a la possibilité d’avoir des solutions d’échange. C’est-à-dire qu’on peut augmenter la productivité dans d’autres régions, dans d’autres continents, qui ne sont pas soumis à la régulation très contraignante. Par exemple, dans l’Union Européenne, on pourrait dire que c’est fini, que l’on en peut plus produire, plus exporter, plus rien du tout. Donc là, ils pourraient, avec la filiale au Brésil, au Nigéria, remplacer leur défaut de profitabilité en Europe.

Ruth Stégassy : Toujours dans ce système de grands élevages industriels, concentrationnaires. Mais peut-être, pour finir ce que vous disiez juste avant, vous faisiez le parallèle avec les semences hybrides, en disant qu’elles assujettissaient les agriculteurs aux grosses entreprises semencières, puisqu’effectivement, les semences hybrides ne se reproduisent pas. Elles sont stériles. Elles donnent une fois, et la fois d’après, elles ne se reproduisent pas. Mais une poule pondeuse, elle va donner des poussins qui vont pondre. Donc je ne vois pas bien comment cet assujettissement peut se faire.

Hannes Lammler : Vous prenez les œufs de cette poule pondeuse, qui était bien évidemment dans un petit groupe, même si elle était industrielle. Mais admettons qu’elle était avec un coq. 10 poules pour un coq, ce sont les groupements qui sont faits dans les élevages industriels. Vous prenez ces oeufs, et vous les couvez, et vous avez des poules. Mais ces poules là sont rachitiques, ont des déformations, des maladies, des faiblesses. Et il vous faut, quand vous prenez des générations F1 et que vous les reproduisez entre elles-mêmes, il vous faut 12 à 13 générations de croisements jusqu’à ce que vous avez de nouveau plus ou moins une poule stable, c’est-à-dire qui résiste, qui est saine.

Comme on veut donner à l’ensemble de la population de la planète 100 œufs par an. Pour 7 milliards d’habitants, il faut produire 700 milliards d’œufs. Et il y a un Mr Paulman allemand, qui a développé cette idée, qu’il nous faut 7000 poules génération arrière grand-parent, qui produisent des œufs roux. Et il faut 7000 pondeuses qui produisent des œufs blancs. Car il en faut 14000 en tout pour produire 700 milliards d’œufs. C’est une pyramide qui est tout à fait intéressante à voir. Le taux de reproduction moyen qui a été calculé permet donc d’alimenter l’humanité entière, avec des exploitations, des stabulations industrielles, des batteries, etc. C’est l’avenir dans leur tête, et c’est en train de se réaliser au travers des 4 multinationales.

Pourquoi ai-je fait cette enquête ? Je ne suis pas le spécialiste de la poule, en fait. Je me suis penché là-dessus, parce que j’ai lu une phrase dans un hebdomadaire en Suisse, qui m’a fait tiquer, et qui m’a fait dire qu’il fallait absolument regarder ce qui se passe. C’est un commerçant qui vend des pondeuses bio en Suisse : "Elever une vraie poule pondeuse bio, robuste, résistante, qui peut vivre plus de 90 semaines, ça me ferait vraiment plaisir. Et non pas être obligé de vendre une pondeuse pseudo bio, sélectionnée selon les critères industriels de rentabilité maximale. Des poules dont la performance de ponte s’élèverait 340 œufs par an. Actuellement, deux multinationales se partagent le monopole de la production et les ressources génétiques des poules pondeuses sur l’ensemble de la planète."

Et il n’y a pratiquement plus de recherche publique sur ces recherches génétiques, parce que c’est considéré comme un secret, un savoir, un peu de la même manière que Coca Cola a protégé sa recette. Là, ils pensent que les ressources génétiques appartiennent à ces deux multinationales. Et donc c’est aussi le reflet d’un appauvrissement extraordinaire dans l’agrobiodiversité. Cela veut dire le nombre énorme de poules que l’on pourrait avoir, des différentes variétés. Et tout ça, c’est en train de disparaître.

