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Education et environnement - 1/2

Emission du 19 juin 2010 / Catégories : Education

Description

Reportage à la Ferme des enfants au Hameau des Buis en Ardèche, avec notamment Sophie Rabhi et Laurent Bouquet.

Invités

  • Sophie Rabhi
  • Laurent Bouquet

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Transcription

Ruth Stégassy : Terre à terre, le magazine de l’environnement. On parle ce matin éducation et construction. On s’installe pour deux semaines au sud de l’Ardèche. Une poignée de bâtisses anciennes, des yourtes, une vingtaine de bâtiments en construction (terre, bois, paille). A 11 h du matin, c’est la pause pour tout le monde. On voit jaillir une bande d’écoliers, et des ouvriers de chantier qui jouent au Trivial Poursuit. On est au Hameau des Buis, un écovillage en auto-construction.

X (voix d’homme) : - Montagne de Grèce, 2457 m., sur son versant sud se trouve Delphes. Séjour favori des muses dans l’Antiquité, et lieu d’inspiration des poètes...
- Au 19ème siècle, groupe littéraire français de la seconde moitié du 19ème siècle donc, en réaction contre le romantisme, et en opposition au symbolisme ; recherchant la perfection formelle et affirmant la gratuité de l’art. Marquant la naissance des Parnassiens ! Mince ! J’ai dit Parnassiens, je me suis tué !
- Femme au caractère désagréable ?  Une teigne, grognasse !  Mégère, pimbêche !  Petite fille taquine, impertinente ?  Il date de quand ce machin-là ? c’est pas possible d’écrire des trucs pareils !  Chipie ! Bravo !

X (voix d’homme) : On a une pause d’une demi-heure, entre 10h30 et 11 h.

Ruth Stégassy : Et le chantier, il consiste en quoi ?

X (voix d’homme) : Il consiste en la construction de 20 futurs foyers, pour une soixantaine de personnes, qui vivront ici sur place, en permanence, à partir de début 2012.

- 

(voix d’enfants, jeux)

Ruth Stégassy : Quand on pense école, Sophie Bouquet Rabhi, on pense toujours à un espace clos, à l’intérieur de la cité, mais séparé de la cité. Comme si l’école, il fallait qu’elle soit une sorte de bulle, en dehors de la vie, en dehors des courants, des pressions, des tensions, et des plaisirs. Et ici, vous êtes en train de faire l’inverse : vous êtes en train de construire un lieu de vie à partir d’une école et autour d’une école.

Sophie Rabhi : Oui. Si nous voulons que les enfants qui sont en formation, et dans leur développement, puissent devenir des adultes, il me semble que la première des choses, c’est de les mettre en contact au quotidien avec ce que font les adultes chaque jour, dans leurs activités quotidiennes. Et de les mettre également en contact avec la nature, avec la vie, avec tout un espace vivant, qui va leur permettre de prendre connaissance de tout ce qui existe, mais d’une manière non livresque. Je trouve ça extrêmement dommage que tout ce qui se passe sur notre planète en fait, et même dans l’univers, est étudié uniquement à travers des documents, des livres, des supports papiers ou informatiques, mais que nous ne donnions pas à l’enfant la possibilité de vivre les choses d’une manière sensorielle et expérientielle, au quotidien.

Ruth Stégassy : Pourtant, c’est le rôle des spécialistes que sont les enseignants.

Sophie Rabhi : Oui, alors dans notre école, l’enseignant n’est pas un spécialiste dans les matières académiques. On va dire qu’il est un spécialiste en terme d’accompagnement de l’enfant. Mais c’est l’enfant qui est acteur de ses apprentissages. Et c’est lui qui sait ce dont il a besoin, ce qu’il va étudier, parce que ça part de son propre enthousiasme. L’enthousiasme n’est pas télé-commandable ; c’est quelque chose qui émerge de l’intérieur de l’enfant. Donc nous sommes là pour accueillir cet enthousiasme, et le nourrir. Donc le guider vers des recherches, le guider vers des observations, le guider vers des expériences, qui vont lui permettre de se construire par lui-même.

Ruth Stégassy : ça, c’est ce que vous a enseigné la méthode Montessori, en fait, si ce n’est que vous allez au-delà. Et ce que j’aimerais, c’est que vous nous expliquiez comment ce lien à la nature, ce lien aux adultes en activité, vous avez choisi de le mettre en pratique, ici, au Hameau des Buis ?

