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Cueilleurs de miel

Emission du 30 janvier 2010 / Catégories : Elevage

Description

Avec : Eric Tourneret, co-auteur de « Cueilleurs de miel » (Rustica).

Invités

  • Eric Tourneret, co-auteur de « Cueilleurs de miel » (Rustica)

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Transcription

Ruth Stégassy : Eric Tourneret, vous venez de publier un très beau livre, qui s’intitule "Cueilleurs de miel" (Editions Rustica). Le miel, les abeilles, c’est une histoire qui vous préoccupe depuis longtemps. Vous aviez déjà écrit un premier livre, auparavant.

Eric Tourneret : Oui. J’ai commencé mon travail de fond sur les abeilles en 2003. J’ai été sensibilisé par la disparition des abeilles et des ruchers en France, et par rapport aux manifestations des apiculteurs, avec l’affaire Gauchot et Régent, des pesticides systémiques qui étaient très présents dans l’Hexagone.

Ruth Stégassy : Qu’est-ce que vous avez fait alors ? Vous avez suivi les manifestations ?

Eric Tourneret : Non, pas du tout : je suis photo journaliste ! Donc je me suis dit que les abeilles disparaissent, ce n’est pas possible. Comme j’ai grandi à la campagne, ça m’a touché. Il y a quelque chose qui se passe, il y a un dérèglement, vraiment. Ayant grandi dans la nature, c’est vrai que je me disais que les abeilles, c’est quelque chose de très proche pour moi. J’ai grandi avec quand j’étais enfant. J’ai vraiment voulu aller sur le terrain, rencontrer les apiculteurs, les interviewer, et voir si je pouvais faire quelque chose pour eux, pour les abeilles, m’investir, tout simplement.

Ruth Stégassy : Donc ça c’était le premier livre : "Peuple des abeilles".

Eric Tourneret : Oui. Ca a été 3 ans de recherche, un peu partout en France. Je travaillais sur les images, les effets spéciaux, pour rentrer dans la ruche, et pour faire un livre grand public, pour mettre un focus sur les abeilles.

Ruth Stégassy : Vous les avez en même temps mieux comprises, apprises.

Eric Tourneret : Oui. En même temps, j’avais un désir personnel de retourner moi-même vers la nature. Donc pour mieux comprendre les cycles naturels. Mais c’est vrai que la rencontre avec les apiculteurs m’a appris beaucoup de choses. Chacun m’a apporté son point de vue, sur les cycles naturels, ses sentiments, sa sensibilité à la nature, et des moments un peu magiques, où justement l’apiculteur est encore lié à ce qu’il y a de magique dans la nature. Parce qu’il travaille sur du subtil : ce n’est pas du mécanique. L’apiculteur est un artiste, qui va chercher à lire un peu comment fonctionne les fleurs.

Ruth Stégassy : Alors là, Eric Tourneret, on devine déjà quelque chose qui est très présent dans votre second livre, "Cueilleurs de miel", c’est qu’autour de l’abeille, il y a toutes les relations qui sont tissées avec des humains. Les relations avec des personnalités, mais aussi tous les réseaux sociaux, qui se constituent, qui se créent, autour de l’abeille.

Eric Tourneret : Oui. L’abeille m’a interloqué pour plus d’une chose. En soi, ce qui est déjà extraordinaire, c’est que l’histoire de l’abeille est une histoire très ancienne, qui est vraiment une histoire qui remonte à la nuit des temps. Et l’abeille a été convoitée par l’homme pour son miel. Mais ce n’était pas seulement le miel pour remplacer le sucre. Non, ça allait beaucoup plus loin : c’était une denrée imputrescible que l’on pouvait échanger, qui était vraiment la première médecine de l’homme pour les plaies ouvertes ; mais aussi une médecine pour les bêtes.

Donc le miel, depuis très longtemps, a toujours accompagné l’homme de Neandertal.

Ruth Stégassy : Il y a une référence dans le l ivre. Vous vous en souvenez ?

Eric Tourneret : Oui. Il y a beaucoup de peintures rupestres, que l’on retrouve un peu partout dans le monde, suivant les zones géographiques. Je suis allé photographier la grotte de l’Araignée, en Espagne. C’est une grotte qui se trouve au sud de Valencia. C’est un endroit très beau : petite grotte dans une petite vallée. Et cette grotte est datée –6000 av JC.

Et le guide espagnol m’a expliqué comment vivaient ces gens dans cette vallée, plus par rapport à la topographie de cette vallée. En me disant que ces gens s’étaient installés à cet endroit, tout simplement parce qu’il y avait une rivière, un rio. Et dans cette zone très sèche, c’était un point de vue extraordinaire pour pouvoir chasser le gibier. Le gibier allait vers eux. Donc ils avaient juste à organiser des pièges, piéger les animaux, pour pouvoir vivre. Et c’est un petit groupe, d’une vingtaine d’individus. Et ils ont laissé cette très belle peinture rupestre, que beaucoup de gens connaissent, qui est une femme ou un homme, qui est suspendu à une corde, sur une falaise. Et donc, c’était une peinture d’essaim sauvage.

Ruth Stégassy : Ca alors, c’est étonnant. Puisqu’un des nombreux voyages que vous avez fait, à la recherche de ceux que vous avez appelé "cueilleurs de miel". Mais selon les endroits ça peut être plutôt chasseurs de miel, ou cueilleurs de miel, ou apiculteur. Enfin, on a plusieurs dénominations.

