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Faux-la-Montagne

Emission du 11 juin 2011 / Catégories : Agriculture, Politique, Education

Description

Reportage sur des alternatives dans le Limousin, notamment à Faux-la-Montagne.

Invités

  • Michel Lulek, co-fondateur et membre de l’équipe d’Ambiance Bois
  • Anne-Gaëlle Yvinec, directrice de l’école de Faux-la-Montagne
  • Agnès Courboulay, de l’association Fil en réseaux
  • Stéphane Grasser, de l’APEHPM
  • Emilie Lordemus, graphiste
  • Clara Guiomar, de Télé Millevaches
  • Marc Bourgeois, du réseau Repas

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Transcription

Ruth Stégassy : « Terre à terre », le magazine de l’environnement. On s’intéresse ce matin à un phénomène émergeant que nous avons rencontré en plusieurs lieux : la création de réseaux. Michel Lulek, on était venu chez vous, à Faux-la-Montagne, il y a maintenant 8 ans environ, au tout début des années 2000. Vous vous étiez installé là depuis déjà une vingtaine d’années. Je dis « vous », c’est un vous collectif, puisque vous étiez un certain nombre à avoir quitté la région parisienne, avec pour objectif de travailler autrement. Vous étiez très en avance sur une tendance qui depuis s’est affirmée. Et vous aviez, je résume brièvement la situation, créé votre entreprise et vos emplois dans cette petite commune du Limousin, à Faux-la-Montagne, une commune dans un région qui à l’époque se dépeuplait de manière quasi-hémorragique. Et déjà, quand on était venu vous voir la première fois, on avait senti qu’autour de Faux-la-Montagne, alors je ne dis pas que vous êtes l’ancêtre commun, mais il y avait déjà un certain nombre d’initiatives, je dirais, on sentait des amorces de vie locale assez inattendues dans un pays comme celui-là. Et puis, peut-être aussi ce qui m’avait frappé à l’époque, et c’est pour ça que j’ai eu envie de revenir, l’impression que ce qui se dessinait n’était ni tout à fait de la ville, ni tout à fait de la campagne. Aujourd’hui, c’est quelque chose qui fourmille, qui se multiplie, qui fructifie, avec toujours cette impression qu’on est ni tout à fait en ville, ni tout à fait à la campagne.

Michel Lulek : C’est vrai que la campagne, enfin les gens bougent beaucoup, par exemple il y a un chiffre moi qui m’a frappé quand je l’ai appris il y a une dizaine d’années : on dit ici, sur le plateau de Millevaches, 30% de la population n’habitait pas sur le plateau il y a 10 ans. On est dans une campagne, où finalement il y a beaucoup de mobilité, il y a des gens qui arrivent, il y en a qui repartent etc... donc tout ça fait que y’a plus cette... je crois plus qu’il y a cette différence très radicale de la ville et de la campagne, et qu’on est sur une culture et des références qui sont très proches finalement et qui ont tendance à se mélanger. On s’aperçoit ben que à la campagne, y’a peut-être moins d’agriculteurs, y’a beaucoup moins d’agriculteurs que de commerçants ou de professions autres, que être agriculteur c’est une petite minorité de la population active... on recherche éventuellement, on arrive à trouver quelques clichés mais qui ne sont plus... ben oui y’a des vaches dans les prés quand on est dans un pays d’élevage, mais d’un autre côté on regarde les lacs, c’est, les barrages qui ont été construits y’a 50 ans, on regarde la forêt c’est une forêt qui a été plantée y’a 40-50 ans... et donc voilà, tout ça fait que l’on est dans une campagne qui est plus... qui est plus la campagne d’autrefois.

Ruth Stégassy : Mais est-ce que cette impression que j’ai évoquée, de quelque chose qui est en train de foisonner, de se mettre en place, est-ce que c’est aussi ce que vous ressentez ?

Michel Lulek : Il y a dans les zones urbaines, comme dans les zones rurales, des foisonnements d’initiative, sur certains territoires plus dynamiques que d’autres. La différence peut-être, c’est que quand on est sur un territoire comme celui-là où il y a peu d’habitants, où on n’est pas très nombreux, ça se voit peut-être d’avantage, quand il y a du dynamisme sur une petite zone comme ça. Et aussi ça se voit d’avantage, parce que forcément ça a tout de suite beaucoup plus d’importance. Une activité économique avec 4 personnes, ça a beaucoup plus de poids dans un village qui a quelques centaines d’habitants que dans une agglomération qui en compte 5000 quoi.

Ruth Stégassy : D’accord Michel Lulek, mais c’est aussi des territoires sur lesquels on peut essayer d’avantage de choses peut-être...

Michel Lulek : Ben c’est des territoires où y’a beaucoup de choses à imag... à faire, et donc y’a une espèce de prise de conscience assez générale des gens qui habitent ici, et y compris de certains élus politiques, y compris de gens qui représentent plus l’institution, qui vont se dire « ben oui, ce territoire si on veut qu’il vive, et ben ma foi les gens qui viennent s’y installer, même s’ils viennent s’y installer avec des choses qui ne sont pas tout à fait dans les cadres qu’on connaît ou qui sont plus dans... qui peuvent paraître un peu marginaux, qui peuvent paraître un petit peu décalés, ben oui, il vaut mieux ce genre de personnes que rien du tout ». Et du coup, ça permet de... y’a des marges de liberté qui sont plus importantes et puis qui peuvent éventuellement, et je crois que c’est un peu ce qui se passe effectivement ici, drainer d’autres personnes, drainer d’autres groupes qui se disent : « ben tiens, si je viens moi, si j’ai envie de faire quelque chose, de créer, de prendre en charge ma vie, mon organisation de travail avec d’autres, ben je vais plutôt le faire dans un territoire où il y a déjà des gens qui sont dans cette démarche-là »... c’est-à-dire qu’on trouve des alliances, on est accueilli, on va parler avec des gens qui ne nous prennent pas forcément pour des hurluberlus, ou des gens qui vont pouvoir nous comprendre, avec lesquels on ne va pas avoir besoin de se justifier pendant des heures pour leur faire admettre que notre idée est peut-être pas si idiote que ça etc, etc...

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Ruth Stégassy : Agnès Courboulay, vous êtes de Faux-la-Montagne ?

Agnès Courboulay : Je ne suis pas originaire d’ici, je suis venue m’installer ici avec des amis à moi que j’ai rencontrés quand j’étais étudiante, et après avoir travaillé quelques temps, quelques années, on a repris notre envie, enfin ce qui nous traînait dans la tête, à savoir de vivre ensemble et quitte à vivre ensemble, de vivre à la campagne, et plutôt sur un territoire dynamique. Donc finalement, en faisant quelques recherches, il s’est avéré que l’on a trouvé le plateau de Millevaches plutôt attrayant et en plus accueillant, c’est comme ça qu’on arrive par ici. On était soit au chômage, soit en fin de contrat enfin pour la plupart, du coup on n’avait pas de stress financier si on peut dire. On s’est dit « bon ben voilà, vu notre bagage, ne serait-ce que nos diplômes, on s’en sortira toujours, on va se débrouiller. Ce qui nous intéresse c’est de vivre ensemble à la campagne, et on fera notre chemin une fois qu’on y est ».