Sophie Rabhi : Alors, la ferme des enfants préexiste au Hameau des Buis, puisqu’elle a été fondée en 1999, sur une ferme en activité, une exploitation agricole, où il y avait 35 chèvres laitières, et une production de fromage, plus toute une petite activité de polyculture-élevage à l’échelle familiale. Et ayant grandi dans ce milieu, ayant travaillé dans ce milieu, puisque j’ai accueilli pendant des années des enfants à la ferme, dans le cadre d’accueil paysan – donc avec ma maman, Michèle Rabhi, qui avait initié cette activité en tant qu’agricultrice -, et bien ça m’a donné l’envie et l’idée, de créer une école au sein de la ferme de mes parents. Donc cette école a été fondée en 1999, avec un tout petit effectif d’une quinzaine d’enfants. Et de fil en aiguille, le projet s’est agrandi, le projet a pris de l’ampleur. Et nous avons décidé de faire un pas supplémentaire, et de mettre autour des enfants non seulement la ferme et la nature, mais aussi un environnement humain cohérent. Nous avons décidé de mettre l’école au sein donc d’un écovillage qui s’appelle le Hameau des Buis. Dans cet écovillage, nous expérimentons un grand nombre d’actions, qui peuvent être menées au quotidien, pour vivre autrement, et vivre plus en adéquation avec la nature.

Ruth Stégassy : Par exemple ?

Sophie Rabhi : Alors par exemple, nous avons fait un gros travail sur la construction écologique, puisque nous avons construit des maisons en ossature bois et en remplissage ballots de paille, qui sont des maisons qui se réchauffent toutes seules : donc des maisons passives, avec des murs capteurs... Nous utilisons au maximum l’énergie solaire, et pour le chauffage des maisons, et pour l’eau chaude. Nous récupérons les eaux de pluie. Nous avons également une petite unité de production de maraîchage en agroécologie. Donc cultiver la terre sans la détruire, mais au contraire en la régénérant. Nous avons aussi choisi de travailler sur des thèmes comme la mutualisation des biens : donc tout ce qui est équipement, outillage, peut être partagé, plutôt que chacun ait son propre équipement. Les voitures, les machines à laver, tout ce qui est l’outillage de bricolage ou de jardinerie, etc.

Ruth Stégassy : Mais est-ce qu’à terme, l’idée, c’est que les enfants et parents vivent sur place ?

Sophie Rabhi : Alors au départ, le Hameau des Buis a été pensé comme un hameau intergénérationnel. Mais au départ, c’était vraiment pour des personnes retraitées, et mettre en relation ces personnes retraitées avec des enfants. Et de fil en aiguille, nous nous sommes aperçus que les personnes retraitées n’avaient aucun projet de vivre en ghetto de personnes retraitées, et qu’ils appréciaient énormément les relations avec des plus jeunes : des actifs, des jeunes de 20 à 25 ans tel qu’il y en a des dizaines qui sont passées sur ce chantier. Et ils ont dit : il faut ouvrir ce hameau aussi à des familles, où il y aura des parents, des enfants, et toute une vie qui s’organise de manière cohérente entre les générations.

Ruth Stégassy : Qui vivront en autonomie. C’est-à-dire que vous produisez votre alimentation, vous avez votre eau, vous produisez votre énergie ?

Sophie Rabhi : Alors effectivement, tous les jeudis et les lundis maintenant, il y a un petit marché ici dans la cour de l’école, le marché de l’AMAP, avec une vente des productions issues du hameau, donc en légumes, en fromage de chèvre, en pain. Et de fil en aiguille, nous voulons augmenter cette production pour aller le plus possible vers une autonomie alimentaire, qui nous permet d’être moins dépendants des transports, de la pollution des camions, et de tous les ravages que l’on sait liés à la distribution alimentaire. Et, nous essayons également d’avoir une autonomie maximale en termes d’énergie, en termes d’eau. Alors l’eau potable, nous n’y avons pas encore accès par nous-mêmes ; nous sommes tributaires de la commune. Mais il y a l’eau d’arrosage qui est récupérée en grandes quantités, etc. Donc toutes les idées qui vont dans le sens d’une autonomie nous intéressent, mais nous ne recherchons pas l’autarcie : il est extrêmement important pour nous que nous soyons en lien avec notre voisinage, et qu’il y ait des interrelations riches et nourrissantes pour tout le monde.