Vous êtes allé au Népal. Et là, on retrouve cet homme ou cette femme préhistorique, accroché, suspendu, à sa falaise.

Eric Tourneret : Pour moi, c’est très clair. Il y a les chasseurs de miel, qui sont des gens qui partent vraiment sans savoir où ils vont. Ils pratiquent une chasse, et ils vont chasser un essaim sauvage ou des abeilles ; ils vont tomber dessus par hasard. Donc là il y a vraiment une chasse. Ils vont dans une direction, mais ils peuvent chasser aussi bien les abeilles, que du sanglier, ou autre chose. Et selon le gibier sur lequel ils vont tomber, ils vont pratiquer une chasse. Par exemple on retrouve cela en Amazonie, ou en Afrique. Si on tombe sur un nid d’abeilles, on prend sa machette, on coupe la branche d’arbre, et on essaye de ramener le miel. Donc là c’est vraiment une chasse.

Là j’ai appelé cela cueilleurs de miel au Népal, car ce n’est absolument pas une chasse. Ce sont vraiment des essaims qui sont récoltés tous les ans, depuis la nuit des temps. Et c’est extraordinaire. On dit : ces gens là, on a l’impression qu’ils pratiquent une cueillette très primitive. Mais la question est : qui est le primitif ? Parce que le calendrier de Raï remonte quand même à 5260 ans. Donc c’est une civilisation très ancienne. Cette ethnie a été les premiers rois du Népal, à l’époque du Christ. Le Népal avait trois fois sa superficie actuelle. Donc c’est toujours très relatif.

Ruth Stégassy : Je vous parlais de la falaise, en fait.

Eric Tourneret : Oui ; ils récoltaient sur la falaise, parce que c’est une abeille géante. C’est une espèce qui est présente du Pakistan jusqu’à Bornéo. C’est l’abeille géante qui s’appelle dorsata. Et il y a une espèce dans les Himalaya qui s’appelle halana bornosa, qui aime nicher sur les falaises. C’est là que tous les ans les Raï partent à l’assaut des falaises, pour faire deux récoltes de miel différentes : au printemps une récolte de mile de rhododendron, qui est un miel toxique ; et en septembre une récolte de miel beaucoup plus commun.

Ruth Stégassy : Un miel toxique, mais néanmoins thérapeutique.

Eric Tourneret : Oui. Ce miel est très réputé, depuis très longtemps. Déjà dans les dedans (?), on parlait de ce miel d’immortalité, qui venait des montagnes de l’Himalaya, qui est encore aujourd’hui utilisé en Corée. C’est un miel de longévité, donc on en prend en médecine préventive une cuillère par jour.

Ruth Stégassy : Il me semble que les Raï l’utilisent également pour soigner les petites plaies, les infections, les douleurs articulaires. Tous ces soins primaires, dirait-on, qui leur évite d’avoir à marcher deux jours pour trouver un dispensaire, et dépenser de l’argent pour payer un médecin, dans une économie qui est extrêmement rudimentaire.

Eric Tourneret : C’est la médecine de base. C’est vraiment survivre avec le milieu. C’est vrai qu’ils l’utilisent quotidiennement pour eux-mêmes, et pour leurs bêtes également. Pour les pis des vaches, pour toute blessure ouverte, les sabots. Ils préfèrent garder le miel pour se soigner eux-mêmes. Surtout quand on sait que le premier dispensaire où on peut trouver des antibiotiques est à deux jours de marche.

Ruth Stégassy : Les Raï, c’est un peuple très ancien, qui est là depuis quelques millénaires, qui a toujours eu cette relation aux abeilles et au miel.

Eric Tourneret : Non, on ne sait pas. Parce que c’est un peuple qui serait venu de Mongolie, et qui serait passé par le Tibet, ou la Birmanie actuelle, pour arriver au centre du Népal, et vivre dans la vallée de Katmandou. Et puis après avoir été chassés, ils seraient partis vers ces vallées subtropicales, qui sont entre 1500 et 2600 m, à l’est du pays. Donc on n’a pas de traces écrites.

Ruth Stégassy : Alors peut-être que ce qui m’a donné cette impression de quelque chose de très long dans le temps, dans c’est l’aspect extrêmement ritualisé, de cette cueillette de miel. Le fait qu’il y a des prières, des incantations, un chaman qui a des rêves.

Eric Tourneret : Oui. Par contre, il y a quelque chose de certifié : leur calendrier. Ils ont un calendrier qui est très ancien. Donc c’est tout à fait possible que cette civilisation Raï s’est adaptée au milieu. Parce que même aujourd’hui, ils s’adaptent au milieu. On voyait qu’ils commençaient à gérer leur forêt de rhododendrons, pour essayer de la préserver pour le futur. Le village s’organisait pour gérer ce bien commun, à cause de la déforestation. Les Raï eux-mêmes, sont conscients. Et je pense que beaucoup de cultures différentes, natives, ont une faculté d’adaptation au changement des milieux.

Ruth Stégassy : Finalement, vous n’avez pas décrit la cueillette elle-même.

Eric Tourneret : Ca va très vite. C’est un très beau moment. Et la personne qui s’est fait cette récolte, le gourou, m’a beaucoup touché. C’est un moment très fort, et je suis toujours en lien avec lui. J’ai été vraiment très proche de lui sur ma corde. Et c’est vrai que j’ai rarement rencontré nu personnage avec une telle douceur, une telle détermination, qui tel un funambule, agissait comme ça, sur son fil de rasoir. C’est vrai que cette qualité humaine m’a beaucoup touché.