Les personnes qui travaillent dans ces entreprises, au fond, ce sont les employés, ce sont des serfs peut-on dire, de la multinationale, et on leur donne le statut d’entrepreneur libre. Mais ils ne le réalisent pas. Et quand on est maintenant sur le plan de la pondeuse, c’est-à-dire le paysan ou l’entreprise qui a la génération F1 non reproductible, cette pondeuse là produit des œufs. Ces œufs sont vendus à la grande distribution. La grande distribution a des contraintes bien précises. Elle dit : vous ne pouvez pas produire vous mêmes le fourrage ; pour avoir des œufs vendus chez nous, vous devez respecter le cahier des charges. Tout est mis sous forme de contraintes, même la durée de vie, le nombre de jours qu’on peut garder des poules pondeuses, qui ont très souvent une vie triste, courte. Et si on s’imagine une poule à 340 œufs par an, c’est-à-dire tout juste 20 à 25 jours de pause, c’est absolument inimaginable. Donc c’est une contrainte régulée, et c’est une régulation qui est extrêmement en faveur d’une concentration industrielle, et dans l’intérêt des multinationales qui contrôlent ce jeu.

Ruth Stégassy : De quelle manière : en empêchant les petits producteurs de travailler autrement ? Le texte que vous avez lu tout à l’heure, c’était une citation d’un commerçant bio. Donc ce que vous dites, c’est vrai pour l’ensemble des volailles de la planète, qu’elles soient bio ou non ?

Hannes Lammler : La grande difficulté actuellement, et le constat que l’on doit faire, est qu’il n’y a plus de recherche publique dans ce secteur là, qu’il y a un problème dans l’accessibilité aux ressources génétiques, et qu’il n’y a pas de recherches alternatives. Comme la recherche hybride a fait ses preuves, cela marche tellement bien qu’on ne regarde pas ailleurs. Donc il n’y a pas d’autres méthodes qui trouvent des financements et des appuis. Quel est l’intérêt d’une multinationale de faire une autre recherche que celles des hybrides, parce que s’ils font une recherche alternative, ils n’ont plus la dépendance qu’ils ont crée à travers cette recherche hybride. Parce qu’on pourrait même éventuellement reproduire les poules. Donc ce qui reste, ce sont des milliers d’éleveurs de races anciennes, qui essayent de maintenir un petit cheptel, des croisements, tout à fait à l’ancienne, sans machine. Mais c’est sans importance commerciale, ni concernant la consommation des gens.

Ruth Stégassy : Juste pour rester au niveau de la consommation, un détail, parce qu’il me paraît intéressant. Vous donnez le mode d’emploi, pour savoir décrypter les codes inscrits sur les œufs.

Hannes Lammler : Oui, c’est parmi les choses que l’on peut encore respecter. Donc, les œufs sont obligés depuis 2004 d’avoir un signe sauf sur les marchés locaux. C’est-à-dire que si vous êtes sur un marché paysan, ou quand le producteur vend ses œufs à la ferme, le marquage n’est pas nécessaire. Sinon, c’est obligé de mettre un 0, ou d’écrire bio dessus. Mais il faut savoir que l’origine de la poule n’est pas bio en fait, mais bio. Et puis le 1 : la poule a pu se promener librement entre la stabulation où elle se trouve, et un peu sur une pelouse ; elle avait une vie quand même plus ou moins agréable. Et quand on s’approche des chiffres 2 ou 3, prudence. Parce que là, ce sont des bestioles qui sont tenues dans des conditions absolument aberrantes. Je me répète, mais c’est les 2/3 d’une feuille A4 qui sont normalement la norme.

Ruth Stégassy : Le chiffre 3 signifie qu’elles n’ont jamais touché le sol ?

