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Enercoop, fournisseur d’électricité verte

Emission du 13 mars 2010 / Catégories : Energie, Habitat

Description

Avec notamment : Marc Jedliczka, fondateur et administrateur de la coopérative et Christelle Sauvage, d’Enercoop Ardennes.

Invités

  • Marc Jedliczka, fondateur et administrateur de la coopérative
  • Christelle Sauvage, d’Enercoop Ardennes.

Liens

  • Enercoop, l’électricité d’origine renouvelable !
  • Les Espaces Info-Energies de L’ADEME ont été mis en place depuis 2001, en partenariat étroit avec les collectivités locales. C’est un réseau d’information et de conseil de proximité sur l’efficacité énergétique et les énergies renouvelables.
  • Le classement écologique des appareils économes en énergies. Topten est le 1er comparateur d’achat qui permet de connaître les produits ayant le plus faible impact écologique.

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Transcription

Ruth Stégassy : Terre à terre, le magazine de l’environnement. Deuxième volet aujourd’hui sur l’électricité. On s’intéresse ce matin à une entreprise qui fournit de l’énergie, en France... je n’ai pas nommé EDF : j’ai nommé Enercoop. Une entreprise qui s’est créée au moment de l’ouverture du marché, donc fin 2005. Marc Jedliczka, c’était parce que vous aviez une croyance vigoureuse dans les vertus du marché ?

Marc Jedliczka : Pas tout à fait ! L’ouverture du marché s’est faite sans nous, on va dire en partie contre nous. Mais c’est vrai aussi qu’en France, elle a un certain intérêt, quand on est dans un système qui est mono-énergie, monopole historique. Donc l’idée a été de dire : puisque ce marché va s’ouvrir, et qu’il va y avoir probablement sur le marché des offres vertes. Ce qu’on voulait faire, c’était un modèle, un exemple, sur le contenu électrique d’abord. C’est-à-dire de pouvoir avoir de l’électricité qui soit réellement renouvelable, et pas seulement du greenwashing, comme certains savent le faire aujourd’hui. Donc ça a été le point de départ. Et puis, chemin faisant, très rapidement, on s’est posé la question sur la forme de l’entreprise, qui devait être cohérente avec les objectifs écologistes on va dire, pour faire très vite. Et on est très rapidement tombé, évidemment, sur le statut des SCIC (Sociétés Coopératives d’Intérêt Collectif). J’avais participé quelques années avant à l’invention de ce statut, avec Guy Hascoët, qui était secrétaire d’Etat à l’Economie Sociale et Solidaire. Donc j’avais été participer à des groupes de travail où on avait traité le thème de l’énergie par rapport à ce statut de SCIC, qui était en création.

Ruth Stégassy : Effectivement en préparant cette émission, je me suis dit que vous vous étiez attaqué à quelque chose d’assez colossal, puisqu’il fallait à la fois trouver des formes, et trouver un fond, c’est-à-dire trouver des moyens d’approvisionnement, éventuellement de production, de distribution, d’arriver jusque chez les consommateurs, dans un système qui avait été jusque-là totalement dans une gangue. Vous, Marc Jedliczka, on vous a déjà entendu à Terre à Terre. On vous connaît plutôt comme un ardent défenseur des énergies renouvelables, et en particulier du photovoltaïque. Vous avez un passé, dont vous ne vous cachez absolument pas, de militant antinucléaire. Donc quand vous vous êtes attaqué à cette forteresse, si on reprend maintenant les étapes qui ont présidé à la création d’Enercoop, à quoi est-ce que vous avez pensé en premier lieu ?

Marc Jedliczka : On a surtout pensé à agir, puisqu’il fallait avancer. Et c’est vrai qu’à la réflexion maintenant, quelques années plus tard – mais c’était déjà sous-jacent à l’époque -, le nucléaire est une technologie extrêmement dangereuse et qui pose un problème, je ne vais pas m’étaler là-dessus. Mais elle est aussi portée par une structure, qui s’appelle le monopole d’Etat, qui elle aussi pose de réels problèmes. C’est-à-dire que ce n’est pas seulement un problème de technologie, c’est aussi un problème de forme. Le fond et la forme, pour faire vite, sont complètement liés. Et aujourd’hui, on voit bien que les renouvelables, maintenant, tout le monde veut en faire. Mais justement, le réflexe d’EDF c’est de dire : on veut bien qu’il s’en fasse, mais c’est nous qui le faisons, et seulement nous. Et donc la question des acteurs – qui consomme, qui produit, qui commercialise, et qui vit de ces métiers là – est un sujet au moins aussi important que la technologie elle-même, par rapport au développement durable.

Ruth Stégassy : Vous dites la question des acteurs ; c’est la question de l’arrivée, de la naissance de ces acteurs. Puisque si je vous demande de décrire le paysage énergétique tel qu’il était en 2005, lorsque vous avez commencez ?

Marc Jedliczka : C’est un paysage totalement figé depuis un demi-siècle, par la loi de 1946 qui a instauré un monopole d’Etat, du gaz, de l’électricité, via EDF. En sachant quand même que curieusement, les réseaux électriques appartiennent aux communes, en tout cas les réseaux de distribution appartiennent toujours aujourd’hui aux communes, mais qu’elles sont concédées obligatoirement à EDF. Et donc une espèce de glacis à la soviétique, n’ayons pas peur des mots. Au bout de 50 ans, c’est deux générations de travailleurs. Il s’est donc forgé un esprit d’entreprise, et aussi une notion du service public. On met tout et n’importe quoi dans ce mot, qui est très respectable, et que tout le monde peut défendre. Mais le service public à la française, il faudrait le réinterroger.

Ruth Stégassy : c’est-à-dire ?

Marc Jedliczka : C’est-à-dire que c’est un monopole… L’entreprise EDF s’arroge le droit de dire qu’à partir du moment où c’est elle, c’est le service public. La question du statut de l’entreprise, la question de la gouvernance de l’entreprise, est-ce que c’est coopératif ou pas, est-ce que les territoires aussi sont intégrés ? On a dématérialisé l’électricité, notamment en faisant 19 points de production en France, pour 34 millions de consommateurs. On n’a pas plus centralisé que ça dans le monde. Mais ça veut dire que quelque chose est totalement absent : les territoires, et surtout les acteurs des territoires. D’abord c’est là que l’énergie est produite et consommée. On a des besoins qui s’expriment dans un territoire, et en face on a des moyens de les produire, notamment en énergie renouvelable. Mais on a aussi et surtout des acteurs. Parmi eux, il y a les collectivités locales, les citoyens, les entreprises. Et ça, dans le système EDF nucléaire, les 2 hein, le système monopole structurel et monopole technique, nient complètement l’existence des territoires.

Et ça, c’est une bagarre éminemment politique, dans le bon sens du terme. De mon point de vue et je pense que je ne suis pas le seul à avoir ce point de vue là : c’est la seule solution en réalité. Le développement durable, c’est la réappropriation par les territoires de leur propre destin. Nous on travaille sur le plan de l’énergie, mais on peut le dire aussi sur le plan de l’agriculture, on peut le dire sur beaucoup d’autres sujets.