Ruth Stégassy : Et ce chemin alors ?

Agnès Courboulay : Et ben ce chemin, euh... il existait l’idée que peut-être, nous ferions ensemble, nous aurions une activité économique, tous ensemble ou au moins pour partie...

Ruth Stégassy : tous, c’est-à-dire combien ?

Agnès Courboulay : Tous, c’est... nous sommes arrivés à 4, très vite un 5ème nous a rejoints, et nous sommes aujourd’hui 7 adultes et 1 enfant. Et aujourd’hui, disons qu’en fait il y en a 2 qui travaillent ensemble, un 3ème qui est administrateur de cette structure-là, et pour le reste on est soit en train de se former soit on a pris un emploi. Les 2 qui travaillent ensemble en fait ils ont monté une activité économique, à savoir ils créent une recyclerie, ressourcerie à Felletin, et du coup Olivier qui a monté ce projet-là a d’abord fait un stage au « Monde allant vers... » qui est une recyclerie, ressourcerie à Eymoutiers, et Marc lui finalement il s’est formé à l’éco-construction enfin maçonnerie à l’ancienne et il est administrateur de cette association-là qui s’appelle « Court-circuit ». Voilà, du coup il y a quand même une petite entité de 3 personnes qui ont une activité en commun. Pour le reste, moi par exemple, je suis salariée dans une association qui s’appelle « De fil en réseau » et qui correspond à 10 structures qui mettent leurs forces ensemble pour notamment accueillir des habitants sur le plateau parce que le plateau au niveau démographique est plutôt très fragile et que pour le coup, quand on arrive ici, que l’on a un projet, enfin qu’on a envie de créer une activité si elle est un peu différente ou qu’elle rentre pas trop dans les clous, c’est assez facile ici d’être entendu et d’être accompagné. Ma colocataire, Elise, elle travaille à l’association qui s’appelle « Pivoine » et qui fait de l’accompagnement à la création d’activité, c’est de l’accompagnement collectif, du coup on travaille fort ensemble : moi qui accueille et qui oriente disons, et « Pivoine » qui, quand il y a projet de création d’activité, accompagne, aide à cheminer. J’ai mon colocataire, qui s’appelle David, lui, ben d’ailleurs il est suivi par « Pivoine », et il est en train de monter une activité d’apiculture, donc il en est au début mais bon ça suit son chemin tout doucement.

Ruth Stégassy : Ces structures, « De fil en réseau », « Pivoine », comment est-ce qu’elles accompagnent ? Vous vous parliez d’accueil, de quel type d’accueil ? J’imagine que vous êtes pas avec votre bouquet de fleurs, à la sortie du train, d’abord y’a pas de train à Faux-la-Montagne !

Agnès Courboulay : Euh... alors comment on accueille : disons que pour les personnes extérieures au territoire, qui ne sont pas du Limousin, en général ces personnes-là qui ont entendu parler souvent par le bouche à oreille du plateau de Millevaches comme étant un territoire un peu alternatif, un territoire de possibles, elles vont souvent contacter directement « De fil en réseau » parce que l’on a un site internet, on commence à être un petit peu visible, et c’était l’enjeu de créer cette structure-là. Et du coup, ben ce qu’il se passe c’est que l’on reçoit des appels et finalement on va écouter, et questionner la personne sur ce qui l’amène aujourd’hui à nous appeler, et compte tenu de ce qu’elle va nous expliquer on va lui proposer de soit rencontrer des personnes qui sont sur des... enfin qui par exemple ont fait le même travail qui les intéresse, quand elles ont un projet de création d’activité, les renvoyer par exemple vers « Pivoine »... En gros, on va renvoyer soit vers des personnes, soit vers des structures, sachant qu’en fait sur le plateau ça fait une quarantaine d’années que, petit à petit, se tisse une culture de l’accueil et que du coup, y’a beaucoup de personnes qui, quand elles sont venus ont été accueillies, et qui aujourd’hui du coup sont prêtes à donner un coup de pouce, enfin à renseigner et à être un soutien pour ces personnes qui arrivent aujourd’hui. Après, je dirais quand même que, parmi les personnes qui nous contactent, y’en a pas mal qui sont sur le souhait d’ouvrir un lieu, un lieu d’accueil, de petite restauration avec plutôt un programmation culturelle et que ça pour le coup, on peut pas dire qu’il y ait sur le plateau suffisamment de clients potentiels tout simplement, enfin pas assez d’habitants pour que des structures qui se ressemblent trouvent leur place. Mais pour le reste en fait, on peut dire qu’il y a largement de la place ici et que l’on est loin d’être... d’être débordés.

Ruth Stégassy : Agnès Courboulay, on sent bien dans ce que vous avez décrit de votre propre parcours, que vous étiez à la recherche d’un mode de vie différent, pas uniquement pour changer de la vie à la campagne, mais aussi pour vivre différemment. Est-ce que vous avez le sentiment qu’aujourd’hui c’est ça que recherchent les personnes qui vous appellent ?

Agnès Courboulay : L’essentiel des personnes qui nous appellent effectivement sont d’une part à la recherche d’un autre cadre de vie, la campagne, mais encore plus fortement que ça, ce sont souvent... très souvent, des personnes qui cherchent à attraper les questions qu’elles se posent et à en faire quelque chose. C’est-à-dire qu’elle se disent : « bon ben la vie que je mène actuellement ne me satisfait pas et j’ai l’impression que sur le plateau de Millevaches, y’a des personnes qui se posent des questions aussi et qui expérimentent des choses, et que à leur contact, peut-être que ce sera plus facile de faire vivre ces questions, et essayer des choses ». Donc oui ça effectivement, enfin moi c’est pour ça que je suis venue ici, c’est pas que la campagne, y’a des campagnes je dirais même plus faciles à vivre. Mais ici effectivement en terme de dynamique humaine, de réseau, et de réseaux qui se questionnent et qui essaient c’est assez riche, et du coup on s’ennuie pas voire on n’est presque débordés, ce qui peut paraître paradoxal pour une vie à la campagne, mais c’est bien ce qu’il se passe. Mais il y a un côté très gai, mais il y a aussi presque le côté où finalement ces personnes qui viennent vivre sur le plateau, y’a quand même une tendance à faire communauté. C’est-à-dire que les gens qui viennent ici viennent pour une recherche de vivre autrement qui peut prendre différentes formes, mais qu’au final on se retrouve pas mal entre nous. Parce que déjà arriver à trouver des personnes avec lesquelles on s’entend et où enfin on peut faire exister des questions et des projets, c’est tellement confortable, que c’est pas si simple en fait d’aller vers les personnes qui vivent là depuis longtemps, ce qui n’est pas sans poser question, c’est-à-dire qu’aujourd’hui c’est pas problématique, y’a pas de conflit, y’a pas…. enfin non, non je dirais pas qu’il y a des conflits, mais pour le coup y’a un vrai effort volontariste à faire pour créer des liens avec les gens qui sont là depuis bien plus longtemps que nous.