Ruth Stégassy : Vous y êtes resté combien de temps ?

Eric Tourneret : En fin de compte, j’y suis resté 10 jours à chaque fois. J’y suis allé deux ans d’affilée, car il y a de moins en moins d’abeilles, suite à la déforestation, et la croissance démographique, qui fait que les gens déforestent pour avoir des terres arables. Et ce n’est pas évident à organiser. Mon guide allait faire un repérage juste avant, pour me dire que la récolte serait plus ou moins à telle date. Donc après un saut de puce en avion, on avait 2 à 3 jours de marche, dans des conditions pas vraiment faciles, mais vraiment rien d’extraordinaire, avant d’arriver sur place. Mais c’est un endroit où il n’y a pas d’électricité, pas de téléphone, etc. Donc il faut bien s’organiser quand même, pour être là au bon moment.

Après, les récoltes, c’est trois jours consécutifs. L’équipe du village se réunit ; et une dizaine de personnes vont participer. Donc là, étrangement, les falaises où nichent les abeilles ont été données à la communauté. Elles sont dans des forêts communautaires. Elles sont dans des forêts communautaires, donc le miel appartient à la communauté. Il n’y a pas de propriété individuelle de ce miel, peut-être aussi parce que les maoïstes sont passés par là, et on a géré ce bien en commun, sachant aussi qu’il était en train de disparaître, comme les forêts de rhododendrons, qui sont coupées d’année en année. Donc on préférait mettre tout ça en commun, pour essayer de le préserver également. Et les jeunes poussant pour que les arbres soient respectés, en allant même donner des amendes aux gens qui ne respectaient pas les arbres, pour essayer de protéger ces dernières forêts.

Après, c’est un départ très tôt le matin. Il y a quelques heures de marche dans la jungle. C’est une jungle de moyenne altitude. On suit les petits chemins, et on finit par monter les collines, en se tenant au bambou, en espérant que la mousson n’ait pas trop délavé le sol, pour glisser joyeusement. Après, c’est très rapide. Le premier jour est très important. C’est une ethnie animiste, ou chamanique. Le gourou avait eu un rêve qui était très positif pour la récolte. Ce sont des gens qui se laissent vraiment guider par leurs rêves, ou par leur instinct, le ressenti intérieur.

Et ça s’est organisé rapidement, parce que chacun connaissait sa fonction. Ce n’est pas facile en soi. La nouvelle échelle de corde la 2ème année avait été faite par les anciens du village. C’est une échelle de corde faite à base de bambou. C’est beaucoup de bambou, parce que ça pousse rapidement, et c’est très solide. Une équipe monte l’échelle de corde au sommet de la falaise pour pouvoir la dérouler ; c’est plus facile. Le feu est allumé ; et tout cela semble pas mal coordonné. Le gourou part et grimpe pour aller récolter avec ses cannes de bambou.

Les accidents se passent souvent à ce moment là, quand les hommes ne sont pas très coordonnés. Je suis sur ma falaise, et puis tout d’un coup : où sont les allumettes ?! Et moi je suis déjà installé avec ma corde, à attendre le gourou. Et j’attends 20’ ou ½h les allumettes, parce que personne n’avait prévu ce genre de chose ! La première année, justement mon guide vient me demander mon feu. Et il ne m’avertit pas que quand il met le feu, tous les nids d’abeilles attaquent. Voilà, je me suis retrouvé avec 40 piqûres en deux minutes ; et à courir vers le feu pour me baigner de fumée !

Donc ce n’est jamais facile. Et après, le gourou monte, et commence avec ses perches à couper le couvain : il coupe la progéniture, en fin de compte ; la cire, pour pouvoir accéder au miel facilement. Et après, son fils, qui était en bas de la falaise, coordonnait avec l’équipe du haut ; le gourou, qui était en train de coordonner le miel, l’équipe du haut, qui faisait attention à l’échelle de corde ; l’équipe du bas, qui bougeait l’échelle de corde de temps en temps, et qui devait recevoir le miel ; plus le panier, qui montait et qui descendait. Donc c’est un travail en équilibre : ce n’est pas facile. C’est un peu des travaux de voltige. Le gourou est piqué, et attaqué. C’est assez surprenant de voir la détermination de cet homme, qui malgré les piqûres continue son travail et son labeur, avec une force.

Ruth Stégassy : Vous l’avez photographié d’ailleurs, avec son visage tout tuméfié, à l’issue du premier jour, et en précisant qu’il devait y retourner le lendemain, et encore le surlendemain.

Eric Tourneret : Je suis toujours très dubitatif par rapport à ces gens, qui s’adaptent à leur milieu, et qui sont très forts en soi.

Ruth Stégassy : Alors c’est presque dommage d’enchaîner sur un exemple, qui a certains liens de parenté : je pense à cette chasse au miel, du Cameroun. J’y pense, à cause de ces vêtements extraordinaires, dont les gens s’habillent, qui sont faits d’écorces, d’une écorce qui est particulièrement répulsive pour les abeilles. Et qui eux aussi font des numéros d’équilibristes tout à fait impressionnants. Ils grimpent sur des arbres avec simplement des lianes de rafia.