Ruth Stégassy : Réappropriation du destin, surtout là, dans le cadre de la production d’énergie. Puisque de fait, vous le disiez, il y a 19 points de production en France. C’est effectivement extrêmement peu, et tout à fait étonnant. En revanche, il y a un maillage très dense, qui est le réseau de distribution, qui lui, couvre l’ensemble du territoire, et qui lui aussi, fait partie de ce système monopolistique.

Marc Jedliczka : Oui. Alors pour le réseau de transport – les gros tuyaux, les lignes de très haute tension -, je dirais heureusement. Mais au niveau de la distribution – c’est-à-dire au niveau local -, là on a un problème aussi avec le réseau en France : c’est que ce réseau physiquement est aussi structuré autour de cette image verticale de haut en bas, alors que les renouvelables – même la maîtrise de l’énergie d’ailleurs qui pose le même genre de problème - au niveau local, nécessitent d’avoir des réseaux beaucoup plus maillés, on va dire qui relient les acteurs entre eux. Ça se traduit techniquement par des soucis sur la taille des fils électriques. Dans d’autres pays beaucoup décentralisés comme l’Allemagne ou le Danemark, les réseaux n’ont pas la même forme physique, ils ne sont pas organisés de la même manière. Même si c’est la même l’électricité qui circule, elle n’est pas gérée de la même manière.

Donc on voit bien que cette notion de monopole du haut vers le bas, imprègne la totalité du système électrique, aussi bien techniquement, économiquement évidemment, physiquement, et puis au niveau des jeux d’acteurs. Et c’est ça. Alors, l’opportunité d’ouverture des marchés, en réalité, c’est vraiment une opportunité. Ce n’est pas parce qu’on est libéraux, ou plus ou moins ; c’est parce que pour faire bouger cet espèce de monstre, qui envahit le système énergétique, et bien il fallait bien une porte d’entrée. Et cette entrée, ça a été l’ouverture des marchés. Donc ce choix de mettre en place un fournisseur d’électricité, dans un premier temps, on s’est concentré sur la fourniture uniquement. Enercoop encore aujourd’hui, achète de l’électricité à des producteurs qu’elle ne contrôle pas, mais dans des conditions relativement correctes pour l’instant. Mais c’était bien le premier pas, c’est-à-dire d’exister dans le paysage, en tant que fournisseur alternatif d’électricité.

Aujourd’hui on est en train de réfléchir à la deuxième étape, parfaitement logique, en cohérence avec ce projet initial, qui est effectivement de développer des productions locales, et puis aussi de faire de la maîtrise de l’énergie. La maîtrise de l’énergie, on la traite de la même manière que la production. Quand on isole un bâtiment, quand on change d’appareil, c’est aussi sur un territoire que ça se passe. Et du point de vue du système énergétique et électrique, on peut dire que c’est quasiment équivalent. Une non consommation, ou une production locale, ça évite de faire du gaz à effet de serre, ça évite de produire des déchets nucléaires. Et puis ça crée une économie locale entre les gens, ça "enrichit" le territoire, et ses acteurs.

Ruth Stégassy : Je ne voudrais pas qu’on aille trop vite, Marc Jedliczka. Parce que tout ça, ce sont des notions que vous possédez admirablement, pour les avoir explorées depuis longtemps. Je ne pense pas que ce soit le cas de la majorité de nos concitoyens, qui comme pratiquement tous les humains des 20ème et 21ème siècles, n’ont pas beaucoup d’idées sur la façon dont est acheminée l’électricité jusque chez eux : d’où est-ce qu’elle provient ? comment est-ce qu’elle est fabriquée ? comment est-ce qu’elle circule ? qui l’achète où ? Donc justement, parce que tout cela était tellement déterritorialisé, tout cela est tellement hors sol, et qu’on manque d’images, il faudrait peut-être que vous nous expliquiez plus en détail un certain nombre d’éléments qui ont été décisifs pour la création d’Enercoop.

Marc Jedliczka : Alors, il y en a beaucoup d’éléments décisifs ! Vous avez parfaitement raison : on se piège nous même à être dans un secteur qui est quand même très technique, et très politique. Si on prend l’exemple du réseau, je pense que c’est une bonne image, parce que c’est un support physique, mais en fait de quelque chose qui va au-delà de la simple électricité. La France est un système très centralisé, où les fils viennent des centrales nucléaires et descendent, petit à petit, dans un seul sens, pour aller vers le consommateur. C’est un réseau qui n’est pas maillé ; c’est un réseau qui est étoilé. A chaque poste source – un transformateur -, on a des fils qui partent, qui vont chez le consommateur ; les consommateurs entre eux ne sont pas reliés.

Alors que le système électrique danois par exemple, que je connais bien, lui, est vraiment bouclé. A partir d’un poste source, on a un fil qui fait une boucle complète, qui dessert différents consommateurs, et qui revient au poste source. Et ça, mine de rien, quand les Danois ont commencé à faire de l’éolien dans les années 1970, il suffisait de se brancher sur cette boucle. Et au niveau technique, le réseau fonctionnait bien, acceptait facilement. Après, quand c’est devenu un peu plus important en volume, avec plus d’éoliennes, il a suffit simplement de doubler, par un câble spécifique aux éoliennes, ce même réseau de distribution. Et je parle de boucle au niveau d’un village, d’un hameau : ce ne sont pas des choses énormes.

Ruth Stégassy : Des boucles qui ne sont pas reliées entre elles ?

Marc Jedliczka : Si, c’est des boucles qui sont reliées au niveau des postes source, des transformateurs. C’est bouclé, au lieu d’être étoilé. En France aujourd’hui, on a un réel problème, notamment avec la montée en puissance du photovoltaïque, on n’a pas trop vu ça sur l’éolien, parce que ce sont des grandes puissances, et qu’on travaille avec des niveaux techniques différents. Mais sur le photovoltaïque par exemple, aujourd’hui il y a un gros souci. Si tous les agriculteurs se mettent à faire - même sans parler de parc au sol photovoltaïque - mais à équiper les hangars agricoles de photovoltaïque, il y a vraiment un problème de tenue du réseau. Il est fait pour amener du courant dans ce sens là, mais si on a de trop grandes puissances et qu’on envoie trop d’électricité dans l’autre sens, ça ne va pas suffire. Donc on risque d’avoir des coûts de travaux sur les réseaux, qui vont être extrêmement importants ; c’est chiffré à 1 milliard d’euros par RTE, enfin par le système EDF.