Hannes Lammler : Mais, elles peuvent toucher le sol dans le 2, c’est extraordinaire. C’est peut-être un détail, mais c’est assez intéressant. La poule, pour digérer ce qu’elle mange, a besoin de gratter dans le sable, pour avaler de petits cailloux, sinon l’estomac ne fonctionne pas comme il faut. Elle doit avoir cette possibilité, et dans le 2, on la lui donne. Dans le 3, c’est dans le fourrage, et tout à fait artificiel.

Ruth Stégassy : Bon, alors on va s’éloigner un peu des poules, et on va s’intéresser maintenant à ce qui se cache derrière les multinationales.

Hannes Lammler : Moi j’étais tout à fait étonné quand j’ai découvert qu’en l’espace de deux ans, il y a eu un mouvement de concentration très important dans le secteur de la production des poules pondeuses. Quand j’ai constaté que la société Hendrix, fin 2005, proclamait qu’ils étaient maintenant le 2ème du marché mondial, juste à côté de Bessier Ham, qui était le 1er, ou Hexac Eco. Donc ils se partagent le marché. Je me suis dit : comment cela se fait-il que ces entreprises ont pu atteindre cet état en si peu de temps, entre 2003 et 2005. Et j’ai constaté qu’il y avait un mécanisme économique dont j’ai ignoré le fonctionnement. Mais j’ai souvent lu sur les pages économiques du Monde, et autres, un mécanisme qui s’appelle le Private equity, ou les fonds communs de placements à risques, les crédits leviers, leverage by out (LBO), management by out, etc, dans la reprises des sociétés.

Ruth Stégassy : Hage funds.

Hannes Lammler : Oui ; ça c’est encore un truc supplémentaire, qui est encore une de ces sauvageries. On ne sit pas ce que c’est et commet cela fonctionne. Et je me suis dit que je ne suis pas spécialiste de ces questions économiques, mais je voudrais comprendre quand même une fois comment ça marche. Parce que la société Hendrix avait trouvé un partenaire industriel Industriel, respectivement bancaire, financier, qui est Natexis Industry. C’est un private equity fund : un fond commun de placements à risques. Et Bessier Hand, dans la même période, l’autre grand dans ce jeu, a pris Advent International. Et on a constaté que grâce à ces mécanismes de reprise de société, de prise de contrôle de société, ils ont réussi à faire ces deux empires. Et là dedans, je suis tombé sur ce mécanisme : leverage by out (LBO), et private equity. Quelques mots là-dessus, parce que c’est intéressant. Jouer le jeu du private equity fund, ce n’est pas donné à chacun. Il faut avoir au moins 1 million de dollars pour pouvoir jouer ce jeu, ou bien être coopté par quelqu’un qui est déjà dans ce jeu là, étant donné qu’on peut placer quelques billes dans ce jeu de casino. Et puis quand on a la possibilité, parce qu’on a les relations, on est devant une société. Et pour comprendre comment ça marche, je vais donner un exemple. La société coûte 100 millions €. Pour l’acheter, on a soi-même, ou avec un copain, avec lequel on gère ce private equity fund (fond commun de placements à risques), 20 millions à placer. Il nous manque 80 millions. Il y a beaucoup de fonds de pension, d’assurances, de banques, qui cherchent des placements pour leur argent, pour leur papier valeur. Donc nous, on leur propose une ligne de crédit, et il faut la remplir pour 80 millions à 6%. Les régulations dans l’économie que nous vivons actuellement, sont faites de manière que quand le private equity fund négocie avec la multinationale, ou avec la société qu’il veut racheter, il dit : écoutez, nous on va vous donner une possibilité d’expansion, d’augmentation de la rentabilité. Donc, on va décider comment ça se passe. L’accord est pris, ils peuvent décider ce qui se passe. Et donc, ils achètent avec 100 millions cette société. Ils prennent le contrôle. Et ils leur demandent un minimum de rentabilité de 10% sur investissement. 10% sur ces 100 millions, c’est clair ?