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Ruth Stégassy : Stéphane Grasser, au départ vous étiez... vous vous occupiez d’accueil au Conseil Régional du Limousin ?

Stéphane Grasser : Oui c’est ça, j’étais chef du service Accueil des nouvelles populations, et donc en ayant participé au montage de cette politique d’accueil qui était assez originale et innovante pour le coup, ouais. Ça m’a fait toucher du doigt des questions, des problématiques, des envies aussi, et ça m’a donc quelque part permis de continuer une histoire dans un sens un petit peu différent que l’accueil stricto sensu oui, puisqu’au fond c’est dans le cadre de ces politiques d’accueil que moi j’ai eu l’occasion de rencontrer des personnes qui travaillaient au sein de « De fil en réseau » qui est une structure ici qui travaille dans le domaine de l’économie sociale et solidaire, et que c’est au sein de cette structures-là que les questions liées plus spécifiquement à l’habitat et au logement à un moment donné étaient posées avec à l’idée le fait de créer une structure, une entreprise enfin etc... ça restait à définir bien entendu au début, pour travailler sur à la fois l’accueil mais l’accueil aussi physique on va dire l’hébergement tout simplement, donc l’habitat c’est aujourd’hui mon lot quotidien tout à fait.

Ruth Stégassy : Avec une double problématique, me semble-t-il : il y a d’abord cette situation paradoxale qui veut que dans une région que tous nous décrivent comme très dépeuplée, c’est très difficile de trouver à se loger quand on arrive, et puis d’entrée de jeu vous avez ajouté la problématique écologique.

Stéphane Grasser : Oui alors c’est vrai que cette problématique écologique est d’emblée une porte d’entrée forte, des valeurs fortes... simplement attention à la définition qu’on met derrière ce terme d’écologie : il ne s’agit pas pour nous d’avoir une simple approche, comment dire, environnementale de la question, c’est-à-dire que l’habitat, l’éco-construction, l’éco-habitat, on le pense effectivement à travers l’usage de matériaux plutôt de proximité et dont le contenu carbone entre guillemets est faible, c’est un élément important, mais c’est pas obligatoirement l’élément qu’on met systématiquement en avant. D’abord parce que c’est le plus évident et ensuite parce qu’on attache une importance à d’autres aspects et en particulier à la question de la participation des personnes à l’élaboration des projets... que l’on parle de projets d’urbanisme, d’aménagement, de projets d’habitat, dans tous les cas pour nous, la participation, la co-élaboration des projets sont des éléments qui sont déterminants. Il ne s’agit pas en somme de faire de l’urbanisme, de l’aménagement ou de l’habitat en confiant les projets à des seuls experts ou à des seuls élus qui seraient les représentants institués de la population, mais bien en mêlant en fait ces différents regards...

Ruth Stégassy : … concrètement ça veut dire quoi ?

Stéphane Grasser : On a de fait monté une entreprise, une société coopérative d’intérêt collectif qui est une façon de mette en valeur un certain nombre de ces valeurs justement que l’on porte, puisque que la SCIC est une entreprise coopérative obéissant au principe coopératif : 1 personne – 1 voix dans la décision, elle a simplement ce signe particulier qu’au-delà de rassembler des salariés de l’entreprise voire des bénéficiaires, elle rassemble tout type de personnes physique ou morales et pour nous c’est le lieu qui permet de réunir aussi bien des collectivités, que des entreprises, que des citoyens, que des associations, bref des personnes qui dans un même objet économique et une entreprise n’ont pas obligatoirement l’habitude de bosser et de se parler, et là on la conçoit vraiment comme une plate-forme de travail, de dialogue et d’élaboration de projet. Il y a un certain nombre de collectivités du territoire qui sont présentes, je pense au Parc Naturel Régional, je pense à la Communauté de Commune du plateau de Gentioux, à des commune du secteur aussi qui sont impliquées comme la commune de Faux-la-Montagne par exemple, il y a des entreprises comme Ambiance Bois par exemple où nous avons une architecte également qui est présente dans le sociétariat de l’entreprise, des associations comme « De fil en réseau », des structures de formation, une Scop de formation dans le domaine de l’éco-habitat qui s’appelle Scop Hanneman par exemple... enfin bref on a un panel d’acteurs, et puis des citoyens, de simples personnes entre guillemets qui sont présentes... et puis un bailleur, la SCIC « Habitat Solidaire » à Paris, avec laquelle on travaille tout simplement... que l’on a rencontrée dans le cadre de l’élaboration du projet et avec laquelle on a trouvé un certain nombre de convergences de fond, qui l’ont amenée à s’investir tant sur des projets concrets qu’on porte en collaboration avec la commune de Faux-la-Montagne, puisque la SCIC « Habitat Solidaire » va construire du logement sur la montagne Limousine, mais est également devenue sociétaire de la SCIC effectivement.

Ruth Stégassy : Qu’est-ce que vous allez construire ?

Stéphane Grasser : Sur l’éco-quartier de Faux-la-Montagne, il y a à la fois du logement privatif donc des personnes qui vont acquérir des lots comme dans tout lotissement et qui vont construire des maisons. Il y a également de l’habitat locatif, construit par « Habitat solidaire », du locatif social très social, et du locatif axé donc sur de l’accession progressive à la propriété. La SCIC L’Arban donc elle-même va construire un logement qui va être un logement d’accueil temporaire dit « logement passerelle », il s’agit en fait, et là on retrouve la problématique de l’accueil, d’accueillir des gens de manière temporaire le temps qu’ils se familiarisent avec le territoire et qu’ils valident leur intention de s’y installer tout simplement, d’où cette fonction un peu de passerelle. Tous ces logements répondent à un cahier des charges et un règlement qui ont été élaborés d’ailleurs avec de futurs habitants de l’éco-quartier notamment, et qui fixent quelque part le plancher de contraintes. Ce sont des logements qui, obligatoirement, doivent répondre à la norme « bâtiment basse-consommation » donc qui ont des consommations faibles en terme d’énergie. Il y a un certain nombre d’interdictions en terme de matériaux, le parpaing de béton par exemple n’est pas permis, ou tous les matériaux à forte composante carbone, plastique et autres etc... Donc ça ce sont des contraintes qui s’imposent à tous les logements. Ensuite il y a des contraintes qui sont différenciées selon le lieu dans l’éco-quartier : il y a 3 bandes de logements pour le coup qui sont plus ou moins proches du centre historique du bourg, plus on s’éloigne de ce centre historique, plus la latitude en terme de forme est large, plus on s’en rapproche, plus les contraintes sont fortes. Pourquoi ? Tout simplement parce que une des problématiques qui avaient été posées c’est celle de la... comme dire, de la... du maintien de l’image urbaine si on peut dire, même si on est en campagne, mais du maintien de l’image urbaine du bourg. Tous les projets que l’on élabore passe par une forme de filtre qui est en fait un lieu de débat et de discussion qu’on a nommé « l’atelier d’écriture architecturale et paysagère », qui est en fait un temps dédié aux futurs acquéreurs, aux futurs propriétaires, aux futurs constructeurs, temps à l’occasion duquel on discute à la fois de l’organisation des espaces de la forme extérieure, de leur implantation fine sur la parcelle, on met ça en scène y compris sur le terrain avec des tasseaux de bois, des cordelettes etc... pour permettre justement de travailler sur l’intégration de la construction.