Donc on a des conséquences quotidiennes. On ne s’en rend pas compte évidemment en tant que consommateur : l’électricité ça s’allume. Mais si on veut faire évoluer le système électrique vers quelque chose de plus décentralisé, à la fois du point de vue des moyens de production, et à la fois du point de vue des opérateurs, c’est le genre de choses qu’il va falloir prendre en considération, il va falloir en discuter. Et il va falloir aussi imputer les coûts. Est-ce que c’est un coût qui doit revenir au futur producteur, ou c’est un coût qui doit revenir aux anciens, qui ont structuré le réseau à leur usage, qui entre autres ont gagné beaucoup d’argent et continuent à le faire, et ont de ce point de vue là, un objet de pouvoir réellement sur les autres.

Ruth Stégassy : Autre problème qu’on entend en filigrane dans ce que vous décrivez là : les producteurs. Vous avez parlé des producteurs à plusieurs reprises, en employant le futur. Ça veut dire qu’aujourd’hui, ils sont extrêmement rares sur le territoire.

Marc Jedliczka : Ils sont de plus en plus nombreux, heureusement, avec l’ouverture des marchés ; c’est une des conséquences, c’est une loi qui date de 2000. Donc on commence à en voir quand même, on voit des éoliennes dans le paysage. La plupart d’entre elles sont opérées par des producteurs indépendants, dont plusieurs filiales d’EDF, mais qui sont de ce point de vue là, en concurrence avec d’autres. Et c’est pareil dans le photovoltaïque. Mais ces producteurs sont quelques milliers. Ce sont quelques grosses boîtes, mais ce sont beaucoup de petits producteurs indépendants, dont ce n’est pas le métier à la base. En éolien pas trop, parce que c’est quand même une technologie de niveau industriel. Par contre quand on descend dans des systèmes comme le photovoltaïque, là on a des gens qui sont vous et moi, qui n’ont aucune compétence en tant que producteurs. Or la loi, en tout cas déjà à l’origine en 2000 et encore aujourd’hui, les traite quasiment comme une multinationale. C’est-à-dire qu’ils sont soumis à des obligations techniques, juridiques, etc... ça s’est amélioré, parce qu’on a travaillé aussi, ça c’est pas spontané du système. Mais c’est une question qui reste aussi aujourd’hui. Donc potentiellement dans l’avenir, tout le monde sera producteur consommateur.

On peut prendre l’analogie avec le système internet. Le système électrique français ressemble au système IBM des années 1970, avec un gros ordinateur central, relié à ce qu’on n’appelait même pas des ordinateurs ; on appelait cela des terminaux. C’étaient des claviers avec un écran, complètement idiots, il n’y avait aucune intelligence dedans. Ça c’est le système électrique français, lié au nucléaire on va dire, très centralisé. Nous ce qu’on promeut, c’est l’internet : on est à la fois producteur et consommateur. On change sans arrêt de statut, en temps réel quasiment. Et tout ça est un ensemble qui est régulé. Alors ce n’est pas de l’information, c’est de l’énergie. Donc c’est quand même un petit peu plus compliqué à réguler. Mais tout cela doit être régulé par des gens compétents sur le plan technique, mais qui sont neutres : traiter de la même manière les producteurs, les consommateurs, les gros, les petits.

Et ça c’est inscrit dans la loi déjà, l’ouverture des marchés. On va dire c’était la contrepartie de l’ouverture des marchés, le côté libéral, au sens politique du terme. En France, c’est loin d’être réel dans les faits.

Ruth Stégassy : On ne peut pas s’empêcher de vous poser la question, Marc Jedliczka, puisque vous faites la comparaison avec internet. On le sait, le problème aujourd’hui sur internet, c’est celui du financement. Qui gagne de l’argent, comment, par quel moyen ? Et donc Enercoop, ou demain d’autres entreprises qui seraient fournisseur d’énergie, comment peuvent-elles gagner de quoi vivre, dans un système qui serait proche de celui d’internet, et surtout dans un système qui pour l’instant, fonctionne encore, vous le disiez, sur le système ancien du gros ordinateur et des terminaux ?

Marc Jedliczka : Heureusement, pour une fois, c’est peut-être la technologie et l’industrie qui vont beaucoup nous aider. Parce qu’aujourd’hui, les énergies renouvelables sont encore, pour la plupart d’entre elles, trop chères pour être en compétition directe avec les énergies traditionnelles (le nucléaire ou le pétrole), qui elles, sont subventionnées – enfin je parle de prix que l’on constate, je ne parle pas des coûts induits que l’on pourrait compter, mais ça il faudra y arriver un jour...

Ruth Stégassy : c’est-à-dire, c’est-à-dire ?

Marc Jedliczka : C’est ce qu’on appelle les externalités, c’est-à-dire les coûts indirects : les coûts sociaux, environnementaux de toutes ces énergies, qui s’accumulent depuis qu’on les utilise. Et donc on voit bien aujourd’hui qu’elles posent un réel problème. C’est tout le débat autour de la contribution énergie climat, et la taxe carbone. La fiscalité écologique on va dire, il faudra bien y arriver.

Néanmoins aujourd’hui, on ne fonctionne pas dans ce système-là, puisqu’on fonctionne dans l’économie réelle. Les renouvelables sont encore un peu chères, elles ont besoin d’être aidées, par des mécanismes divers. En France, c’est le tarif d’achat, et c’est un très bon système, qui a été copié de l’Allemagne. On arrive à un équilibre économique. D’ailleurs, il faut qu’on soit rentable. Il faut que les structures, y compris les coopératives, alternatives, il faut qu’elles puissent vivre et payer les salaires, etc. Donc il y a besoin d’une rentabilité. A moyen terme, la question ne se posera plus dans ce sens-là, mais plutôt dans l’autre : les renouvelables seront moins chères que les autres. Et la question c’est : comment les autres continueront à vouloir s’imposer ?

Et l’autre problème, qui est aussi crucial, c’est qu’il va falloir arriver à vivre, pas seulement de la production de la vente d’énergie, mais des économies d’énergie générées : les fameux négaWatts. Aujourd’hui c’est un concept très intéressant. Alors il y a des petites tentatives, des choses qui se passent mais on est encore loin d’avoir un système où le signal économique qui est donné au consommateur soit le bon, pour faire de la maîtrise de l’énergie. D’autant plus que le concept a été récupéré, notamment par le système nucléaire, qui voudrait nous faire croire qu’on a besoin d’électricité non carbonée – c’est le nouveau terme -, et qu’on est d’accord pour faire du négaWatt, à condition que ce soit au bénéfice du nucléaire en gros, pour faire très vite.

Ruth Stégassy : comment ça ?!