Eric Tourneret : Oui, ils montent des échafaudages. Mais ce Cameroun n’a rien à voir : ce n’est pas la même abeille. C’est une abeille africaine ; une abeille très proche de notre abeille domestique. Au Cameroun, ce n’est plus vraiment une chasse. C’est le passage de la chasse à la domestication. Donc ça leur arrive de chasse encore dans les arbres, ou de récupérer des essaims sauvages qui sont dans la terre, etc. Et ils mettent en place une apiculture avec des paniers dans les arbres autour, parce que c’est beaucoup plus facile. Et ils font cette chasse traditionnelle avec les vêtements. C’était vraiment pour nous montrer comment les anciens faisaient. Donc de nos jours, on ne la voit pas tous les jours, celle-là, c’est évident

Ruth Stégassy : Mais c’était quand même bien de la décrire, de la montrer, de la photographier. J’ai beaucoup aimé l’histoire de l’oiseau.

Eric Tourneret : Tout à fait. C’était bien de la montrer : c’est parce que c’est une tradition orale encore vivante. Et c’est assez extraordinaire ; les anciens ont encore toute cette tradition qui descend, qui vient de l’époque de la colonie allemande, où les gnawas – cette ethnie – n’était pas vraiment en accord avec les Allemands, et partait se réfugier en forêt. Ou encore quand les razzias Peul arrivaient, se protégeaient en forêt. Donc la forêt pour ces gens là était un endroit de protection. Et en forêt, pour ne pas se faire repérer, principalement, ils cherchaient de l’ignane sauvage, et du miel. Ainsi que la chasse. Mais ils ne pouvaient pas utiliser le feu, pour la chasse au miel justement, pour ne pas être repéré de l’ennemi.

Ruth Stégassy : Et l’oiseau ?

Eric Tourneret : Ils ont mis en place une alliance. Il y a plein d’alliances comme ça qui se font. Ce sont des gens qui vivent près de la terre. Et là c’était une alliance où l’oiseau, qui était aussi un chasseur d’abeilles, avait compris qu’il pouvait aussi avoir une relation de bénéfices mutuels avec l’homme.

Ruth Stégassy : Mais oui. Qui est décrite de manière tout à fait extraordinaire, puisque les chasseurs appellent l’oiseau, qui finit par leur répondre, se montrer, et à partir de là leur montre le chemin en leur indiquant même sa distance. C’est-à-dire que s’il vole longtemps entre deux arbres, ça veut dire que c’est loin. S’il s’arrête régulièrement, ça veut dire que la ruche est proche. Et une fois qu’il leur a montré la ruche…

Eric Tourneret : Il attend sa pitance, il attend d’être récompensé. J’étais avec ce groupe ; on n’a pas suivi l’oiseau. Mais ils l’ont appelé, et il est venu.

Ruth Stégassy : Il s’appelle indicator indicator.

Eric Tourneret : Tout à fait. Mais c’était un bel endroit, avec toute une partie du sujet qui m’a beaucoup touché aussi. C’était tous ces jeunes, qui avaient reçu une éducation. Certains étaient allés au collège des sœurs, et donc parlaient français relativement bien. Et ils retournaient en brousse tenter leur chance, pour survivre. Et ça m’a touché, parce que la brousse et la terre redevenaient la terre nourricière. Et ces jeunes fuyaient les villes, le chômage, pour essayer de trouver une nouvelle façon de vivre.

Ruth Stégassy : La brousse redevenait un lieu de refuge.

Eric Tourneret : Tout à fait. Et un lieu où ils pouvaient espérer de construire leur vie, de pouvoir reconstruire leu famille, de pouvoir gagner assez d’argent pour vivre décemment.

Ruth Stégassy : Ce sont des conditions impressionnantes, puisque vous décrivez un jeune couple. Lui a 24 ans, elle en a 16. Et ils vivent totalement isolés, à 1/2h de marche du village.

Eric Tourneret : Oui, sans rien, en fin de compte. Et en sachant qu’il y a le boa qui est caché en bas, vers le marigaud. Ils ont un petit champ de maïs, et c’est vrai qu’ils vivent avec pas grand chose.

Ruth Stégassy : Cette apiculture comme ressource, de ceux qui n’en ont plus, ou qui n’en ont pas, on la retrouve dans de nombreuses régions. Je pense particulièrement à ce qui se passe en Roumanie, où on voit que beaucoup de gens trouvent une sorte de second salaire, de second revenu, et au-delà de ça, de mode de vie différent, avec toute une transhumance. Il y en aussi en Argentine, avec les bateliers. Et très souvent c’est lié à la transhumance d’ailleurs.

Eric Tourneret : L’apiculture a toujours été un complément à la vie des agriculteurs. Chez nous, les gens avaient quelques ruches. Mais aujourd’hui, il y a beaucoup de développement apicole. Les gens, même des ONG, travaillent pour revitaliser l’apiculture, parce que c’est quelque chose qui se fait avec peu de moyens, donc qui ne coûte pas cher en infrastructures. Donc ça aide les gens. Et quelques ruches peuvent aider à avoir des compléments de revenus. Donc beaucoup de gens, aussi bien en Roumanie ou ailleurs, étaient des apiculteurs amateurs, avec 25 ou 50 ruches ; le miel leur apportant un complément alimentaire à leur activité principale.

Ruth Stégassy : Complément, qui peut parfois prendre davantage d’importance, comme vous le décrivez dans certains de vos voyages.

Mais, peut-être pour aller sur une autre idée, Eric Tourneret, l’apiculture que vous présentez comme un complément, c’est aussi quelque chose qui a pu être extrêmement structurant, pour des sociétés. Je pense là à ce qui s’est passé en Oural par exemple, où l’apiculture a traversé la période soviétique pratiquement inchangée, en gardant des structures antérieures, dans lesquelles vous vous parliez de la propriété collective au Népal des falaises.