Ruth Stégassy : Et comment est-ce que vous vous reliez à l’entourage ?

Sophie Rabhi : Alors nous sommes déjà reliés à l’entourage d’une manière historique, parce que ce lieu nous a été vendu par un voisin. Ce voisin a eu beaucoup d’amitié pour ce que nous développons ici, alors qu’il était lui dans l’agriculture intensive avec les produits chimiques, etc., mais très curieux, donc envie de découvrir et d’apprécier ce que nous faisons. Donc ça a été une découverte mutuelle, avec beaucoup d’aide mutuelle qui a été apportée puisque c’est le voisin qui nous prête aussi les terrains agricoles. Il y a des interrelations forcément avec la commune, avec les gens autour par exemple qui ont des gîtes, des chambres d’hôte, parce que le Hameau des Buis draine un certain public. Nous souhaitons développer cet aspect-là aussi d’interrelations.

 Musique -

Ruth Stégassy : Alors c’est ici, la fameuse guinguette ?

Mme Y : Voilà. Ici c’est la guinguette qui a été construite par les enfants, avec un bénévole menuisier sur le chantier, qui faisait des ateliers je crois une fois par semaine. Ils ont construit ça l’année dernière. Et donc ça nous sert pour les fêtes, et il y a souvent des fêtes ici. Toutes les saisons : fête du printemps, fête de l’été, fête de l’automne, fête de l’hiver. Et on fait beaucoup de crêpes entre autres. Et ça sert aussi pour les enfants. Les grands mangent dehors, tout près d’ici, là vous voyez. Ils font leur vaisselle ici, et mangent autour du feu dehors l’hiver, ou l’été sans feu.

Ruth Stégassy : Ils mangent toujours dehors ?

Mme Y : Toujours dehors, sauf les jours où il pleut beaucoup, mais s’il y a une accalmie ils mangeront dehors. Si vraiment à midi il pleut beaucoup, ils mangent à l’intérieur. Mais sinon, on va dire 9 jours sur 10, ils mangent dehors. Donc elle sert à tout ça, la guinguette.

Ruth Stégassy : Vous, vous travaillez ici ?

Mme Y : Alors j’ai plusieurs casquettes. Je suis parent d’élève ; mon fils est en dernière année d’école primaire, et il va passer ensuite au collège ici. Je suis future résidente, et je suis bénévole. Donc pendant les jours d’école, j’amène mon fils, et je travaille ici. J’aide à la cuisine, j’aide au maraîchage, je m’occupe aussi des commandes pour nourrir tout ce monte. Et j’aide un peu partout.

Ruth Stégassy : Future résidente ?

Mme Y : Oui. Depuis un an... je regarde où j’en suis...

Ruth Stégassy : et oui, il ne faut pas brûler les galettes quand même !

Mme Y : il ne faut pas brûler les galettes ! Depuis un an que j’ai connu ce projet, je suis venue voir. Et puis évidemment, j’ai tout de suite été séduite, parce qu’il y avait à la fois un écovillage. Ça faisait des années que j’en rêvais, de rejoindre un écovillage, où il y ait des gens qui aient les mêmes valeurs que moi, et les valeurs entre autres de Pierre Rabhi, que j’aime beaucoup. Et puis une école ; parce que les écovillages, en général, c’est dans la nature. Et les écoles, si elles sont à 10-15 km, il faut faire de la route tous les jours. Ce n’est pas très écologique. Ce n’est pas très agréable pour un enfant d’être isolé dans la nature. Et là, c’était un projet où il y avait les deux. C’était intéressant. Et vivre au milieu de la nature, avec la rivière en bas, avec la ferme, moi et mon fils, on a été séduits tout de suite, du premier coup. Donc on s’est portés candidats pour venir ici.

Ruth Stégassy : Et donc votre logement est en train d’être construit ?

Mme Y : Voilà. Il est en construction, puisqu’ils ne seront terminés qu’à la fin de l’année. Pour l’instant, on habite à quelques kilomètres, cela fait un peu de route. A 6 km, à Lablachère, dans un petit logement, en attendant que notre logement au Hameau soit terminé, il nous tarde.

Ruth Stégassy : Le collège, ça va ouvrir bientôt ?