Marc Jedliczka : Les certificats d’économie d’énergie ont été mis en place en 2004. C’est tout un tas d’opération de maîtrise de l’énergie, qui donnent droit a des certificats, qui vont pouvoir être financés par des obligations qui sont imposées aux fournisseurs d’énergie. Enercoop aujourd’hui n’est pas soumis à cela, parce que c’est trop petit. Mais dans quelques années, quand il grandira, il sera obligé par la loi de faire la preuve qu’il soutient économiquement ou de diverses manières, des opérations de maîtrise de l’énergie. C’est une idée relativement intéressante. Alors c’est un système de marché, il peut y avoir des dérives, mais en tout cas l’idée est intéressante. Or, aujourd’hui quand on fait le catalogue de toutes les mesures, il y en a 120 ou 130, cela va du conseil en énergie, à des opérations de changement de fenêtre ou des choses comme ça. On voit qu’au bout du compte, ce système favorise quand même les économies d’énergie qui ne vont pas trop pénaliser le nucléaire. Par exemple, on n’a pas de certificat d’économie d’énergie si on enlève son convecteur électrique (rire). La gestion de la pointe n’est pas prise en compte comme elle devrait l’être dans ce système.

Ruth Stégassy : C’est donc le choix des critères qui d’après vous, est assez biaisé.

Marc Jedliczka : Ben c’est comme souvent, le diable se cache dans les détails. Et c’est bien là qu’il faut aller le chercher, le dénicher, et surtout faire en sorte que tout le monde le voit.

Ruth Stégassy : On va revenir sur la structure Enercoop elle-même, et sur son histoire. Donc création fin 2005. Dans un premier temps, elle s’ouvre uniquement pour les entreprises, et non pas pour les particuliers. Avec des prix qui n’étaient pas ceux d’EDF, ceux de l’opérateur historique.

Marc Jedliczka : Oui. Enercoop a une offre encore aujourd’hui qui est 20 à 30% plus chère que ce que l’on appelle les tarifs régulés (l’ancien tarif bleu), qui se font en économie administrée : un prix de l’électricité qui est décidé par le gouvernement, par l’Etat, encore aujourd’hui. Ce qui est une anomalie complète dans le paysage européen. Alors on peut en penser ce qu’on veut, du point de vue idéologique. N’empêche que ça crée un réel problème, de concurrence d’une part. D’autre part, la différence entre les deux, l’économie a quand même une certaine réalité : il y a quelqu’un quelque part qui paye la différence. EDF vend son électricité à perte. D’ailleurs, Mr Proglio propose d’augmenter de 24% en trois ans l’électricité. Ce qui reflète à mon avis des problèmes d’investissement sur l’EPR qui coûte beaucoup plus cher que prévu – c’est certain -, mais des problèmes encore plus structurels que ça, sur un prix de l’électricité qui est décidé politiquement. Alors évidemment, sur le plan social, ça a un intérêt, et on le comprend très bien. Les gens qui se chauffent à l’électrique sont en général des ménages modestes on ne va pas leur multiplier les factures. Donc il faudra trouver des solutions, des amortisseurs sociaux j’ai envie de dire, pour sortir de cette situation. Mais on voit bien que le système est complètement vicié. On a des gens qui sont politiquement des libéraux, qui sont pour le marché. Mais quand le marché va contre leur intérêt de maintien du pouvoir du nucléaire en France, ça ne fonctionne plus. Donc on a ce problème réel.

Néanmoins, Enercoop s’en sert quand même bien. Puisque parmi les offreurs "alternatifs" à EDF, c’est-à-dire les concurrents d’EDF – il y en a une dizaine en France -, en fait c’est la seule entreprise qui ne perd pas d’argent. Et ça, c’est quelque chose qui est intéressant. Ça veut dire que les 5000 clients d’Enercoop acceptent de payer un peu plus cher leur électricité, mais avec la garantie qu’elle est 100% renouvelable aujourd’hui, demain qu’elle sera produite localement, donc qu’ils pourront aussi investir dans les moyens de production, via des structures locales. Il y a un marché encore petit aujourd’hui – on espère qu’il va grandir - , mais qui montre que le modèle est viable, et ça c’est tout à fait important.

Ruth Stégassy : Le modèle est viable, parce que vous avez affaire à un public de militants, que ce soient des militants entreprises ou des militants particuliers.

Marc Jedliczka : Oui, dans un premier temps évidemment, c’est un rôle de pionnier. Mais l’évolution du marché de l’électricité, l’évolution des prix de l’électricité sur le marché vont dans le bon sens. Les renouvelables baissent, encore une fois, parce qu’elles se développent, parce que l’industrie s’y met. Le photovoltaïque par exemple, c’est très spectaculaire, l’année dernière a baissé de 30 à 40% ses prix, quand on recompte le kilowatt-heure produit avec une installation. C’est quelque chose d’extraordinaire, et qui va continuer jusqu’à la compétitivité. Il faut qu’on tienne encore une dizaine d’années. Et à ce moment-là, les renouvelables seront dans le marché : on pourra les offrir à côté d’autres. Et Enercoop sera une entreprise - si les choses sont logiques du point de vue du développement durable - on aura une entreprise qui pourra vivre correctement d’un métier tout à fait louable.

Et à ce moment-là, les non renouvelables auront des problèmes de ressources. Le pétrole, il n’y en aura plus, le gaz... enfin pas dans dix ans... mais on sait qu’on est sur des ressources finies, donc dont le prix structurellement va augmenter. Et pour le nucléaire, un jour ou l’autre, il faudra quand même payer la réalité de son coût. Quand il faudra payer la gestion des déchets, le démantèlement etc, que ce sera imputé dans le kilowatt-heure, la compétitivité se posera de manière totalement inverse à celle d’aujourd’hui.

Ruth Stégassy : Le problème étant que de toute façon, l’ensemble de structures héritées du nucléaire étant là, il faudra, quoi qu’il arrive, payer. C’est-à-dire qu’on passe ou non à un autre système, ce coût-là, il faut le prévoir.

Marc Jedliczka : Bien entendu : pour le système nucléaire existant. Mais l’enjeu aujourd’hui c’est pas... enfin on sait qu’il faudra gérer ça. L’enjeu, c’est pas de recommencer, d’en remettre une nouvelle couche avec un nouveau programme nucléaire qu’on nous promet, qui va coûter, on le sait déjà, très très cher à l’investissement, mais qui posera encore plus de problèmes à ce terme-là. D’ailleurs, la concomitance dans le temps de la gestion du parc nucléaire existant qui va s’arrêter - même si on veut prolonger la vie des centrales, puisqu’il est question aujourd’hui de passer un loi pour prolonger juridiquement la vie des centrales nucléaires, ce qui est extrêmement dangereux -, ça ne fait que reporter le problème. Gérer un parc de centrales nucléaires qui est arrêté, qui ne produit rien, et qui coûte très cher, simplement pour ne pas que ça explose, et en même temps développer un nouveau parc de centrales nucléaires où les chantiers durent entre 5 et 10 ans, et qui coûtent beaucoup plus cher que prévu ; avec les caisses de l’Etat qui sont vides, et les entreprises du privé qui ne sont pas prêtes à prendre des risques sur ce genre de chose parce que ça coûte beaucoup trop cher (elle n’iront pas) ; moi je ne vois pas comment on va arriver à financer tout ça. Déjà, finançons la fin de vie du parc nucléaire existant. Ça on est sûr que ça a un coût obligatoire. Les autres, il vaudrait mieux d’en rajouter des couches avec des idées complètement abracadabrantesques !