Eric Tourneret : Non, ça c’était plus récemment. Et le gourou – donc la personne qui avait récolté – était payée par la communauté. Il y avait un tarif journalier.

Ruth Stégassy : Voilà. Mais en Oural, les arbres étaient choisis depuis fort longtemps par les familles, sculptés, marqués. Et ils sont restés dans les familles.

Eric Tourneret : Oui, là c’est une histoire très ancienne, parce qu’elle remonte à l’époque de Jean Gis Khan. C’est là où les ruches commencent à être marquées du nom de la famille, pour pouvoir être imposées. Et les ruchers ont complètement traversé l’époque soviétique. Ils étaient transmis plutôt comme une curiosité, une tradition familiale, parce que c’étaient des bachkirs musulmans, qui étaient des éleveurs, qui se protégeaient, qui avaient une identité culturelle très forte. Et donc ils ont conservé leurs ruches, qui étaient dans des trous d’arbres. Et ils ont continué à les récolter comme autrefois, même s’ils travaillaient aussi au kolkhoze, où ils utilisaient des ruches modernes. Il y a vraiment les deux qui se côtoient. Les ruches traditionnelles sont dans les sapins, et qui sont vraiment dans les réserves, et qui sont récoltées. Et les miels des ruches modernes qui ne sont pas très loin. L’enseignement dans les collèges de l’apiculture est obligatoire pendant deux ans. Donc il y a des ruchers écoles qui sont là, avec des ruches modernes, où on explique l’apiculture aux jeunes.

Ruth Stégassy : On a même été jusqu’à créer une réserve, qui est donc la seule réserve apicole au monde.

Eric Tourneret : Oui, c’est la seule réserve qui a été crée pour une abeille, en fin de compte. Ils ont mis longtemps pour la créer. Ca a été un long processus, car Staline était complètement opposé à l’idée d’une réserve : le peuple n’avait pas besoin de beauté naturelle. Et donc ils ont mis très longtemps à la créer. Elle a été finalement créée dans les années 1990. Ca a été une réserve qui a été créée pour sauvegarder une sous-espèce d’abeille domestique, qui résiste admirablement au grand froid.

Ruth Stégassy : Et qui est particulièrement douce.

Eric Tourneret : Surtout génétique. Elle peut être très intéressante, car elle arrive à vivre dans une région où 6 mois de l’année il fait –20°. Donc en Russie, une autre apiculture s’était développée ; une apiculture de transhumance, avec les moyens modernes. On prenait des souches méridionales d’abeilles, pour les amener en Sibérie au moment de l’explosion de l’été, où en fin de compte tous les champs sont couverts de fleurs. C’est de la transhumance de masse, par camion, de ruches. Et ils ont voulu préserver vraiment ce type d’abeilles. Parce que c’est vrai que ce sont des colonies qui arrivent à vivre sans grand chose, depuis des générations, dans leurs trous d’arbres. Et c’est assez exceptionnel.

Ruth Stégassy : Alors la transhumance, je l’ai évoquée tout à l’heure ; vous y revenez. Il y a des histoires de transhumance tout à fait étonnantes, extrêmement disparates. Entre la transhumance américaine, la transhumance argentine, et la transhumance roumaine, on voit peu de points communs ; même si on a toujours l’abeille en fil conducteur, et un certain nombre de petits outils, ou de pratiques, qu’on retrouve d’un bout à l’autre de la planète.

Eric Tourneret : Oui, mais il y a deux grands types de transhumance. La première est une transhumance pour produire du miel. Ca a commencé même dans le sud de la France. Dès le début de la transhumance on monte aux alpages, parce qu’il y a de l’herbe fraîche, donc des fleurs fraîches. Donc on monte aussi les ruches aux alpages, ou dans le Gâtinais, où il y avait des champs entiers de sainfoin. Donc on amenait toutes les ruches sur le sainfoin. Et quand il n’y en avait plus en septembre, on l’amenait sur des forêts, qui étaient des forêts de sapins, ce qui permettait d’avoir une deuxième récolte de miel, mais un miel différent. En France on pratique souvent la transhumance, pour produire des miels de grande qualité, des miels monofloraux extraordinaires : de miels de bruyère, de lavande, de châtaigniers.

Et il y a un autre type de transhumance, pour la pollinisation. Aux Etats Unis, c’était une transhumance de masse. Vous imaginez, 1,5 million de ruches, qui voyagent pendant 15 jours, sur tout le pays, pour se rendre en Californie.

Ruth Stégassy : 4800 km.

Eric Tourneret : Oui, à peu près ! Mais ça dépend d’où elles viennent, car elles viennent vraiment de tout le pays. Je suis allé aussi en Floride. L’Etat de Floride est un Etat très apicole. Il y a beaucoup d’apiculteurs, parce que le climat est très intéressant pour apiculture là-bas. Et donc toutes ces transhumances, pour l’industrie agricole. La vallée centrale californienne, qui est un désert, est devenue la plus grande plaine agricole, parce qu’elle a été irriguée. Et des milliers et des milliers d’hectares ont été plantés. Et les 20 dernières années, on a planté encore plus d’amandiers, parce que le cours de l’amandier était en croissance constante. Donc c’était très profitable de planter de l’amandier.

Donc on amène toutes ces ruches pour polliniser l’amandier. C’est vital pour l’amandier, et pour beaucoup de fruits ou de légumes, car chaque fleur pollinisée va donner un fruit.