Ruth Stégassy : Stéphane Grasser, quand vous dîtes « habitat collectif », c’est différent « d’habitat groupé » ?

Stéphane Grasser : Oui, de fait. On travaille actuellement sur des projets que l’on pourrait qualifier « d’habitat groupé », c’est-à-dire des projets, enfin un projet pour le coup, dans lequel 2 familles vont partager des espaces communs et bénéficieront d’espaces privatifs, en fait leur logement agrégera ces 2 types d’espace-là, et ça, là on est vraiment sur de l’innovation, en terme d’habitat, en particulier en milieu rural, ça ne se fait pas très fréquemment et c’est de fait différent de la notion d’habitat collectif, où à un moment donné on peut être sur du logement qui va comporter plusieurs unités d’habitation. Mais là on est vraiment sur quelque chose de relativement novateur et que la SIC entend précisément pousser parce que pour nous, et en particulier compte tenu des populations qui viennent s’installer sur ce territoire, ou qui y vivent déjà, ce type de problématique à un moment donné répond aussi à des modes de vie ou a des attentes des populations en place, des ménages en place. Et pour nous c’est aussi une façon de traiter cette question de l’évolution de l’habité, de l’évolution des façons d’habiter tout simplement, des façons de penser le monde pourrait-on dire parce que l’habitat c’est aussi une façon de penser le monde, la volonté de pousser ces expérimentations-là pour faire en sorte que ce type de raisonnement, ce type de façons d’habiter puisse se développer également en milieu rural.

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Ruth Stégassy : Emilie Lordemus, toutes ces questions qu’on pose depuis que nous sommes arrivés à Faux-la-Montagne, vous dîtes que vous vous les posez vous aussi, celles de ce foisonnement d’initiatives, de la façon dont les gens, les projets, se mettent ou non en réseau, et interagissent les uns avec les autres.

Emilie Lordemus : Euh... je pense qu’en tout cas dans mon cas ça participe des questions que je me pose au quotidien et que je me pose avec les gens avec lesquels je vis aussi au quotidien. Alors après, ce que je disais aussi c’est qu’il y a différentes couches, c’est-à-dire que quand je dis on, je m’associe à une certaine communauté en fait, qui est celle entre autres de mes amis, qui va être... donc on va dire moi j’ai 30 ans, voilà je travaille plutôt dans un secteur associatif ou en tant que travailleur indépendant... je suis donc investie dans le secteur associatif en tant que bénévole, mais après il y a aussi d’autres couches de population qu’on fréquente au quotidien et avec qui je ne sais pas si je partage ce genre de questions, les questions par exemple de « comment on décide de vivre et de travailler ici ? », je sais par exemple que je peux avoir des discussions avec mon boulanger, à Faux-la-Montagne en fait, sur... lui il est né ici, il est boulanger de père en fils, il est aussi pompier de père en fils, il est aussi hyper investi dans plein de choses plein de chantiers... ouais plein de domaines, il file des coups de main à plein de monde, donc d’une certaine manière c’est la même typographie de vie sauf que c’est pas dans les mêmes types de secteurs, c’est-à-dire que lui il ne revendiquerait pas, par exemple, d’être militant associatif, encore que je ne suis pas sûre de le revendiquer moi-même mais ! (rire)... du coup c’est pour ça que je disais que toutes ces questions à la fois, elles sont super complexes, c’est-à-dire que les questions que vous posez déjà on pourrait les poser sur les différentes couches de type de population c’est-à-dire d’un point de vue sociologique, et puis après on pourrait les poser d’un point de vue générationnel, ce que vous évoquiez juste avant, c’est-à-dire que si on prend par exemple la catégorie néo-ruraux, pour faire une grosse caricature quoi, et ben ce serait intéressant de la poser à ceux qui sont arrivés il y a 30 ans, ceux qui sont arrivés il y a 20 ans, ceux qui ont débarqué hier, moi je suis là depuis 6 ans, un truc comme ça... et du coup, je dis « on se les pose » parce qu’elles se posent en fait et de différentes manières à tous ces endroits-là. Notamment aussi, on peut, on pourrait... parce que du coup on le retrouve dans toutes les caricatures : alors l’opposition autochtones et néo, l’opposition soit-disant secteur économique et secteur associatif, ça c’est déjà un point de vue en plus - est-ce que le secteur associatif n’est pas lui aussi économique ? -, l’opposition économie sociale et solidaire aussi du coup ça rajouterait peut être un troisième pôle, ensuite... ouais sur les choix de vie...

Ruth Stégassy : … ils sont vraiment en opposition tous ces pôles ?

Emilie Lordemus : En fait c’est un travail de faire en sorte qu’ils ne soient pas en opposition, parce que ce que l’on a hérité notamment je pense – (rires) je vais faire un petit pied de nez aux copains qui sont arrivés il y a 30 ans – c’est... la culture militante, elle est souvent aussi définie en « contre », vous savez j’ai l’impression qu’il y a eu toute une génération de culture militante définie en opposition à un sujet : on est contre le nucléaire, on va être contre les OGM, on va être contre le travail... contre, contre, voilà... Nous on est les enfants des parents de soit-disant de 68 (rires), et ben voilà, c’est la culture de « on va se développer en contre », et en fait... je sais pas, moi j’ai l’impression de discuter de ça avec des amis avec qui on se dit plutôt « ok, et si on se disait plutôt pour, qu’est-ce que ça donne ? ». Et du coup déjà, ne pas opposer par exemple autochtones et néo-ruraux, qui est la principale caricature ici, c’est déjà un travail, c’est-à-dire que moi il faudrait que j’arrête de le dire ça déjà, à partir du moment où je cite ces catégories, je les crée.

Ruth Stégassy : Mais est-ce qu’aujourd’hui ça vous paraît possible de ne plus les citer ces différentes catégories, c’est-à-dire est-ce que vous avez le sentiment qu’il y a quelque chose qui est en train de se fondre, ou bien est-ce qu’on reste dans des couches contrastées ? Vous avez évoqué les... enfin tout votre vocabulaire effectivement montre que finalement c’est encore assez morcelé.