Mme Y : Alors le collège, ça fait des années qu’on en parle, qu’on a envie – enfin « on », là je parle pour les autres parce que moi ça fait un an que j’y suis - Sophie a ce projet en tête, et voudrait le voir aboutir. Et cette année, ça paraît être enfin possible. Alors ce sera un embryon pour la première année : une douzaine d’enfants, niveau 6ème-– 5ème. Pour une première année de test, pour faire ses marques, pour s’organiser. Et ensuite, ça va grandir un peu chaque année. Un de leurs projets pendant la première année, ce sera de construire leurs salles de classe. Ils seront en classe en alternance avec la classe des grands. Et les collégiens seront en classe, quand les grands du primaire seront en atelier. Ça va pour la première année de faire comme ça. Ensuite, ils vont construire leur salle de classe, qui sera la première salle de la future grande école, qui permettra de libérer le mas, qui est prévu pour d’autres choses : pour un lieu collectif pour le hameau, pour recevoir des gens, des salles de réunion, etc. Pour l’instant on héberge les enfants dedans, en attendant que l’école soit construite.

 Musique -

Ruth Stégassy : Si on revient sur les enfants, Sophie Bouquet-Rabhi, on dit beaucoup qu’il faut faire de l’éducation à l’environnement. On dit aussi qu’il faut changer nos mentalités, nos façons de voir, face aux crises qui s’abattent. Comment est-ce que vous mettez en pratique ces phrases, ou bien est-ce que peut-être vous ne les faîtes pas vôtres ?

Sophie Rabhi : Alors, moi c’est vrai que j’ai un peu de difficultés avec tout ce qui est considérer l’enfant comme un être passif. On parle d’animation, moi ça me fait penser à réanimation. Je crois que l’enfant n’a pas forcément besoin d’être agité comme une marionnette. Il est vraiment pleinement partie prenante de la nature, pour peu qu’on le mette en contact avec la nature. Donc les enfants ici, sont naturellement amenés à être sensibles à l’environnement. Parce que leur environnement, c’est leur cadre de vie. Ils comprennent tout ce qui est en lien dans cet environnement. Donc ils aiment beaucoup les animaux de la ferme, ils voient que les animaux de la ferme sont dépendants de la nature, des feuilles des arbres, des pâturages. Ils voient les modes de culture, ils voient les comportements que les adultes qui sont autour d’eux ont avec la nature. Ils voient qu’ici il y a des toilettes sèches, que nous trions les déchets, qu’il y a certains emballages qui sont recyclés, etc.

Donc ils voient tout un fonctionnement, ils sont immergés dans ce fonctionnement et du coup c’est ça qui fait école, beaucoup. Et c’est cela aussi qui éveille leurs questions. Par exemple dans la classe primaire, les enfants font énormément d’exposés. Et ils aiment beaucoup tout ce qui est recherches. Et les recherches sont tournées principalement vers les modes de vie des animaux, des comportements dans la nature, etc. Donc ça les inspire au plus profond. Et je vois dans les comportements quotidiens que les enfants ont une grande aspiration à comprendre et à respecter. Il y en a toujours un pour s’insurger si il voit un comportement qui manque de respect envers un arbre ou envers un animal. Et ça, ce n’est pas nous qui leur demandons, ils le font parce que c’est en eux.

Ruth Stégassy : Les enfants viennent ici de 3 ans à 12 ans. Il y a deux classes, et puis vous avez un projet de collège.

Sophie Rabhi : Oui c’est exact. La base de la pédagogie Montessori se déroule dans la classe 3-6 ans. C’est là qu’on met en place tous les acquis qui vont ensuite être développés au niveau primaire. Et Maria Montessori a eu également un projet de collège. C’est ancien déjà : toute sa vie professionnelle s’est développée à la première partie du 20ème siècle. Et ce projet de collège s’appelle L’enfant à la terre. C’est-à-dire mettre les adolescents vraiment dans une situation d’interdépendance avec la terre sur laquelle ils vivent : cultiver la terre, avoir des animaux, faire de l’élevage, et aller de la production jusqu’à la consommation. Donc voir toutes les étapes qui permettent d’aller de l’un à l’autre, et inviter également un petit public, à une échelle modeste, à bénéficier de leur travail. Donc ils peuvent vendre un petit peu leurs légumes, accueillir des visiteurs sur leurs lieux de vie. Mais les adolescents, dans ce projet montessorien, sont responsables de tous les secteurs d’activité : de l’économat, de la gestion, de la cuisine, de l’entretien, des lieux, etc. Et toutes les matières académiques, imposées par le programme de l’éducation nationale, sont étudiées de manière transversale. Donc on vit des expériences pratiques. Et la théorie est à mettre en lien avec cette pratique. C’est un projet qui nous tient beaucoup à cœur, qui n’existe quasiment pas en France ; mais qui nous semble très intelligent, et bien répondre aux besoins des adolescents, qui sont en perte de sens, en fait. Et les reconnecter, leur redonner des racines, et leur permettre d’être dans une vraie action, une action réelle, à l’échelle 1, ça nous semble tout à fait approprié.