Ruth Stégassy : Donc là, on pense un peu à l’élevage en batterie. On a le sentiment que ces immenses caisses containers d’abeilles qui transhument pendant des heures et des heures, sur des milliers de km, en devant se conformer à un certain nombre de paperasses, de conformités…

Eric Tourneret : De conformité, ou de non présence d’un certain type de fourmis. Entre autres, tous les camions sont analysés, pour savoir s’il y a des fourmis étrangères. Les fourmis qui ne sont pas de l’Etat de Californie sont interdites d’entrée. Donc tous les camions sont checkés par les services vétérinaires. Mais plus que ça, ce qui m’a choqué, c’est la fuite en avant. On a une industrie agricole qui va en avant comme ça, qui veut toujours plus de terrains, toujours plus d’eau. Quand en soi, on sait très bien que le coût de l’eau augmente dans la vallée centrale, que des villes comme Los Angeles, San Francisco, ont de grands besoins en eau. On commence à arracher des amandiers maintenant, parce que le prix de l’eau est en constante augmentation.

Mais il faut toujours plus. Donc la filière apicole répond, parce que c’est une manne pour les apiculteurs, surtout que le cours du miel là-bas a chuté, avec des importations chinoises à bas prix. C’est un peu un engrenage vicieux, où l’abeille est malade, mais on va lui demander plus, pour une agriculture qui a besoin de plus de pollinisateurs. Ca montre jusqu’à quel point on est dans ce déséquilibre.

Ruth Stégassy : Autre forme de déséquilibre, celui qui s’insinue au Mexique. Déséquilibre entre des races d’abeilles qui se sont échappées, et qui sont devenues absolument terrifiantes. On les appelle abeilles tueuses. Vous n’avez pas parlé non plus du syndrome d’effondrement massif des colonies.

Eric Tourneret : Non. Mais je voulais en venir aux Etats Unis au syndrome d’effondrement des colonies. Les apiculteurs ont une colonie pleine, et tout d’un coup ils reviennent et ouvrent leurs boîtes, et il n’y a plus personne, plus rien. La colonie entière a déserté la ruche. Et 1,5 ruche ensemble, ça fait du monde. Donc les maladies se propagent beaucoup plus rapidement. C’est un peu comme si vous mettiez tous les Français au même endroit, parqué pendant 15 jours dans un lieu où il n’y a pas de nourriture. Donc les abeilles se trompent de ruche de temps en temps. Elles vont voir une autre ruche, et les maladies se transmettent. Pour l’instant ils ne savent pas quelle est la cause ; mais on pense qu’elle est multiple. Il y a des virus. Il y a aussi le fait que les colonies sont stressées par le voyage, sont fatiguées, exploitées, mal nourries, parce qu’il y a de moins de moins de fleurs sauvages et de biodiversité, aussi bien aux Etats Unis que chez nous. Les herbicides sont passés par là, et c’est vrai que la fleur sauvage disparaît.

Dans le sud de la France, un papi m’a dit : j’ai vu disparaître, en 25-30 ans, 30 ou 40 espèces de fleurs. Avant, je n’avais pas besoin de bouger mes ruches. C’est vrai que la transhumance, c’est aussi un diktat de la société moderne. Un apiculteur qui veut vivre dans notre société, es souvent amené à transhumer. Parce que tout simplement, le milieu s’appauvrit d’année en année, et ne peut plus supporter une colonie d’abeilles. Tous les apiculteurs vous le diront.

Ruth Stégassy : C’est terrible ; chaque exemple que vous donnez donne envie de partir sur un autre. Et finalement, on ne sait plus très bien où donner de la tête. Je vous avais invité à nous parler du Mexique, où il y aussi des formes de déséquilibres. Il y a les problèmes de ces colonies d’abeilles, qui se sont échappées d’un laboratoire, et qui sont maintenant des abeilles tueuses. Mais il y a également le problème du maïs, qui est contaminé aujourd’hui par les maïs OGM. Et puis il y a aussi – mais vous allez nous parler des deux – ce désert vert que vous décrivez en Argentine, où il y a une très belle forme de transhumance, sur un fleuve.

Eric Tourneret : Oui. Je vais commencer par le Mexique. Dans le Yucatan, il y avait une abeille qui était très belle, qui s’appelle la reine des abeilles. C’est une abeille sans dard, qui s’appelle l’abeille beecheeze, et qui est l’abeille des mayas, qui a été élevée depuis la nuit des temps, par les mayas. Parce qu’on retrouve dans des temples atoums, des statues du dieu abeille, qui était vénéré. Il brasserait une sorte d’hydromel qui était utilisé dans les cérémonies sacrées. Et même, les Espagnols ont été surpris : ils ont trouvé des ruchers de 2000 ruches, à l’époque, quand ils ont conquis le Yucatán. Donc le Yucatán était, et est toujours, un Etat mellifère. Mais les mayas doivent faire face à un développement très rapide du Yucatán, et la création d’autoroutes, qui font qu’en fin de compte, cette terre qui a été difficile à pénétrer, qui est vraiment une jungle assez dense, est devenue facilement pénétrable. Et les plus gros arbres ont été coupés, ce qui fait un manque d’habitat pour cette abeille autochtone. Et en même temps, le maïs est arrivé, et avec lui, l’utilisation des pesticides ; ce qui fait que l’abeille est vraiment en danger. De plus, il y a eu l’invasion des abeilles africanisées, qui est en fin de compte un croisement d’abeilles, qui est en fin de compte un croisement entre les abeilles italiennes et africaines. Ca a été fait en 1956 au Brésil, par un chercheur allemand. Et malheureusement, des essaims se sont échappés dans la nature, et ont colonisé l’Amérique centrale, pour s’arrêter en Californie. Et ça donne une abeille qui est beaucoup plus agressive, qui est un super prédateur, qui est un très bon producteur de miel. Elles est très bien managée maintenant par les apiculteurs. Donc c’est un très bon insecte social, qui produit beaucoup de miel. Mais c’est un super prédateur : il va lutter, avec les espèces autonomes, pour le même habitat.