Emilie Lordemus : Ouais, il me semble que la question c’est celle du vocabulaire acquis quoi. C’est-à-dire comment je m’émancipe du vocabulaire que j’ai acquis, et je vais prendre une autre caricature pour essayer de me faire comprendre clairement, c’est par exemple moi j’ai grandi dans l’opposition droite-gauche en politique. Voilà moi je suis la génération, Mitterrand j’avais 3 ans, je m’en souviens de ça, de l’élection de Mitterrand, et ben aujourd’hui, je ne vais pas faire l’affront de citer le contexte politique actuel mais, si on ne remet pas un petit peu de complexité et de 3D dans le monde qui nous entoure, on s’en sort pas quoi !

Ruth Stégassy : Qu’est-ce qui fait ici que ça devient possible ?

Emilie Lordemus : Je ne sais pas qu’est-ce qui fait que ça devient possible, c’est que au départ y’avait quand même, en tout cas y’a eu - c’est une hypothèse que je fais - y’a eu porté peut-être par des prédécesseurs, le souhait de consensus. C’est-à-dire dans la culture « tiens on va essayer de vivre autrement », y’avait un certain nombre de choses posées comme l’autonomie, les décisions en consensus, la démocratie quotidienne, c’est-à-dire respecter les points de vue de chacun... si on veut faire ça, on peut pas continuer à rester dans la méconnaissance du point de vue de l’autre, dans l’incompréhension, dans l’opposition frontale etc... et du coup c’est peut-être ces idées-là qui ont commencé à semer la graine en fait, et à rendre l’hypothèse possible, en tout cas le fait d’organiser dans des fonctionnements le fait que ça puisse devenir possible.

Ruth Stégassy : Finalement, il ne faut pas que les choses se fondent, en fait. Ce que vous recherchez c’est que ça reste multiple.

Emilie Lordemus : Oui, c’est sûr. Après y’a un élément que j’ai pas du tout abordé mais...je pense à une personne en particulier, que j’ai envie de citer, qui s’appelle Stéphane Lamontagne, qui est une personne qui est décédée l’année dernière en fait, et qui est une personne qui a beaucoup fait pour le coin ici, qui était en fait un natif de campagne, le 13ème d’une famille de campagne, qui savait tout faire avec l’esprit qu’on peut retrouver aujourd’hui dans ce qu’on appelle l’éducation populaire mais qui est en fait pour moi du bon sens paysan quoi. Alors on peut en hériter en étant par exemple fils de paysan, on peut le construire dans des réseaux d’éducation populaire, ou se l’approprier dans ce cadre-là, y’a plein d’autres hypothèses encore, mais y’a au moins ces 2 schémas-là je pense. Et Stéphane lui possédait les 2, c’est-à-dire qu’il est fils de paysan, dernier d’une grande famille donc avec d’autres personnes qui avaient déjà essayé avant lui, par ailleurs il a grandi aussi dans les réseaux d’éducation populaire, et c’est quelqu’un qui avait du coup peur de rien, qui disait « tout est possible » etc... et lui ce qu’il disait beaucoup aussi, c’est qu’il y a quand même un contexte ici sur le plateau vachement rude, en fait, c’est ce qui fait qu’il y a des gens qui ne restent pas forcément, au niveau du climat, au niveau de l’accessibilité, on a souvent dit ici que c’était une zone désertifiée, limite moribonde et j’en passe et des meilleures... Et en même temps cette rudesse-là ça impose une certaine solidarité, et du coup ça c’est sûrement un des autres aspects qui a poussé à ce souhait... ou l’hypothèse que faire ensemble de toute façon c’était moins pire que faire tout seul. Du coup ça se posait un peu comme un non-choix : si on reste tout seul dans son coin à rien faire, enfin à rien faire... si on reste tout seul dans son coin à rester persuadé que l’on va y arriver tout seul etc... oui c’est faisable, tout est faisable, mais c’est juste vachement plus dur quoi, et ça ça a favorisé je pense vachement les rencontres. Et y’a un autre critère super bête hein, mais qui n’est pas négligeable, si on doit comparer les différents espaces ruraux en France, c’est qu’en fait ici on a un plateau, c’est pas une vallée. Vous voyez comment c’est une vallée : y’a une route en bas et si on veut passer de l’autre côté il faut faire le tour et y aller par l’autre vallée. Ici on a un plateau, ça marche en triangulation, c’est-à-dire qu’ici il y a un quart d’heure de route entre chaque village, donc certes c’est un quart d’heure et quand il neige c’est long, mais n’empêche que c’est entre chaque village donc on peut fonctionner en triangulation hyper facilement, et ça sur le développement des réseaux c’est flagrant moi je pense, ça fait vraiment une vraie différence.

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Ruth Stégassy : Clara Guiomar, vous travaillez à « Télé Millevaches » ?

Clara Guiomar : Et ben alors « Télé Millevaches », donc c’est une télé associative, de proximité, qui existe depuis 25 ans. En fait, sa particularité c’est que tous les mois elle fait un Dvd, autrefois une cassette qui était envoyée par la Poste à toutes les mairies du plateau de Millevaches, et puis à des endroits qui voulaient bien le recevoir pour participer à sa diffusion. Et l’idée c’est que tous les habitants peuvent aller emprunter gratuitement la cassette à la mairie du coin, ou au tabac, à l’épicerie, ou chez le voisin. Donc maintenant c’est des Dvd, on est sur internet, on est sur le câble, mais y’a toujours cette idée, on envoie toujours nos Dvd par La Poste tous les mois, et on organise des projections collectives gratuites qui fait que l’on est pas tout seul devant son écran, on est hors de chez soi, à plusieurs devant l’écran et on regarde ce qu’il se passe parfois dans le bled d’à côté et qu’on ignorait complètement.

Ruth Stégassy : Et y’a du monde ?

Clara Guiomar : et ben ça dépend, des fois on est 2 et puis des fois on est 50. C’est pas super prévisible et puis ça dépend des sujets, et ça dépend de … en fait chaque Dvd a une histoire différente ; « Télé Millevaches » on essaie, on le veut comme ça, on essaie que ce soit une ruche, alors déjà dans nos locaux, y’a des gens qui passent, c’est toujours ouvert, y’a des gens qui viennent prendre un café, des gens qui viennent voir ce qu’on fait, ou poser une question, ou demander pourquoi on s’intéresse pas à un truc ou à un autre. Et puis quand on en arrive à la phase où on a un Dvd dans les mains, ce qui nous intéresse c’est « qu’est-ce qui s’est passé avant » et « combien de gens sont tombés dans la marmite pour réfléchir au sujet, pour venir avec nous en tournage, pour donner des idées pour savoir qui c’est qu’il faudrait aller voir pour poser des questions », et ça y’a pas de Dvd qui ont la même histoire. Donc ça c’est vachement important c’est pour ça que notre comité de rédaction c’est des habitants, il est composé d’habitants de tous âges, de tout poil, qui viennent de tout le plateau et qui de manière itinérante se retrouvent tous les mois chez un habitant qu’on connaît pas en général et qui veut bien nous accueillir. Et puis en aval, c’est pareil, une fois qu’il est envoyé par la Poste, on essaie de faire en sorte qu’il ne pourrisse pas sur les étagères des mairies qui sont ouvertes 2h par semaine, mais qu’il y ait si possible des projections, où on va essayer de faire savoir aux gens, au plus de gens possible qui avaient un lien avec le sujet qu’il y avait une projection, et puis de faire venir des intervenants et puis que ça discute dans la salle, et qu’il se passe quelques chose quoi, voilà.