Ruth Stégassy : Mais vous avez dit quelque chose, que vous n’avez pas encore démontré je dirais, Marc Jedliczka. Vous avez dit : à terme, il sera possible pour une entreprise comme Enercoop de vivre, et de vivre confortablement, d’un métier louable. Mais, par quel système, est-ce qu’on passe de l’état actuel, c’est-à-dire quelque chose qui est lourdement subventionné, vous le disiez, enfin un système qui en plus a tout de même déjà amorti un certain nombre de coûts d’investissements, d’infrastructures, etc - même s’il y a effectivement toutes ces sommes à débourser autour du nucléaire -. Donc par quels moyens est-ce qu’on passe de ce système-là à un système tel que vous le préconisez, dans lequel une entreprise va voir finalement les sommes qu’elle engrange décroître – puisque vous le disiez, le coût du photovoltaïques est en train de baisser : la technologie va faire baisser les prix - ; et en même temps on va devoir répercuter ces baisses sur les consommateurs, qui dans le même temps, eux, devraient consommer moins ? C’est-à-dire qu’on va vers du toujours moins. Et pourtant vous dites : l’avenir, c’est non pas la fortune, mais en tout cas une vie confortable.

Marc Jedliczka : C’est tout l’enjeu, en fait. On voit bien que c’est une vraie complexité ; il va falloir trouver des réponses. Il va falloir avoir des signaux économiques qui incitent à la non-consommation. C’est même le premier. C’est vrai que c’est plus simple de vendre de l’électricité que de vendre du négaWatt. C’est pour ça qu’on a commencé à vendre de l’électricité. L’objectif, c’est bien, à terme, de vendre d’abord du négaWatt. Et puis pour le restant, ce qu’on est obligé de consommer, de vendre de l’électricité, renouvelable, mais dont le prix aura diminué. Donc ça veut dire qu’il faut trouver ce modèle économique ; on le comprend intellectuellement. Maintenant, sur la pratique, ce n’est pas si simple que ça.

Ruth Stégassy : On le comprend intellectuellement : oui et non. Comment est-ce qu’on vend du négawatt, c’est-à-dire du watt non produit ?

Marc Jedliczka : ça veut dire que, pour faire un peu provoquant, du point de vue du porte-monnaie du consommateur, il faut que ça continue à coûter cher. C’est-à-dire qu’il faut que la non consommation permette de financer des investissements, pour économiser encore à côté. C’est-à-dire il faudrait que la facture d’énergie des ménages reste dans une proportion raisonnable, mais pas qu’elle devienne trop faible. Parce que si elle devient trop faible, c’est ce qu’on appelle l’effet rebond, et on risque d’avoir un phénomène où finalement, si ça ne coûte pas cher, je consomme plus.

Je n’ai pas de réponse pratique. Je dis simplement : je suis convaincu qu’il faut que le signal économique donné aux consommateurs (particuliers ou entreprises) maintienne dans la durée, sur le long terme, cette nécessité de consommer le moins possible. Donc il faudra trouver la solution. Et ça, c’est, je pense, beaucoup lié à la proximité et aux territoires. Le système économique changera peut-être, évoluera peut-être. Les moyens qu’on a de le faire évoluer sont quand même... A l’âge que j’ai, j’ai appris que c’était un peu réduit quand même. Donc il faut le prendre tel qu’il est.

Mais je crois surtout qu’on a à inventer. L’entrée du territoire me paraît vraiment être la meilleure. Cette démarche-là est aussi une manière de protéger les populations par rapport à des dangers écologiques, es dangers sociaux, des dangers économiques, de crise. Quand on va être devant la raréfaction des ressources non renouvelables, les prix de l’énergie vont augmenter, voire exploser. Evidemment, les effets de la crise font que l’électricité a beaucoup baissé en 2009, alors qu’elle avait beaucoup augmenté en 2008. Mais si on raisonne sur le moyen et le long terme, on va vers une augmentation arithmétique, enfin inscrite dans les faits. Et donc c’est aussi une notion de protection, pas au sens peureux du terme, mais de s’affranchir de ces contraintes-là.

Et ça, ça peut se faire sur les bases des territoires. C’est-à-dire que quand dans une ville ou un village, une grande ou une petite ville, on aura un système où les consommateurs et les producteurs seront un peu les mêmes, et seront dans la même logique avec un objectif commun, qui n’est pas de consommer plus pour gagner plus d’argent, ou de vendre quoi que ce soit, mais simplement d’assurer leurs propres besoins de consommation d’énergie, qui restera. On peut faire toutes les économies qu’on veut, il y a un moment il faut quand même en consommer pour la vie : c’est de la consommation d’énergie. Donc quand cet équilibre là se fera au niveau des territoires, de gens qui se parlent, de gens qui ont des objectifs communs, et simplement de robustesse, de résilience de la société ; je crois qu’on aura gagné. Il y a des étapes à franchir, on n’en est pas encore tout à fait là. Mais on voit bien dans quelle direction aller.

Ruth Stégassy : Mais restons sur cette question de la territorialisation, puisque justement, vous nous l’avez dit au début de l’entretien, Marc Jedliczka, ça a été une des premières réflexions, de la création d’Enercoop. D’ailleurs, vous avez choisi une forme juridique, qui est celle qui est la plus proche de cet objectif que vous êtes en train de nous décrire, c’est-à-dire celle d’une SCIC.

Marc Jedliczka : La SCIC en fait est un hybride. Alors la France, du point de vue du statut des entreprises, est quand même assez... enfin je sais pas si elle est particulière, mais elle oblige à gagner de l’argent, quand on est entrepreneur. En fait le système fait qu’on est obligé de faire du profit dans les structures classiques. Il y a effectivement un secteur coopératif qui est historique, ancien, puisqu’il date du 19ème siècle, qui a par dérogation à ce principe général, organisé un secteur qui est quand même assez minoritaire. Mais il a d’abord le mérite d’exister, et montre bien qu’on peut raisonner autrement. Notamment le partage du pouvoir, la question aussi de la répartition des profits, etc.

Il y a eu le secteur mutualiste qu’on a vu plutôt se développer après la Seconde Guerre mondiale, dans les secteurs de l’assurance ou les choses comme ça, qui avait aussi le même principe au départ. On avait aussi le monde agricole, les coopératives agricoles. Mais tout ce qui a grossi dans ce monde là, a plutôt en général un peu perdu de vue les objectifs d’origine. A part quelques SCOP qui restent de-ci de-là, qui sont des gardiens du temple du point de vue des pratiques. On peut dire quand même qu’il y a une sacrée dérive.