Ruth Stégassy : Et les maïs OGM, au milieu de tout ça ?

Eric Tourneret : Le paysage change très rapidement. Au Mexique, il y avait un moratoire J’adore les règlementations : ça nous dit beaucoup de choses sur notre type de société. Donc le maïs OGM est interdit ; on n’a pas le droit de le planter au Mexique par moratoire. Mais par contre, dans le cadre des accords commerciaux de l’ELENA, le maïs OGM peut être vendu pour la consommation humaine – c’est génial (dit-il d’un air entendu) -. Et bien sûr, vous pouvez aller acheter votre kilo de maïs. Ce sont des grains, le maïs ; et puis vous avez un sachet en papier. Vous rentrez chez vous, en semant quelques grains. Et voilà comment la prolifération du maïs OGM s’est faite au Mexique. Maintenant, dans pas mal de communautés indiennes, ils commencent à trouver des traces de maïs OGM. Et c’est un peu préoccupant, en termes de biodiversité, quand on sait que ces espèces modifiées vont coloniser par le pollen d’autres espèces. Donc à nouveau une diversité qui est en danger.

Ruth Stégassy : Avec une incidence sur les abeilles ?

Eric Tourneret : Oui, mais pas directe. Parce que les abeilles vont sur le maïs. Mais ce n’est pas une de leurs sources de nourriture. Et surtout, ce maïs OGM, génétiquement modifié, va être arrosé d’herbicides, et aussi de pesticides. Tout simplement, il est industriel. Donc ça change beaucoup l’agriculture mexicaine.

Ruth Stégassy : Et donc, restons dans ces notions d’agriculture industrielle : l’Argentine ?

Eric Tourneret : Au niveau de l’Argentine, c’est une transhumance qui s’est mise en place, avec la modernité. Quand les gens ont commencé à avoir leur bateau, ils ont pu amener leurs ruches sur des lieux très préservés, qu’étaient ces îles du delta du Parena, l’un des plus grands deltas à l’intérieur des terres de l’Argentine.

Ils ont commencé à faire cette transhumance, qui est devenue une tradition. Ca fonctionnait bien. Il y a quelques années, ils ont commencé à amener des bêtes, aussi. Ca cohabitait plus ou moins bien était très dynamique, pas de problème. Et tout d’un coup, après la crise économique en Argentine, le pays s’est relevé avec le soja OGM. Les cours il y a deux ans étaient très hauts : il était à 1000 $ la tonne. Donc tout le monde s’est mis à planter du soja OGM. Ce n’est pas le fait que ce soit un OGM : c’est que c’est un désert vert. Ca veut dire que soja OGM, dit herbicide. Herbicide, dit un désert de fleurs. Donc avec des zones énormes de soja, c’est un désert de fleurs. Il n’y a pas une fleur, pas un insecte. C’est le silence. Moi qui ai l’habitude de regarder la vie, normalement c’est une peu chaotique, la vie Et bien non, là ce n’est plus chaotique : tout est bien rangé.

Et donc, il y a un phénomène assez drôle, parce que ce n’est pas toujours direct, par rapport aux apiculteurs. Ce besoin de terres pour le soja était tellement puissant, que les bêtes ont été chassées sur les îles. Les vachers ont amené d’année en année beaucoup plus de bêtes sur les îles. Et pour avoir de l’herbe sèche, ils ont commencé à mettre le feu, à cette végétation qui était endémique – pour avoir simplement des pousses fraîches pour leurs vaches.

Et ça a été une réaction en chaîne. C’est vrai qu’il y a de moins en moins des zones où il y a des zones endémiques, dans le delta. Donc il y a une pression naturelle, qui augmente d’année en année.

Ruth Stégassy : Et en fait les fleurs qui sont butinées, là, ce sont des fleurs aquatiques, des renouées.

Eric Tourneret : Oui. C’est une petite fleur qui n’a l’air de rien. Ni par sa parure, ni par son odeur. C’est sa multitude qui fait que ça donne des récoltes extraordinaires. Souvent, les fleurs mellifères n’ont l’air de rien. Et pourtant, ça donne des récoltes extraordinaires.

Ruth Stégassy : Eric Tourneret, d’un pays à l’autre, d’un reportage à l’autre, on a le sentiment une double force en opposition. On a l’impression à la fois de quelque chose qui est en train de disparaître, se détruire. Il y a tous ces problèmes de perte de biodiversité que vous avez évoqué, de maladie des abeilles, de déforestation, qui rend de plus en plus difficile de trouver des habitats, et de la nourriture, pour toutes ces abeilles. Et puis dans le même temps, on a l’impression que l’apiculture peut servir vraiment de plateforme pour rebondir, reconstruire des choses. On a évoqué tout à l’heure le fait que ça pouvait servir de ressources à des gens, qui n’en avaient plus.

Je voudrais qu’on termine cette émission, avec l’exemple maori, que je trouve une histoire assez complète, et assez belle, de quelque chose qui est véritablement en train de renaître.