Ruth Stégassy : Alors vous, vous n’êtes évidement pas là depuis le début, 25 ans c’était il y a longtemps. Mais dans le temps depuis lequel vous participez à « Télé Millevaches », est-ce que vous aussi vous voyez ce foisonnement dont on parle avec les uns, les autres, depuis qu’on est arrivé nous, sur le plateau ?

Clara Guiomar : Moi je suis là depuis 3 ans et demi. Le premier symptôme du foisonnement c’est que les gens extérieurs au plateau nous disent : « mais vous avez pas traité tous les sujets déjà sur le plateau de Millevaches ?! ». Et nous on dit : « ben non le problème c’est qu’on a une liste de sujets jusqu’à parterre, de choses qu’il va falloir qu’on mette le nez dedans, va falloir qu’on s’y intéresse, va falloir... », parce que y’a plein plein de choses à dire, plein de choses qui se passent et puis des choses pas simples... ça c’est la première chose. Après, moi je ne viens pas d’un milieu... j’viens plutôt d’un milieu « anti-68 », de parents qui détestaient les soixante-huitards. On était pas spécialement alternatif et quand je suis arrivée sur le plateau, moi j’ai pris, j’ai l’impression d’avoir pris une enclume sur la tête. Je dis toujours et c’est encore vrai que quand je suis arrivée ici, j’ai eu l’impression que j’avais grandi derrière un rideau de fer quelque part. Voilà, c’est un peu fort mais moi ça m’a fait cet effet-là, j’ai été abasourdie complètement d’entendre les réflexions qui circulaient, de voir comment on vivait, de voir comment on se posait des questions... de voir quelles étaient les préoccupations des gens ici et à l’âge qu’ils avaient déjà tout ce qu’ils avaient expérimenté, tout ce qu’ils remettaient en question et que je savais pas qu’on pouvait remettre ça en question. Donc moi j’arrive avec ce regard-là, j’ai l’impression d’avoir recommencé l’école à zéro, enfin c’est une espèce d’école buissonnière quoi ! Et voilà du coup pour moi le plateau, évidement j’ai envie de dire que ça foisonne et que c’est fou mais c’est peut-être parce que je suis arrivée à 30 ans sur le plateau, et j’ai un peu recommencé à zéro, du coup ça m’apparaît encore comme un foisonnement complexe... très coloré parce que même si on parle des néo, des locaux et puis qu’on peut mettre, on peut faire des catégories, en fait dans tous ces alternatifs et ces néos, il y a plein de contradictions aussi, et puis il y a plein de manière de vivre ça différemment, moi j’ai encore du mal à m’y retrouver et à comprendre vraiment ce qu’il se passe quoi.

Ruth Stégassy : Mais vous aimez ça.

Clara Guiomar : Oui ! (rire) Ouais, ouais là j’ai l’impression que j’ai... on me demande souvent : « mais tu comptes rester ici longtemps ? », comme je suis arrivée d’ailleurs, on m’a dit ben tu vas peut-être..., enfin on m’a beaucoup demandé si je comptais rester et comment c’était possible de rester longtemps ici, et en fait j’ai l’impression qu’avant que... enfin il va se passer du temps avant que je puisse dire : j’ai fait le tour de tout ce qui se réfléchit et se construit ici, quoi.

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Ruth Stégassy : Michel Lulek, on n’est pas du tout à la recherche du succès économique ici ?

Michel Lulek : On est... non c’est clair, mais du reste... on a fait une petite enquête là l’année dernière en regardant un petit peu qu’est-ce qui créait de l’emploi sur un territoire comme ici. Et ben c’est pas un hasard si par exemple sur la commune, un tiers de l’emploi relève de ce que l’on appelle de manière un petit peu officielle, l’économie sociale et solidaire c’est-à-dire les coopératives, les associations etc... sur la communauté de commune ça représente presque 40% de l’emploi. Alors ça veut pas dire que c’est forcément des structures alternatives ou des structures auto-gestionnaires, il y en a, bon on en connaît quelques unes, « Ambiance Bois », « La navette » etc... mais ce sont des structures qui mettent comme objectif, un objectif disons, pour faire vite, d’intérêt général plutôt, ou de dimension plutôt d’utilité sociale, plutôt que évidement la recherche du profit. C’est pas ici qu’on va gagner des mille et des cent.

Ruth Stégassy : On est aussi dans une forme de relocalisation ?

Michel Lulek : Oui, on vient réinvestir des territoires qui ont été délaissés. On disait qu’il allait plus rien se passer, qu’il ne pourrait plus se passer grand chose, et puis en fait on s’aperçoit qu’il se passe des choses là où il y a des gens quoi. Par exemple, on regarde la vivacité associative, où est-ce qu’il y a beaucoup d’associations ici sur le territoire ? Bon il y en a beaucoup par rapport au nombre d’habitants, il y en a plus qu’en moyenne en France etc... mais si on regarde les communes et qu’on essaie de faire des liens en disant : « voilà c’est les communes les plus peuplées où il y a le plus d’associations, ou c’est celles où la démographie a été la plus positive », ben en fait on s’aperçoit que c’est aps le cas. Donc en fait pourquoi ? Ben parce-que y’a des gens qui sont là et même si c’est dans un village où il y a très peu de monde et où la population continue éventuellement même à baisser, c’est ces gens-là qui font ce dynamisme, tu vois y’a pas un critère objectif du style « je corrèle avec... » non ! Et c’est ce qu’il se passe, ici à Faux-la-Montagne, il y a du dynamisme, y’a une crèche, y’a une halte-garderie, y’a « Télé Millevache », y’a ceci, y’a cela, donc du coup quelqu’un qui veut venir s’installer ici, va plutôt venir ici mais comme il va plutôt être dans une démarche créative et bien il va créer une association, il va créer une activité, il va créer quelque chose qui va effectivement se retrouver plutôt sur cette commune que sur la commune où il ne se passe rien.

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Ruth Stégassy : Emilie Lordemus, vous avez ouvert des boutiques sur le plateau de Millevaches ?