Donc les entreprises sont obligées de faire du profit. Et puis les associations, on est interdit d’en faire, du profit. Or, qu’on le veuille ou non, la rentabilité d’une activité, quelle qu’elle soit, de mon point de vue c’est quelque chose, alors qu’on peut peut-être questionner intellectuellement etc, mais dans la réalité des choses, c’est quelque chose qui est nécessaire. Il faut que ça marche, il faut que ça tourne, il faut que les gens qui travaillent puissent être rémunérés correctement ; éventuellement les gens qui investissent aussi. Moi je n’ai pas peur de dire que les gens qui investissent dans un projet, peuvent en retirer une rémunération raisonnable – il ne s’agit pas de partir dans n’importe quoi -.

Et donc ce statut de SCIC, c’est quelque chose qui n’est pas totalement achevé à mon avis, parce que la France est culturellement, notamment au niveau des élites, très rétive à ça. Mais c’est une tentative d’hybrider ces notions d’entreprise non lucrative, en fait. Est-ce qu’on a le droit d’entreprendre, sans vouloir gagner de l’argent ? En fait, la SCIC, cette hybridation entre le côté associatif et le côté coopérative traditionnel, c’est l’introduction à un élément très important : c’est l’introduction de la possibilité des collectivités locales, donc qui peuvent rentrer au capital. Ce qu’elles ne peuvent pas faire dans une SCOP

Ruth Stégassy : Une SCOP c’est une Société Coopérative Ouvrière de Production.

Marc Jedliczka : Voilà, ce sont les coopératives traditionnelles, on va dire mode 19ème siècle. Avec les SCOP qui sont une variante, il y a aussi des sociétés normales de droit coopératif, c’est un morceau du droit de l’entreprise : une coopérative qui est soumise à des règles assez complexes.

Ruth Stégassy : Et donc la SCIC, puisque vous ne voulez pas le dire, c’est une Société Coopérative d’Intérêt Collectif.

Marc Jedliczka : Chaque mot est important. Coopérative : elle a ses racines dans les coopératives. Donc la logique c’est : un homme, une voix. C’est-à-dire que l’actionnaire, quel que soit le montant de sa part de capital, a une voix dans le système de gouvernance. D’Intérêt Collectif : elle doit être agréée au niveau de la préfecture, d’intérêt général – on appelle ça intérêt collectif -. Donc il y a une reconnaissance que son objet social correspond à un besoin public qui est d’intérêt général, qui n’est pas d’engraisser ses actionnaires. Et puis elle a cette particularité de pouvoir accueillir dans son capital des collectivités locales, collectivités territoriales : la collectivité peut prendre une part de capital. Alors c’est plafonné à 20%. Sinon les collectivités n’ont d’autre solution que de monter ce qu’on appelle les Sociétés d’Economie Mixte (les SEM)¸ qui ont changé de nom maintenant, qui s’appellent les EPL (Etablissements Publics Locaux), mais où elles sont nécessairement majoritaires. Dans la SCIC, la collectivité est minoritaire. C’est très intéressant, parce que ça veut dire qu’elle accepte - la collectivité donc ça veut dire Mr le Maire ou Mr le Président du Conseil Général - d’être dans un ensemble où par définition, elle n’aura pas le contrôle. Mais elle sera participante. Alors elle peut venir au capital, c’est-à-dire être comme les actionnaires particuliers aux entreprises. Elle peut aussi aider l’activité, via des subventions, via de l’achat de prestations. Donc elle a plusieurs manières d’être en relation avec les autres partenaires.

Or c’est quelque chose de très nouveau en France. C’est tellement nouveau qu’il n’y a encore pas beaucoup de SCIC. Et il y a encore moins de SCIC où les collectivités locales sont au capital, et participent activement. Mais, de mon point de vue, c’est quelque chose qu’il faut vraiment travailler. Dans notre domaine des énergies, c’est clairement l’enjeu territorial. Mais dans d’autres domaines, ça peut être aussi dit : c’est vraiment cette présence du territoire. Le modèle Enercoop pour l’instant est un modèle national. Il est en train d’essaimer localement. Et ça, c’est vraiment l’étape indispensable.

Ruth Stégassy : Présence du territoire, et de l’hétérogénéité de ceux qui peuplent ce territoire.

Marc Jedliczka : Bien entendu. Pour moi, c’est éminemment démocratique. Un territoire, c’est fait d’acteurs différents, qui sont en proximité : ils peuvent s’échanger, se parler. On le voit bien même au niveau d’une région qui n’est qu’un petit pays. C’est déjà beaucoup plus facile. Les enjeux de pouvoir sont beaucoup plus faciles à gérer – même si des fois c’est plus douloureux aussi -, qu’avec les grands corps de l’Etat, les ministères à la Défense, etc. Donc c’est un enjeu, vraiment de développement durable à tous les sens du terme : sur le plan environnemental, sur le plan économique, sur le plan social. Et ce qu’on appelle la gouvernance, qui doit rapprocher les gens, pour qu’ils décident ensemble de leur propre destin.

- intermède musical -

Ruth Stégassy : Alors cette étape de la territorialisation, dont vient de nous parler Marc Jedliczka ; Christelle Sauvage, vous en êtes un peu l’incarnation, puisque vous avez participé à la création du premier Enercoop régional : c’est Enercoop Ardennes.

Christelle Sauvage : Oui voilà. En fait, nous on est arrivé dans l’aventure par le territoire justement, par la réappropriation locale de la thématique énergie, qui était notre idée de départ, notre idée de fond. On était beaucoup sur la théorie. Et à un moment donné, on a eu l’opportunité, en travaillant avec une collectivité, une communauté de communes, de pouvoir finalement essayer de concrétiser la réappropriation locale des moyens de production dans les énergies renouvelables. Notre volonté c’est vraiment ça ; c’est remettre en phase des consommations locales et des productions locales, qu’il y ait vraiment une réappropriation citoyenne de la question de l’énergie, une vraie réflexion sur les moyens de production, et sur les besoins, du fait de cette remise en proximité.

Parce que finalement on était dans un système, comme Marc a bien décrit, complètement centralisé, où le souci était de fournir de l’énergie aux habitants ; et ça descendait. Donc on était un peu comme des oisillons au gavage, en quelque sorte ! On avait besoin d’énergie, ça arrivait, et on n’avait pas de question à se poser. Et c’était le travail du service public. Mais il n’y a pas eu d’association, ni de questions, aux citoyens, aux consommateurs, sur les moyens de production. On ne les a pas du tout associés à la réflexion, c’est descendu d’en haut.

Ce qu’on voudrait faire aujourd’hui, c’est faire le contraire. C’est re-réfléchir à nos besoins. C’est pour ça que le volet économie d’énergie, le volet négaWatt, dont Marc a parlé tout à l’heure, est si crucial aussi. Il faut absolument pas l’abandonner.

Ruth Stégassy : Mais alors où en êtes-vous, à Enercoop Ardennes ?

Christelle Sauvage : On est très ambitieux ! On commence petit. La coopérative a été créée depuis 1 an maintenant, c’était janvier 2009. Aujourd’hui, 85 sociétaires, capital de 50 000 €, notre première petite centrale de production photovoltaïque bientôt raccordée. On est très très contents ! C’est un bon début, très encourageant.