Eric Tourneret : Oui. L’exemple maori en Nouvelle Zélande est assez extraordinaire. Parce que c’était justement un peuple qui n’était absolument pas apicole. Il n’y avait pas d’abeilles domestiques abis melliferra, comme chez nous -, avant l’arrivée des colonisateurs anglais. C’est une civilisation qui n’est pas du tout baignée dans l’apiculture. Mais très vite, en gens de la brousse, les premiers essaims qui ont commencé à coloniser leur pays, ils ont su en tirer parti.

Ruth Stégassy : Et ça, ça a été amené au milieu du 19ème siècle par une femme.

Eric Tourneret : Oui. Par une Anglaise, qui a amené ses abeilles. Comme en fin de compte on a amené des abeilles un peu partout. J’en parlais avec un apiculteur américain, qui me racontait qu’il était tombé sur des documents qui racontaient la colonisation par les abeilles à Haïti. Donc les premières ruches qui étaient arrivées dans les cales des bateaux, pour être installées à Haïti, et polliniser les cultures. Et c’était le cas aussi en Nouvelle Zélande. Les gens pensaient au jardin, à la pollinisation.

Donc là, les Maoris sont partis. Ils avaient une richesse. Il y a eu un revival culturel au niveau des Maoris, les premières années. Ils sont redevenus propriétaires de leurs terres, où ils ont été compensés au niveau financier. Et là, ces deux ethnies maories, découvrent tout à coup que leurs terres recèlent beaucoup d’arbres de manuka. Et le manuka donne un miel assez extraordinaire, qui a été analysé par un professeur néo-zélandais ; Il a découvert que le miel de manuka avait des effets thérapeutiques très puissants, notamment au niveau antibactérien. Et donc, ces Maoris ont vu qu’ils pouvaient développer leur communauté à l’aide de ce miel, plutôt que ce soient les apiculteurs blancs qui viennent installer leurs ruches, investir eux mêmes dans l’apiculture, pour donner du travail à leurs membres.

Et depuis 5 ans, une dizaine d’emplois ont été créés. Ce n’est pas grand chose. Mais il faut se dire que sur 150 km de côtes, il y a 3 ou 4 villages, où 160 personnes vivent. Donc c’est beaucoup ; c’est pratiquement 10% ! Quand autrefois les jeunes étaient obligés de partir à la ville ; Et bien sûr après, inculturation, et bien sûr souffrance. Ce sont des gens qui sont très attachés à leurs terres, qui aiment la mer, leurs terres. Et ce n’est jamais facile de quitter l’endroit où on est né.

Ruth Stégassy : Vous avez fait pratiquement le tour de la planète. Vous avez le sentiment d’avoir fait le tour de la question des abeilles ?

Eric Tourneret : Oh pas du tout. Non, j’en apprends tous les jours. C’est ça qui est extraordinaire. Et je pense que je vais continuer de toute façon. J’ai des projets, je vais aller faire du repérage, en Amazonie. J’ai eu d’autres histoires en Inde, qui prennent forme petit à petit. J’ai envie de découvrir, voir un peu en Chine ce qui se passe. Là, c’est une histoire de pollinisation à la main, des pommes, des poires, parce que justement on a trop tué les abeilles. Les gens sont obligés de polliniser à la main leurs pommes et leurs poires. Donc ça marche tant que les gens ont un bas salaire ; mais quand on va les augmenter, ce ne sera plus possible.

Mais pour moi, le sujet est extraordinaire, parce que l’abeille est un insecte social. Et c’est un insecte qui par sa pérennité dans le temps, nous montre une capacité d’organisation, d’adaptation, assez extraordinaire. Et j’aime bien faire le parallèle avec les sociétés humaines, où quelque part notre société a peut-être quelque chose à apprendre de l’observation des abeilles, par leur pérennité. C’est un insecte qui a 50 millions d’années, il nous survivra sûrement, quoi qu’il arrive.

Ruth Stégassy : Pourquoi est-ce que vous insistez sur le terme "social" ?

Eric Tourneret : Parce que pour moi ça a été toujours une constante. C’est vraiment, l’abeille seule n’existe pas. C’est toujours une colonie, on fait référence à un groupe. Et une abeille n’existe pas seule. C’est un groupe, qui fonctionne vraiment comme une société hiérarchisée, et où le partage dans la colonie est très important. Ce sont des notions importantes, pour nous aujourd’hui, je pense.

Ruth Stégassy : Des choses que vous avez retrouvées très souvent dans les sociétés d’apiculteurs. Le partage en Roumanie.

Eric Tourneret : Oui. I y a eu l’exemple en Roumanie, où le partage était encore très présent. Au Népal aussi, c’est certain. En Russie, parce que ce sont encore des cultures qui sont basée sur l’entraide. Ils sont proches de la terre, encore. Votre voisin, c’est aussi quelqu’un qui peut vous aider. Au Mexique également, parce que ce sont des gens qui vivent en communauté, qui sont très soudés, et qui ont réussi à faire quelque chose d’extraordinaire ; Ils ont réussi à lier entre elles dans une coopérative 5600 familles. Oui, il y a des belles choses, comme ça. En Argentine. En apiculture, c’est difficile de travailler tout seul sur ses ruches. Donc on a toujours besoin de main-d’œuvre, donc de s’entourer, d’être en relation avec les autres. Donc comme les abeilles, l’apiculture demande de partager ses connaissances, sa force de travail, une infrastructure. Beaucoup de gens fonctionnent sur le partage, en agriculture également.

 

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