Emilie Lordemus : (rire) oui, euh... notre dernière trouvaille là, on s’est dit, tiens on va ouvrir une boucherie éphémère, bon par ailleurs on est quand même un collectif de créateurs mais bon. Et en fait, donc on fait tout comme si on allait ouvrir une boucherie, alors on va dans un village, petit village sympa à 2 portes du Parc Naturel Régional, on cherche une boutique vide, et un propriétaire sympa qui accepte de la ré-ouvrir à minima voir de nous la mettre à disposition, et ensuite on met une pancarte de Boucherie, on refait la déco, enfin on fait tout comme si on allait ouvrir une boucherie, pis après on ouvre une boutique dans laquelle on va vendre ben donc des culottes sérigraphiées avec des têtes de veau dessus, ou alors des boucles d’oreille en bouillon-cube, ou encore des mobiles avec des moutons à colorier... enfin des choses comme ça, et du coup c’est vrai que ça produit des choses assez marrantes parce qu’on a tous les papis du quartier qui passent nous voir et qui nous racontent toute l’histoire de la boutique avant qu’est-ce que c’était, et puis après on va avoir la coiffeuse qui ne va pas accepter de prendre nos flyers parce que vous comprenez, son employée c’est la fille du boucher du haut de la rue donc ça serait pas très sympa et carrément déloyal de faire de la pub pour la boucherie qui vient d’ouvrir, et puis après on a l’employé communal qui passe et qui est mort de rire à côté de la vitrine mais qui n’ose pas rentrer parce que quand même c’est un peu loufoque, enfin bon, j’vous en passe et des meilleures mais ça produit quand même des choses assez drôles sur justement le questionnement de « qu’est-ce qu’il se passe chez nous ? c’est quoi ces gens qui font de la création ?, comment ça se fait qu’ils sont dans cet espace rural complètement désertifié ? et en fait, quand on ré-ouvre des boutiques vides c’est pas mal... en fait avant il y avait plein de commerces et puis plein de gens et puis plein de trucs et puis aujourd’hui, c’est plus trop le cas... »

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Ruth Stégassy : Anne-Gaëlle Yvinec, vous êtes directrice de l’école de Faux-la-Montagne ?

Anne-Gaëlle Yvinec : Oui je suis directrice de l’école de Faux depuis... c’est la 4ème année. C’est une école qui a 2 classes, une classe de maternelle et une classe qui va du CP au CM2. Voilà y’a 35 enfants dans l’école, c’est une petite école, on a de petites classes.

Ruth Stégassy : Mais c’est déjà pas mal non pour un petit village ?

Anne-Gaëlle Yvinec : Ouais c’est déjà pas mal ouais, parce qu’en fait dans les écoles autour généralement ce sont des classes uniques, et après y’a beaucoup d’écoles qui sont organisées en ce qu’on appelle en RPI, en Regroupement Pédagogique Intercommunale, où du coup y’a les maternelles d’un côté, les CP-CE1 sur une autre commune, les CM1-CM2 dans une autre etc... et effectivement ici ça n’est pas le cas et c’est un truc sur lequel... auquel on est vachement attaché en tout cas en tant qu’équipe d’école parce que ça crée quelque chose au niveau du lien entre le village et l’école. C’est-à-dire que nous ce que l’on porte, enfin je dis « nous », je pourrais dire « je » en même temps parce que je ne veux pas parler à la place de mes collègues mais... c’est l’idée que l’école elle soit ouverte sur la vie et que la vie rentre dans l’école et que l’école rentre dans la vie...

Ruth Stégassy : De fait les enfants occupent une place particulière dans le village, on les sent plus présents d’une certaine manière.

Anne-Gaëlle Yvinec : Ouais ils occupent une place particulière dans le village et leurs familles également. C’est-à-dire qu’ici y’a pas beaucoup d’enfants qui viennent en transport scolaire, la plupart ils viennent à pied, donc déjà dans l’occupation de l’espace ça crée quelque chose le matin, vers 8h30-9h tu vois des enfants qui affluent de partout, on n’est pas si nombreux mais... qui montent vers l’école, qui vont rencontrer les gens qui habitent le village évidement, et puis il y a des parents qui accompagnent leurs enfants jusqu’à l’école, qui rentrent dans l’école, qui vont nous dire un ptit mot, des fois pas que sur l’école, mais c’est ça aussi qui est chouette, c’est aussi de ne pas avoir des relations que de professionnel à parent, c’est aussi : t’as des relations parce que tu habites au même endroit quoi. Et donc les enfants ils connaissent aussi leur village, donc quand ils veulent monter des projets, ou faire quelque chose, ils savent ou aller pêcher les informations. Nous, aussi, on peut aller solliciter des gens qu’on connaît dans le village : « tiens on est en train de travailler là-dessus sur l’école, est-ce que tu ne voudrais pas nous aider ? »... Par exemple, on a fait des bancs y’a 3 ans, on a un coin regroupement, on voulait des bancs, les enfants ils ont fait, y’a un groupe d’enfants qui s’est penché sur les plans, et ils ont été cherché des adultes qui pourraient les aider à construire ces bancs. Donc y’a 4 parents qui sont venus, qui ont transformé la salle d’arts plastiques en salle de menuiserie, et ils ont fabriqué leurs bancs. Tout ça pour dire que, je me rends compte, depuis pas longtemps, que c’est vraiment une chance d’avoir un fonctionnement comme ça parce qu’aujourd’hui tel que c’est en train d’évoluer dans le système de l’éducation nationale : ils essaient de fermer les petites écoles pour faire des regroupements, et du coup... alors c’est un truc qui est présenté comme « la défense du service public ». Mais du coup il faut voir ce qu’il y a derrière, ça veut dire Service public alors effectivement oui t’as encore une école qui fonctionne dans le village sauf que cette école-là elle est complètement déconnectée de la vie du village, c’est-à-dire que les enfants qui viennent ils habitent pas là, les parents ils ne viennent pas à l’école parce que c’est pas leur village, donc moi je me demande à quoi ça sert la défense du service public si c’est pour défendre ça.

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Ruth Stégassy : Marc Bourgeois vous, vous avez participé à la structuration, l’organisation d’un vaste mouvement nomade entre différents projets, différentes initiatives alternatives, ce que l’on appelle le « réseau Repas » ?