Ruth Stégassy : Pourquoi est-ce que ça n’existe pas ? Parce que c’est vrai qu’il y a beaucoup d’écoles maternelles, ou quelques écoles primaires Montessori, mais ça s’arrête là, en général.

Sophie Rabhi : Oui. Il y a deux expériences de collèges en France actuellement. Mais ce n’est pas vraiment l’enfant à la terre, faute d’infrastructures. Ça n’existe pas, mais je crois que plus l’enfant grandit, et plus il y a une pression sociale sur lui qui ne l’autorise pas forcément à prendre des chemins de traverse. Les parents ne s’y autorisent pas surtout, parce que je crois que les enfants seraient assez partants. Mais les parents et la société, il y a quand même énormément d’obstacles à surmonter pour arriver à se distinguer de la norme.

Ruth Stégassy : Et donc le frein, c’est que vous n’avez pas suffisamment de parents qui seraient prêts à vous suivre ?

Sophie Rabhi : Oui, c’est ça. En France, la plupart des écoles Montessori sont des maternelles, de 3 à 6 ans. Dans la pédagogie Montessori, il y a vraiment cette notion de liberté de l’enfant ; donc c’est l’enfant qui choisit son travail, il est acteur, etc., donc il faut lui faire confiance. Il y a un moment donné, cette confiance diminue avec la pression sur le programme, les apprentissages, etc. Donc si l’enfant suit sa propre vocation, alors qu’on lui demande d’être performant sur un programme scolaire, ça ne colle plus. Donc plus l’enfant grandit, et moins il y a de propositions alternatives en France.

Ruth Stégassy : Comme si on avait envie que les enfants soient libres, mais dès qu’on les sent libres, on a peur, et on les ramène.

Sophie Rabhi : Oui tout à fait. La liberté de l’enfant, c’est quelque chose qui inquiète. Alors d’une manière paradoxale, parce que c’est vrai que nous sommes encore tenus dans un schéma où l’enfant doit accomplir des performances scolaires pour s’en sortir, et pour réussir sa vie, et passer ses diplômes, son BEPC, son bac, aller à l’université, ou faire des hautes études pour avoir un diplôme. Mais d’un côté, nous savons très bien que ce n’est plus du tout une garantie pour assurer la survie d’un individu aujourd’hui dans le système tel qu’il est, et à fortiori tel qu’il sera dans 10 ou 15 ans. Mais c’est vrai qu’on est encore dans cet ancien schéma. Et personnellement, ça me rassure beaucoup plus de savoir que les enfants qui passent pas cette école apprennent à cultiver la terre, à traire les chèvres, à faire du fromage, à faire du pain, de la cuisine, à bricoler, à se servir de leurs dix doigts. Parce que pour moi, c’est vraiment une sécurité sur l’avenir, qu’ils sauront se débrouiller. Ils ont beaucoup de cordes à leur arc ; ça les rend en plus ingénieux, d’arriver à explorer plein de compétences diverses. Et en plus, j’ai vraiment la conviction que la construction du cerveau est en lien avec l’intelligence de la main. Et ça, nous avons tendance à l’oublier, puisque nous laissons maintenant toute la place à l’intellect dans les études, alors qu’en fait, l’intelligence se développe aussi par tous les sens que nous avons dans notre corps, et notamment par l’intelligence de la main.

 Musique -

Laurent Bouquet : C’est ce qui va permettre de tenir les briques de ta paille. Parce qu’elles ont été préparées longtemps à l’avance, trois mois à peu près. Elles sèchent sous une serre. C’est une façon de les mettre en œuvre assez rapide. C’est beaucoup plus rapide que de remplir directement avec du mélange. Pour donner des proportions, pour 10 kg de paille, c’est 150 litres de barbotine, qui est un mélange de terre et d’eau. C’est un matériau qui sert à capter la chaleur, et à la restituer.