Ruth Stégassy : Qui sont les sociétaires ?

Christelle Sauvage : Ce sont des particuliers, beaucoup, la majeure partie, et des collectivités locales, déjà 4 : deux communautés de communes, et deux communes, qui sont parties dans la société. On espère pouvoir impliquer d’autre communautés de communes, d’autres communes. C’est vrai que 85 sociétaires au bout d’un an sans beaucoup de communication, c’est déjà formidable. On est vraiment content de ce résultat.

Ruth Stégassy : Et qu’est-ce que ça donne, cette mayonnaise ?

Christelle Sauvage : En fait, tout est partie de l’éolien, dans une communauté de communes. Des développeurs sont arrivés, ils avaient des projets de développement éolien. Et la collectivité s’est dit : c’est de l’aménagement du territoire, et c’est notre territoire, c’est notre richesse, c’est notre gisement de vent. Qu’est-ce qu’on veut en faire ? C’est à nous de décider.

Donc ça, c’est vraiment le début de la réflexion. Alors je vais peut-être passer les étapes vraiment historiques, qui datent des années 2002-03, où la collectivité s’est lancée dans la planification du développement de l’éolien. Et le temps passant, les travaux avançant, on arrive finalement en phase de développement de projet, où là, comment on fait : est-ce qu’on continue, est-ce qu’on continue pas ? Et continuer, c’est essayer aussi d’être impliqué, de participer au développement des projets. Donc participer localement, en tant que collectivité et citoyens, dans l’émergence des projets, dans la concrétisation. Et après, les parcs éoliens. Et ça, c’était une autre étape. Alors il a fallu réfléchir à la façon de participer. D’où la réflexion sur la création d’une société spécifique dédiée. On a beaucoup travaillé sur les statuts. Et on est arrivé aussi à la SCIC (Société Coopérative d’Intérêt Collectif), qui permettait d’associer collectivités locales, citoyens, entreprises, associations. La volonté, c’était vraiment de faire participer le territoire à la mise en œuvre des moyens de production. Et ça s’est cristallisé un petit peu sur l’éolien.

Ruth Stégassy : ça signifie qu’aujourd’hui, dans cette communauté de communes, ceux qui se sont engagés dans l’aventure Enercoop sont à la fois producteurs, consommateurs, et sociétaires ?

Christelle Sauvage : Alors, pour l’instant, pas encore consommateurs. Parce qu’on n’a pas encore vraiment de moyens de production significatifs sur notre territoire. Mais on va quand même commercialiser donc l’offre Enercoop nationale, donc 100% d’électricité d’origine renouvelable. Parce que finalement l’objectif, c’est bien ça. Et on va commencer à proposer ça sur le territoire. L’idéal serait d’avoir les moyens de production dans un territoire donné, correspondant aux besoins d’un territoire donné. Alors je ne peux pas m’avancer sur le sujet de l’échelle pertinente. Mais il faut des mutualisations, c’est évident. D’où aussi cette idée de réseau d’Enercoop local, pour mettre en œuvre des moyens de production, la mutualisation se faisant via Enercoop France, qui elle, va faire l’équilibre de tout ça.

Ruth Stégassy : C’est l’idéal. De fait ce qui se passe aujourd’hui, c’est qu’Enercoop s’engage à acheter autant d’énergie d’origine verte que ce qui a été consommé. C’est-à-dire qu’en fait, elle remonte à la source, en partant de ce qui a été véritablement consommé. Puisque de fait aujourd’hui, dans le réseau tel qu’il est, et que nous a décrit Marc Jedliczka tout à l’heure, on ne peut pas savoir si l’énergie qu’on est en train de consommer est véritablement d’origine verte. Mais en tout cas, on sait qu’il y en aura autant que ce qu’on a consommé qui sera injecté sur le réseau. C’est ça ?

Christelle Sauvage : C’est vrai que les électrons ne sont pas étiquetés. Cela dit, Enercoop est le seul fournisseur qui met vraiment en regard de ses consommateurs des moyens de production d’électricité renouvelable. Ce n’est pas de l’achat de certificat sur un marché. C’est vraiment du lien entre des producteurs d’énergie renouvelable et des consommateurs. Et ça, c’est vraiment fondamentalement différent d’autres fournisseurs d’offres vertes.

Ruth Stégassy : Autre question que j’aimerais bien voir traitée sur le plan territorial, Christelle Sauvage, c’est celui de la maîtrise de l’énergie, celui de la non consommation d’énergie. Parce que c’est vrai que ça reste quelque chose d’assez difficile à comprendre, d’une manière générale. Comment est-ce qu’on peut, sur un territoire donné, organiser, orchestrer, et valoriser, la non production d’énergie ?

Christelle Sauvage : C’est vrai que ça paraît schizophrène vu de l’extérieur. Et c’est pour ça aussi que c’est très important que ce soit une SCIC, une Société d’Intérêt Collectif dont l’objectif n’est pas lucratif, et surtout absolument pas spéculatif. Parce que finalement, notre objectif devrait être de faire consommer le moins possible d’énergie à nos clients. Ce qui n’est pas du tout la logique actuelle. En général, quand on vend quelque chose, on a envie que les clients l’achètent le plus possible. Donc il fallait vraiment trouver des mécanismes pour border ça, pour empêcher cette dérive, qui est naturelle, en quelque sorte. Le statut SCIC permet de border ça. Et tout de suite dans la coopérative, on a intégré une offre de services en économies d’énergie : donc des activités de bureau d’études, qui n’est pas encore vraiment en direction des consommateurs, puisqu’on débute. Mais l’objectif, quand on a un client d’électricité renouvelable, c’est tout de suite d’avoir, dans sa direction, des propositions de réduction de ses consommations. Bon déjà on a vu, c’est une offre qui est plus chère. Donc ça, c’est son intérêt tout de suite. Et puis, c’est de notre responsabilité à tous d’arrêter de gaspiller. Et la marge de manœuvre est considérable : on peut considérablement réduire nos consommations d’énergie.

Aujourd’hui, je pense qu’on devrait pouvoir commencer à réfléchir à des systèmes de prix, qui ne donnent pas un plus à celui qui consomme le plus. Aujourd’hui, plus vous achetez quelque chose, moins c’est cher. Je pense qu’il faudrait que ce soit le contraire. Il faudrait qu’il y ait une base de consommation qui est celle dont on a besoin, qui pourrait être à un certain prix. Et ensuite, quand on dépasse cette quantité raisonnable, on devrait payer de plus en plus cher. C’est un exemple de mécanisme, qui forcerait un peu la main, à la réduction des consommations.

Ruth Stégassy : Mécanisme qui pourrait être mis en place au sein d’une entreprise comme Enercoop, et au sein d’un territoire. C’est-à-dire que ça pourraient être des décisions qui seraient prises à l’échelle de votre territoire, Enercoop Ardennes, par exemple ; ou bien est-ce que ce serait une décision nationale ?