Ruth Stégassy : Juste pour être sûr qu’on suit bien, les assurances, les fonds de placement, apportent les 80 millions, en espérant un retour sur investissement, un intérêt, de 6% garanti. Et là dessus, avec les 100 millions, on va exiger de l’entreprise qu’elle fournisse un retour de 10%. Donc là, on a déjà 4% de gain.

Hannes Lammler : Non, c’est 4% sur 80 millions, parce que les 20 millions qu’on a mis soi-même. Et on met les 4% de 80 millions sur 10%, donc cela fait un pourcentage beaucoup plus important. Si un retour sur investissement de 15% est possible, à ce moment là, les 20 millions de la mise de celui qui a le privilège de jouer ce jeu, représente 50 à 55%. C’est-à-dire qu’en l’espace d’une année, il ramasse sur 20 millions de mise, 10 millions. Ce qui est intéressant comme bénéfice. Et cela permet de comprendre pourquoi les étages supérieurs, les étages de tapis comme on dit en allemand, ont un tel engouement pour ces instruments financiers. C’est ce mécanisme là qui a permis, d’une manière absolument autoritaire, de faire un mouvement de concentration. Parce que c’est en même temps une affaire qui tourne. Et la prise de contrôle sur ces sociétés est un phénomène qui a déjà souvent décrit, c’est évidemment l’externalisation des frais, on vend tout ce qui est immobilier, on fait que la rentabilité soit extraordinaire, on licencie toutes les personnes qui ne sont pas utiles, on se concentre sur le business central principal, l’occupation prioritaire, et tout le reste on le met dehors.

De cette manière, ces sociétés là, en l’espace de très peu de temps, ont un bilan très intéressant. Les actions montent. Donc c’est ce mécanisme là qui a été mis en place, et utilisé aussi dans le processus de concentration qu’on constate pour aboutir en décembre 2005 à deux multinationales qui contrôlent toute la production des poules pondeuses de la planète.

Ruth Stégassy : Pour terminer, on pourrait s’intéresser aux conséquences de cette concentration. Peut-être d’abord dans les pays d’Asie, et d’Asie du sud-est en particulier, où l’élevage de volailles est très important depuis longtemps, mais sous des formes différentes que celles que l’on connaît actuellement. Je pense au Vietnam, où il y avait énormément de petits élevages de volaille, jusque dans les villes, de petits marchés sur lesquels on vendait ces volailles.

Hannes Lammler : Avant de parler du Vietnam, on peut parler de l’exemple de l’Egypte, qui est typique. Parce qu’au mois de février 2006, une énorme hystérie a été organisée, comme ici, par rapport a cette pandémie de la grippe aviaire. On a découvert un foyer en Egypte. Conseils, imposition, qu’est-ce qui se passe ? Manu militari, la basse cour est détruite en Egypte. Et comme les Etats Unis, et entre autres Tyson Food produisent 17 milliards de cuisses de poulet de trop par an, parce que l’Américain a des coutumes culinaires sont telles qu’il préfère le blanc piquant, et pas la cuisse. Et donc la cuisse est en surproduction sur le marché mondial. Et les Américains ont tout de suite proposé des chaînes de froid – cela fait bien de donner à des pays comme l’Egypte – qui permettent d’écouler ces stocks. Il y avait aussi à une certaine période Poutine qui a reçu ces offres très gentilles de 17 milliards de cuisse, et à un certain moment il avait refusé de les prendre. Donc en Egypte, on a détruit un revenu important par rapport à ces producteurs, ces fermiers, qui avaient un petit revenu constant, mais régulier, sur la vente de poules sur le marché local, et une production qui était indépendante des intrans de l’industrie.

Ruth Stégassy : Mais tout de même, l’exemple thaïlandais, l’exemple vietnamien, sont intéressants aussi.