Ruth Stégassy : Vous êtes ici depuis combien de temps, Laurent ?

Laurent Bouquet : ça fait deux ans que je suis ici.

Ruth Stégassy : mais vous connaissez tout alors !

Laurent Bouquet : J’ai fait beaucoup d’atelier déjà oui. Il y avait besoin de monde pour faire ça ; donc c’est ce que je fais maintenant, et ça me plaît aussi de mettre les mains dans la terre, de faire les mélanges, d’étaler la paille.

Ruth Stégassy : Mais deux ans, c’est beaucoup dans une vie.

Laurent Bouquet : Deux ans, en même temps ça passe vite, quand on fait vraiment ce qui nous plaît, qu’on rencontre beaucoup de gens. Il y a une bonne relation humaine avec tous les gens qui passent ici.

Ruth Stégassy : Donc vous allez rester jusqu’à la fin du chantier, jusqu’à ce que toutes les maisons soient finies d’être construites ?

Laurent Bouquet : Oui j’ai envie de voir la fin du chantier, oui. Ça fait un moment que je suis ici. Quand je suis arrivé, il y avait trois maisons qui avaient un toit. Maintenant, on en est à vingt. La dernière a presque son toit en entier. Bon y’a encore de l’eau qui coule là, c’est pas fini (rire)

Ruth Stégassy : Et les gens qui vont habiter là, vous les connaissez ?

Laurent Bouquet : Je les connais pour la plupart. Il y en a qu’on ne voit pas beaucoup, parce qu’ils ont leur vie ailleurs pour l’instant. Mais de plus en plus, ils s’impliquent dans le projet, ils viennent travailler avec nous. Ils s’intéressent à nous aussi, et sont très attentifs aux éventuels besoins qu’on pourrait avoir. Ici, je ne gagne pas d’argent, mais j’ai tout ce dont j’ai besoin : le logement, la nourriture, le contact humain.

Ruth Stégassy : Vous vous êtes formé ici ?

Laurent Bouquet : Oui. Avant j’avais un diplôme de biologie, mais c’était plus dans la théorie. Il n’y avait pas d’écoconstruction dans le diplôme que j’ai passé ; même si c’était un diplôme sur l’environnement et le développement durable Dès qu’on arrive ici, peu importe que tu sois grand, petit, un homme ou une femme, avec une force physique, ou un petit peu moins : on trouve toujours sa place. Ce qui est intéressant aussi, c’est de travailler ensemble. Tous les corps de métier sont en interaction, aussi bien les maçons que les charpentiers. Et quand il faut aider à transporter des murs par exemple, on s’y met à quinze. Et c’est tout de suite beaucoup moins lourd. C’est agréable aussi, on nous fait confiance, on nous fait confiance dès qu’on arrive.

Ruth Stégassy : Tout de suite ! Mais il y a bien des bêtises qui sont faites.

Laurent Bouquet : Il y a des bêtises qui sont faites...

Ruth Stégassy : des erreurs quoi...

Laurent Bouquet : oui, mais dans la mesure où on nous fait confiance, on prend plus d’attention à ce qu’on fait. On n’est pas pressé non plus, et donc on regarde plus à ce qu’on fait. Et on aussi confiance, et la confiance de pouvoir dire à l’autre : ce que tu as fait, ce n’est pas correct. Sans que ça le blesse, en disant : je travaille mal, je suis mauvais.

Ruth Stégassy : On ne peut pas se décourager.

Laurent Bouquet : Je ne sais pas quoi répondre à cette question. On peut se décourager, mais moi, je ne connaissais pas le travail sur le chantier. Je vois qu’on est toujours en train de construire quelque chose. A chaque étape, il y a une nouvelle chose en plus. Donc on voit que notre travail avance. Donc ça évite de se décourager : même si ça n’avance pas vite, ça avance quand même.

- 

Ruth Stégassy : C’est les enfants qui font les fromages, Raphaël ?

Raphaël : C’est le enfants qui font les fromages oui.. Il y a un atelier fromagerie et traite tous les matins.

Ruth Stégassy : Exclusivement eux qui font tous les fromages pour le Hameau des Buis ?

Raphaël : Ils savent faire tout le processus. Depuis la traite jusqu’au fromage, ils savent tout faire. N’est-ce pas Lucas ?

Lucas : Ouais !