Christelle Sauvage : Alors voilà. C’est vrai que quelque chose qui fait un petit peu mal au cœur souvent, c’est qu’on nous reproche de nous engouffrer dans la brèche d’ouverture des marchés, pour créer une entreprise, et d’entériner la mort du service public. Mais en fait, nous on veut justement, avec le réseau Enercoop France, enfin via Enercoop, garder la mutualisation, et finalement l’homogénéisation des prix et des offres.

Ruth Stégassy : La péréquation.

Christelle Sauvage : Voilà, en quelque sorte. On va garder quelque chose de global à l’échelle du territoire national. Je pense que c’est vraiment l’idée autour d’Enercoop.

Ruth Stégassy : Est-ce que vous pensez que tous les territoires sont égaux devant les possibilités d’énergie renouvelable ?

Christelle Sauvage : Non, mais justement, chaque territoire devra réfléchir, et trouver son propre schéma du développement de moyens de production. Je pense qu’il n’y en a aucun qui soit démuni, ça c’est sûr. Et c’est bien pour ça qu’il faut que ça se décline dans les territoires. Il n’y a rien qui puisse se décider, se décréter, de façon monolithique, au niveau national. Chaque territoire a ses particularités, ses richesses, ses faiblesses. Et donc il faudra bien des acteurs de terrain qui s’approprient ces spécificités-là, et qui fassent avec.

Ruth Stégassy : Alors je sais que votre expérience est relativement récente – un an, c’est court -. Mais est-ce que vous avez tout de même le sentiment, Christelle Sauvage, que cette réflexion collective à l’échelle d’un territoire sur les questions de l’énergie, est en train de transformer la donne, à la fois sur le plan politique ; c’est-à-dire est-ce que ça induit des modes de gestion municipale, régionale ou locale, différentes ? Et est-ce que surtout vous avez le sentiment que ça crée chez les particuliers qui s’investissent, une transformation de leur vision, de leur place dans le monde, de leur façon d’être, d’agir, de prendre des décisions ?

Christelle Sauvage : Alors au niveau des collectivités, je crois que l’éolien a fait pas mal bouger les choses. Il y a des collectivités qui sont déjà engagées par la création de SEM dans la participation dans l’éolien. Au niveau des particuliers, de façon générale, il y a une attirance de plus en plus nette, pour justement des solutions un peu plus respectueuses de l’environnement, et surtout des solutions qu’on connaît. Maintenant, les gens commencent à se poser la question de leur consommation d’énergie, d’électricité là en particulier. Mais il y a encore beaucoup de travail, parce que quand on commence à dire que c’est plus cher, qu’il faut voir les choses différemment, finalement il y a une re-responsabilisation des consommateurs, qui n’est pas forcément souhaitée par tous.

Ruth Stégassy : C’est-à-dire qu’on n’a pas nécessairement envie que l’énergie devienne quelque chose de visible, d’apparent.

Christelle Sauvage : Voilà, c’est ça. Finalement, c’était bien pratique que ça arrive à la prise sans qu’on se pose de question. Et beaucoup de gens sont complètement outrés à l’idée qu’il faille organiser des délestages, comme on a vu cet hiver. Je ne vois pas où est absolument le scandale de ça. Ça veut dire que les réseaux ne sont pas très bien adaptés, qu’il va falloir faire des travaux. Mais c’est la réalité physique, qu’il y a des moyens de production, des choses technique un peu en amont. Et les gens ont peut-être trop voulu jusqu’à maintenant faire l’autruche là-dessus. C’est pas mal que ça revienne un peu dans le paysage. Je pense que ce n’est pas la majorité des gens qui ont envie de s’engager, de se re-responsabiliser là-dessus.

Ruth Stégassy : Et est-ce qu’il faudrait que la majorité des gens se re-responsabilise là-dessus, ou bien est-ce que ça peut fonctionner de manière un peu marginale, tranquille, un réseau comme celui qu’Enercoop est en train d’essayer de créer ?

Christelle Sauvage : Ce qui m’intéresse beaucoup au contraire, c’est cette réappropriation citoyenne du sujet. Les consommateurs ont été complètement écartés de la question pendant des dizaines et des dizaines d’années. Et au contraire, c’est grandir globalement, c’est faire grandir la société, que les citoyens puissent réfléchir à ça, quelque soit le domaine d’ailleurs. Là c’est l’énergie, mais ça devrait être aussi l’habitat, l’alimentation... Je trouve que sur le plan du progrès social et humain, ça me paraît fondamental.

- intermède musical -

Ruth Stégassy : Bon Marc Jedliczka, bilan et perspectives, d’Enercoop

Marc Jedliczka : Bilan : Enercoop existe. Enercoop a eu des passages difficiles, mais a survécu, et maintenant vit, je ne dirais pas bien, mais en tout cas est tranquille sur son avenir immédiat. C’est très important.

Et puis, le développement va dans les deux sens. Dans un sens territoire : Enercoop Ardennes ont été pionniers là-dedans. Mais on est en train « d’essaimer » avec des Enercoop. En Rhône Alpes, c’est assez avancé. Il y a un projet Enercoop en Bretagne, dans le Pas de Calais, Languedoc Roussillon. Donc à terme, on aura une couverture territoriale sur des logiques de proximité, qui sera j’espère, complète en France. D’ailleurs appel aux candidats à l’aventure dans leur région ; s’ils ont envie d’y aller, moi je leur conseille de le faire, ne pas se retenir ! Donc une évolution on va dire, vers les territoires.

Une autre évolution qui est complémentaire, et parfaitement cohérente, côté Europe : un réseau européen de coopératives de ce type-là. Parce qu’on a un peu inventé ça en France - mais comme souvent on croit avoir inventé l’eau tiède - en réalité il y a déjà des expériences dans divers pays de ce domaine-là. Alors le Danemark a été visité par Terre à terre il y a quelques années, c’est un excellent exemple. Mais plus près de nous, il y a la Belgique, notamment qui est juste à côté des Ardennes dont vient Christelle. Et là, il y a un opérateur qui s’appelle Ecopower, qui est un peu notre modèle. Ils ont 20 000 clients, sont 100% renouvelables, et ont des moyens d’investissement. C’est-à-dire qu’ils dégagent un bénéfice qui leur permet d’envisager de venir en France, nous aider à investir dans des moyens de production. Ça aussi c’est quelque chose qui est important.

Et au-delà de ce partenaire immédiat, ce voisin, il y a ce projet de mise en réseau des différentes initiatives qui existent en Europe du Nord, du Sud et du milieu, et qui devrait à terme représenter, je l’espère en tout cas, un pouvoir d’influence sur les décisions européennes important. Parce que c’est aussi là que ça se passe. Le territoire évidemment c’est les pieds sur terre, mais la tête un peu dans le ciel, ça passe par l’Europe. Il faut aussi agir de ce côté-là.

Ruth Stégassy : Voilà, nous recevions donc Marc Jedliczka et Christelle Sauvage.

 

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