Hannes Lammler : En ce qui concerne les conséquences de la production avicole, et la destruction des basses cours dans ces pays là, c’est tout à fait évident qu’on assiste à une destruction excessivement dangereuse de la diversité des poules qui sont résistantes. Parce que jusqu’à présent, il faudrait d’abord donner la preuve que ce sont les oiseaux sauvages et les poules qui sont dans la basse cour qui sont les foyers de H5N1 dangereux. Une statistique que j’ai lue il y a quelques jours, publiée en Allemagne, dit que sur les 350000 analyses des oiseaux migrateurs qui ont été faites à la recherche d’un foyer d’infection, jusqu’à présent, on n’a rien trouvé. Par contre, on sait pertinemment que dans les élevages industriels, on trouve ces foyers H5N1. Donc, il faut quand même faire attention par rapport à ce développement, parce qu’il y a une chose très importante : si on casse cette biodiversité, à la longue on perd aussi la résistance naturelle de ces animaux, et on perd pratiquement un côté de notre alimentation.

Ruth Stégassy : Bon, mais tout va bien, puisqu’on a le vaccin.

Hannes Lammler : Ouais ; c’est un peu bizarre ce vaccin, parce qu’il n’y a pas encore de vaccin. Tamiflu est un vaccin qui est prétendu être utile, mais qui a son histoire à part. Je reviens au début de notre entretien, on avait parlé de ces 308 infections entre 2003 et 2005, et de ces 178 personnes qui sont mortes. C’est vrai que les laboratoires de pharmacologie ont fait une ruée sur le sang des personnes mortes. Bous pouvez imaginer, cela a été une course extraordinaire, parce que ce sang vaut de l’or. Pour essayer de trouver là dedans cette mutation qui serait possible, probable, peut-être, à prévoir qu’effectivement, ce virus H5N1 aurait muté et sauter de l’homme à l’homme. Pour le moment, ce n’est pas le cas. Donc tout ce qui a été proposé jusqu’à présent n’est pas en mesure de nous protéger contre la grippe aviaire. C’est même promu par les laboratoires eux mêmes comme un vaccin intermédiaire, le temps de trouver le vaccin utile. Et quand on regarde l’histoire du Tamiflu, on doit quand même constater que là dedans, il y a une histoire assez bizarre : en 1995, Hoffman Laroche négocie le contrat avec une société américaine, Gilead, qui a dans son actionnariat des gens comme Donald E. Rumsfeld. Et à partir de fin 1996, il est même Pdg. Ce contrat conclut qu’ils ont l’exclusivité de la production et de la distribution sur la planète de Tamiflu.

Et ce Tamiflu est donc produit par Hoffman Laroche. Et en 2003, Rumsfeld est bien placé au secrétariat à la défense aux Etats Unis, comme ministre de la défense. On constate que le gouvernement américain, dans la bouche de Mr Gilead, mais aussi dans la bouche de Bush, fait la recommandation qu’il faudrait faire des stocks de prévention par rapport à une éventuelle, possible, probable, pandémie de grippe aviaire. Et c’est à ce moment là que les cours de vente de Tamiflu connaissent des coûts extraordinaires. C’est devenu tel, que Hoffman Laroche pouvait annoncer en mars 2006 en Suisse – ils ont encore d’autres médicaments qui sont très rentables, surtout des médicaments actuellement contre la cancer, ce qui est pour moi un message très triste, parce qu’une société qui gagne beaucoup quand il y a le cancer ; c’est-à-dire que nous vivons dans une société dans l’ensemble, où on a beaucoup de problèmes. Et le Tamiflu est un blog first comme ils disent chez eux ; ils font un chiffre d’affaires croissant permanent – la construction de la plus haute tour de Suisse, c’est-à-dire un immeuble de 162 m en double hélice. Et quand j’ai lu ça dans les journaux, je me suis dit que c’était probablement la tour de la grippe aviaire.

 

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