Ruth Stégassy : Et est-ce que tous les enfants le font, ou seulement ceux qui veulent ?

Lucas : Ceux qui ont envie oui, ceux qui s’inscrivent à cet atelier, viennent ici, font les fromages, la traite.

Ruth Stégassy : et toi tu t’inscris souvent ? Parce que tu as l’air de bien connaître.

Lucas : Oui j’aime bien faire la traite, les fromages. Et puis moi depuis que je suis tout petit, je suis avec les chèvres.

 Musique -

Ruth Stégassy : Vous avez parlé de l’enthousiasme des enfants, Sophie Bouquet Rabhi, en disant que c’est à partir de cet enthousiasme qu’ils apprennent et qu’ils travaillent. Mais est-ce que vous les voyez se dessiner, se définir, au fil des ans ? Est-ce que vous voyez des vocations ou des profils apparaître, ou bien est-ce qu’au contraire, ils partent d’ici sans qu’on imagine très bien ce qui se passera ensuite ?

Sophie Rabhi : Le premier travail d’un éducateur Montessori, c’est l’observation. Moi ça fait dix ans que je me mets en observation face aux enfants qui sont accueillis dans cette école. Et effectivement, je me rends compte que petit à petit, au fil des ans, il y a des vocations qui se dessinent, des personnalités, des reliefs, qui se montrent. Et il me semble que vers 11-12 ans, il peut vraiment y avoir des compétences qui se posent. J’ai l’exemple de deux enfants qui sont actuellement à l’école, qui ont douze ans. Il y en a un qui s’est révélé des aptitudes et puis du goût, pour la forge, le travail du métal. Et quand on l’envoie en stage, il est vraiment complètement concentré dans ce qu’il fait, et il accomplit un travail très important. Et puis un autre qui voudrait être cuisinier, et qui a un goût pour toutes les saveurs, tous les ingrédients. Et ça l’intéresse beaucoup. Donc quand nous laissons l’enfant s’ouvrir d’une manière libre au monde qui l’entoure, et bien effectivement, il va se montrer tel qu’il est vraiment, à l’intérieur de lui, et pas tel qu’on voudrait qu’il soit.

Ruth Stégassy : Donc ça veut dire qu’ici, les enfants ont accès à la forge – à la cuisine on s’en doutait – Mais en fait, vous les mettez en contact avec énormément de choses différentes. C’est d’autant plus extraordinaire, qu’on a l’impression là d’être dans un lieu perdu, isolé, parfaitement serein pour le coup, tranquille, mais néanmoins très en lien – ce que vous disiez tout à l’heure -.

Sophie Rabhi : Oui, c’est une école qui est très ouverte. Pour vous donner un exemple, il y a énormément d’intervenants. Parce que nous partons du principe qu’il n’est pas concevable, en tout cas selon moi, qu’un seul enseignant puisse nourrir les enfants, dans tous les domaines de compétences qui sont demandés, ne serait ce qu’à l’école primaire, parce que c’est énorme, tout ce qui est découverte du monde, etc. La transmission est beaucoup plus fluide et naturelle quand elle vient de quelqu’un qui vit la chose, soit parce qu’il est professionnel de cette chose-là, soit parce qu’il a un vécu intense avec cette chose-là. Donc nous permettons à des personnes qui ont envie de partager quelque chose qu’ils connaissent, à venir dans l’école, et à faire des ateliers. Donc il y a un grand nombre d’ateliers. Cet après-midi, il va y avoir un atelier couture et crochet, par des mamans qui cousent, qui font du crochet chez elles. C’est vraiment leur dada, leur violon d’Ingres, et elles le partagent avec les enfants. Il y aura aussi cet après-midi un atelier d’écriture de poésie, avec une personne qui est écrivain. Tous les jours, ils ont la possibilité de faire des arts : du modelage, de la peinture. Ils auront aussi un atelier vélo cet après-midi. Ils vont donc réparer leur vélo. Et ils vont aller pour cela chez le mécanicien du village, qui a un atelier de vélo. Donc ils vont pouvoir voir comment ce mécanicien vélo s’y prend pour faire tourner sa boutique. Donc ça, c’est de l’inspiration freinée, c’est-à-dire aller voir les gens qui font les choses, les rencontrer, et bénéficier de leur expérience.

 Musique -

Ruth Stégassy : Mais ces stages dont vous parlez, les enfants partent pour plusieurs jours ? Comment ça se passe ?