Marc Bourgeois : Oui ou plus précisément le réseau Nomade c’est l’action compagnonnage du réseau Repas puisque le réseau Repas c’est un réseau de structures qui travaillent en fonctionnement collectif, et qui se retrouvent pour partager autour de leurs problématiques collectives. Et ce réseau a initié depuis une quinzaine d’années maintenant, un genre de formation qu’on appelle le compagnonnage alternatif et solidaire, qui est un parcours proposé à des jeunes ou je dirais des personnes de 18 à 35 ans, qui sont en recherche de projet de vie avec des dimensions collectives, qui sont dans des remises en cause de la société telle qu’on leur propose et qui cherchent des références ailleurs. Et donc ce parcours qu’on propose leur permet de côtoyer des expériences existantes, de se confronter eux-même à du faire ensemble puisqu’à l’intérieur de se parcours ils vont à la fois dans des structures qui existent et qui fonctionnent mais ils ont aussi des moments entre eux à partager à la fois la vie, le travail, la gestion quotidienne, les problématiques relationnelles, les problématiques décisionnelles... pour se confronter à du faire ensemble, à la pratique coopérative, chose pour laquelle il y a peu d’apprentissage dans la société en tout cas pas dans les systèmes scolaires classiques.

Ruth Stégassy : Des structures qui ont des pratiques extrêmement variées.

Marc Bourgeois : Oui alors les structures du réseau Repas ont des pratiques et des domaines d’intervention extrêmement variées. Ce qui nous réunie c’est pas l’activité, il y en a qui sont dans le travail social, il y en a qui sont dans l’agriculture, il y en a qui sont dans le travail artisanal ou la petite échelle industrielle, donc l’activité n’est pas le point commun, ce qui est le point commun c’est le faire ensemble, le travail coopératif, la recherche de forme d’organisation plutôt horizontale et en général un assez fort investissement dans les territoires où ces structures agissent.

Ruth Stégassy : Alors justement, si on en vient maintenant au territoire : on est ici assez impressionné par la multiplicité des initiatives, des projets, des structures qui se mettent en place, certaines avec une visibilité, d’autres sous-jacentes et néanmoins extrêmement vivaces. Vous, Marc Bourgeois, du fait que vous êtes en contact et que vous êtes resté en contact avec un certain nombre de ces jeunes compagnons, vous avez une vision peut-être plus large que celle qui se limiterait au plateau de Millevaches ?

Marc Bourgeois : Oui je pense que c’est dynamique... alors il y a ici une concentration de projets, soit de projets à dimension collective, soit de choix de vie individuelle, et qui se sont mis en réseau. Cette concentration je pense qu’elle est un peu particulière par son ampleur, par sa durée, par sa structuration...

Ruth Stégassy : … et vous l’expliquez comment ?

Marc Bourgeois : Je pense par l’histoire, peut-être qu’elle s’est mise en place plus tôt qu’ailleurs, et puis il y a des effets boule de neige c’est-à-dire que lorsqu’il y a des expériences déjà existantes ben elles en attirent des nouvelles.

Ruth Stégassy : Mais donc un cas particulier mais pas unique.

Marc Bourgeois : Voilà, alors un cas particulier mais pas unique, je pense qu’actuellement... enfin moi ce que je vois en circulant un petit peu sur l’ensemble de la France alors peut-être pas partout, ou ce que je vois en côtoyant des jeunes qui passent par le compagnonnage ou d’autres jeunes avec lesquels ceux-là sont en réseau, c’est quand même une floraison actuellement, je dirais depuis 5 ans, une floraison d’initiatives un peu partout, qui me laisse personnellement un peu optimiste sur le futur. Il y a 15 ans, quand on a démarré cette action de compagnonnage des jeunes qui souhaitaient se confronter à des lieux collectifs, à du faire ensemble... ben ils n’avaient pas énormément de choix, donc ils tombaient sur notre réseau qui avait une proposition structurée, 2, 3, 4 autres endroits en France qui étaient un petit peu connus et sur lesquels il y avait quelque chose et puis pas grand chose ailleurs. Aujourd’hui, il y a quand même une floraison, une flopée je dirais, d’initiatives, peut-être pas absolument partout, peut-être pas avec les mêmes concentrations sur des petits territoires que ce que l’on a ici, mais y’en a beaucoup : on en trouve en Bretagne, on en trouve dans les Pyrénées... je pense un petit peu dans tous les territoires ruraux, y compris ceux où les dynamiques ne sont pas encore en place, où l’accueil n’est pas encore très favorable, mais je pense qu’elles sont en train de... c’est des initiatives qui cherchent aussi à se coordonner actuellement, qui participent aussi ensemble à différentes manifestations qui sont aussi je crois en train de se solidariser, de se structurer, même s’il n’y a pas la même antériorité qu’ici en terme de réseau, et donc que c’est un peu plus long à construire et que ça n’est pas forcément déjà en place partout.

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Michel Lulek : ça serait facile, et on pourrait avoir tendance à le faire, de présenter un peu un tableau idyllique de ce qui se passe ici sur le plateau de Millevaches, mais on sait que c’est fragile. C’est fragile parce que d’abord y’a pas énormément de monde, on n’est pas si nombreux que ça donc il y a des espèces d’effets de seuil qui peuvent jouer. Et puis c’est fragile parce que ce sont quand même des constructions sociales qui vont un peu à contre courant de ce qui est promu actuellement et de ce qui est soutenu au niveau politique. A la limite, l’économie, l’économie... l’économie elle s’en fout du plateau de Millevaches je veux dire, donc on peut faire un peu ce que l’on veut, on peut faire notre cuisine, on va pas venir nous embêter là-dessus. Par contre, le politique il s’en fout moins, et il pourrait effectivement, je dirais, à un moment se dire : ouh la la, ce genre d’initiative où les gens font un peu ce qu’ils veulent... c’est un petit peu ça finalement, ça, ça peut être effectivement à un moment, une digue ou un mur.

Ruth Stégassy : Quand même, Michel Lulek, je suis étonnée et intriguée de vous entendre parler d’un possible retour de bâton politique, mais pas d’un possible retour de bâton économique, comme s’il n’y avait pas de risque de récupération de toutes ces initiatives, or c’est un risque qui est souvent ressenti très fortement. C’est-à-dire très souvent quand on discute avec les gens qui sont dans la création de modèles alternatifs, il y a cette crainte de la récupération, et récupération qui évidemment s’accompagne systématiquement d’une dénaturation, je dirais, de l’activité telle qu’elle a été inventée, proposée au départ. Ça n’a pas l’air de vous inquiéter plus que ça.

Michel Lulek : Ben peut-être parce que justement on n’est pas dans la réflexion, dans la culture du modèle, ou du duplicage etc. Voilà on fait une entreprise qui s’appelle « Ambiance Bois », et bon si d’autres gens veulent faire quelque chose qui ressemble à « Ambiance Bois » c’est très bien, mais notre but c’est pas de le multiplier. Il y a d’autres structures ici, qu’on monte sur le secteur, parce que ça répond à un besoin, parce que ça répond à une attente, parce que ça répond à quelque chose ici, mais on ne cherche pas à en faire quelque chose qui va générer un profit ou quoi d’autre. Et c’est peut-être ça qui fait que ben voilà c’est peut-être pas en soit récupérable.

Ruth Stégassy : Voilà, c’est terminé pour ce matin. Il n’y a pas véritablement de bibliographie mais vous pouvez télécharger cette émission pendant 15 jours...

 

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