Sophie Rabhi : Pour l’instant, les stages se font dans le cadre privé familial. Mais nous sommes très en lien avec les familles. Donc l’enfant qui est parti à la forge, ça a été une initiative de ses parents, hors école. Donc toutes les compétences qu’il va réunir à la forge, et tout l’éveil que ça va créer en lui, bien sûr il va le ramener dans l’école. Au collège, il est prévu que les enfants puissent partir dans des petites entreprises, chez des artisans, des agriculteurs, pour vivre des expériences à leurs côtés. Mais jusqu’au primaire, nous ne faisons que des expériences collectives. Rien d’individuel.

Ruth Stégassy : Et la place des parents justement ?

Sophie Rabhi : Alors les parents, ce ne sont pas n’importe quels parents, j’ai envie de dire, qui mettent leurs enfants ici. Déjà parce que la plupart, 90% des familles qui sont concernées, ont déménagé pour se rapprocher de l’école. Nous avons des gens qui viennent de la France entière, voire d’autres pays européens. Parce qu’ils cherchent une école alternative pour leurs enfants. Et ils ont mis l’accompagnement de leur enfant en priorité dans leur vie. Mais ce sont aussi des personnes qui sont dans une dynamique de changement de vie, très souvent. Donc des gens qui ont envie de quitter la ville, une vie professionnelle qu’ils trouvent aliénante, et pour gagner en qualité de vie. Donc ces personnes forment autour de l’école un corps social avec beaucoup de relations. J’aime beaucoup utiliser le mot de relation, mais c’est vrai qu’il est central dans tout le projet. Et beaucoup d’échange entre les parents. Donc les enfants circulent beaucoup de famille en famille ; et cela fait vraiment partie du projet.

J’avais mis en exergue de mon dossier de présentation : "il faut tout un village pour élever un enfant". C’est un proverbe africain. Et je crois aussi que c’est un enrichissement considérable, de pouvoir passer de famille en famille, et d’avoir aussi les grands-pères et les grands-mères à proximité. Donc tous ces parents participent à une réflexion, à une action, à un changement de vie, à une transformation de société, par ce qu’ils sont, mais aussi par ce qu’ils mettent en action.

Ruth Stégassy : Il me semble enfin qu’il y a autre chose qui participe à cet enrichissement général. Mais ça, c’est peut-être quelque chose qu’on trouve plus fréquemment dans les écoles de village : c’est le fait que les âges soient mélangés. Il y a deux classes : une de 3-6 ans, une de 6-12 ans. Et donc des enfants de plusieurs âges, qui se côtoient, qui se fréquentent, qui se parlent, qui ont des choses à faire ensemble. Ce qui curieusement a totalement disparu dans les écoles : on est par strates, par strates d’âges.

Sophie Rabhi : Oui, tout à fait. Alors cela fait vraiment partie du projet de Maria Montessori, de mettre des enfants, par tranche d’âge, mais avec vraiment la possibilité de côtoyer des plus petits ou des aînés. Donc des aînés qui vont ouvrir le chemin, qui vont montrer des modèles d’avenir. Et puis des plus petits qui sont à accompagner, à encadrer, à chouchouter. Et toutes ces interactions sont très enrichissantes pour les enfants, parce que ça leur permet de se positionner les uns par rapport aux autres, ça leur permet d’apprendre des uns et des autres. Une organisation Montessori, c’est vraiment un ensemble organique, dans lequel tous les petits acteurs que sont les enfants vont trouver leur place, et agir les uns avec les autres. Donc une classe Montessori ne ressemble pas à une classe ordinaire, dans le sens où il n’y a pas tous les pupitres alignés et le tableau noir, mais c’est une maison. Maria Montessori l’appelait « maison des enfants », donc un endroit où il y a un petit coin repos, avec des livres, des tables, des tapis. Les enfants peuvent choisir de s’installer soit sur une table, soit sur un tapis. Il y a des petits coins pour cuisiner, pour se laver les mains, pour éplucher des carottes, pour laver un peu de linge, etc. Donc tout cela fait partie de cette maison des enfants. Et à l’intérieur de cette maison, il y a toute cette vie qui s’organise avec des tranches d’âge différentes, comme ça peut l’être dans une maison, dans toute communauté humaine.

Ruth Stégassy : Voilà, c’est terminé pour ce matin.

 

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