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Habitat alternatif et écologique : les yourtes

Emission du 25 juin 2011 / Catégories : Habitat

Description

Avec notamment Sylvie Barbe, fondatrice de la coordination Cheyen (Coordination des habitants en yourte et en espace naturel) et le témoignage de Gilles Bernier.

Invités

  • Sylvie Barbe, fondatrice de la coordination Cheyen
  • Gilles Bernier

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Transcription

Ruth Stégassy : « Terre à terre », le magazine de l’environnement, où l’on découvre ce matin que, avec loi, ou sans loi, ou avec loi légèrement déshabillée, et bien finalement ça ne change pas grand chose quand on habite une yourte. Sylvie Barbe, vous vivez dans une yourte ?

Sylvie Barbe : Oui ça fait 15 ans. 15 ans que je vis dans des yourtes que j’ai construites moi-même ? Et aujourd’hui, c’est devenu mon mode de vie de préférence, et je crois que je ne pourrai plus jamais régresser dans une autre forme de vie.

Ruth Stégassy : Où est-ce que vous habitiez avant ?

Sylvie Barbe : Ouh la, avant c’est quoi ? C’est avant les yourtes ? (rires). Avant les yourtes, j’ai habité beaucoup en communauté dans des bâtiments agricoles, ou dans des bâtiments après plus classiques, j’ai habité aussi en HLM. Et donc j’en ai eu marre. Et puis simplement bon je suis couturière de profession, j’ai travaillé beaucoup beaucoup les tissus, la récupération etc, et puis un jour je me suis dit : maintenant je vais construire ma maison en tissu. Et j’ai construit la yourte, parce que j’ai rencontré la yourte en 1994. En 1995, je m’y suis mise, j’ai décidé de faire moi-même la construction. A l’époque il faut savoir que les gens ne savaient absolument pas ce que c’était qu’une yourte ? Je faisais ma yourte dans la forêt, en pleine forêt, puisque j’habitais déjà à Bessèges, et aussi une partie sur le balcon de mon HLM puisque j’étais encore en HLM à l’époque. Et l’aventure a commencé comme ça, j’ai fait mes propres plans que j’ai réfléchis moi-même... J’allais dans les bibliothèques avec une loupe, et je cherchais sur les photos de yourtes mongoles comment ils arrangeaient ça, le genre de liens qu’ils avaient... j’ai passé beaucoup de temps à comprendre, à essayer de comprendre à partir des photos parce que y’avait rien en France comme documentation sur les yourtes à l’époque.

Ruth Stégassy : Vous n’êtes pas allée en Mongolie.

Sylvie Barbe : Je ne suis pas allée en Mongolie. J’ai vu des yourtes en Ouzbékistan où je suis allée il y a quelques années, mais je ne suis pas allée en Mongolie.

Ruth Stégassy : et pourquoi la yourte ? Parce que c’était du tissu et que vous aimez les étoffes ?

Sylvie Barbe : Tout à fait. Et puis parce que je suis une femme et il y a le côté cocon, le côté rond, et que ça, ça m’a tout de suite paru tellement protecteur, un peu l’utérus, prendre dans ses bras... Et quand je suis rentrée pour la première fois dans une yourte – donc c’était une amie, une copine qui fabriquait des yourtes depuis peu de temps – quand je suis rentrée dans sa yourte qu’elle n’habitait pas mais qui était toute mouillée, j’ai eu vraiment un coup de cœur formidable, ça a été la rencontre de ma vie, des fois on dit ça pour un bonhomme, moi c’était pas pour un bonhomme, c’était pour un espace... et un espace rond, un espace de couleurs. Et même s’il était abîmé, trempé, pas habité etc, j’ai tout de suite senti que là, il y avait quelque chose de très très fort qui se passait, au niveau spirituel et au niveau cohérence de ma vie avec quelque chose qui allait se placer là... et ça a été un peu comme une idée fixe après, comme quand on tombe amoureux en fait, c’est pareil, et j’ai commencé à construire ma yourte à partir de là, voilà. Et l’aventure a commencé donc en 1995, donc voyez ça fait déjà plus de 15 ans.

Ruth Stégassy : Mais c’est étonnant parce que vous en parlez comme d’un cocon, d’une protection, d’un utérus, et en même temps, tout de suite vous dîtes « toute mouillée », donc on a l’impression plutôt de quelque chose de très précaire, qui ne va pas vous abriter.

Sylvie Barbe : Oui parce que celle-ci n’était pas entretenue et c’était plutôt une yourte de démonstration. Donc par la suite moi tout mon travail ça a été effectivement de travailler sur l’étanchéité, travailler sur les toiles, sur l’isolation etc. J’ai mis beaucoup de temps pour être tout à fait étanche, mais aujourd’hui ça y est je suis hors eau (rires) on va dire. Après plusieurs expérimentations, je peux vous dire que j’ai jamais été aussi bien logée que dans ma yourte. Que ce soit au niveau du chauffage, parce que j’ai bien chaud dans ma yourte en hiver c’est vite chauffé...

Ruth Stégassy : chauffé comment ?

Sylvie Barbe : Ben je chauffe au poêle à bois tout simplement, je fais mon bois, et j’ai mis un petit poêle qui sort par un petit tuyau à travers la petite fenêtre, et c’est très vite chauffé. Alors bien sûr, il n’y a pas une grosse inertie thermique, ça, ça va dépendre du nombre de couvertures qu’on met en isolation sur son toit. Mais on est en rapport total avec la nature et ça c’est vraiment très très très important, c’est une grande jouissance quoi, vraiment.

Ruth Stégassy : On va y revenir, mais je voudrais d’abord rester sur les aspects purement techniques (rires). Vous dîtes je suis hors-eau après plusieurs expérimentations, comment est-ce que vous avez réussi finalement à trouver l’étanchéité des toiles ? Et puis vous avez bien chaud le soir, quand vous vous couchez mais le matin quand vous vous levez ?

Sylvie Barbe : Ben le matin c’est comme dans une vieille maison cévenole, il faut rallumer le poêle et en attendant qu’il soit chaud, ben il fait un peu froid. Mais je peux vous dire que mon corps s’est bien habitué à vivre avec les saisons, avec la nature autour de lui, et que moi c’est pas un problème si je déjeune à 8°C parce que je suis très tonique le matin, et que au contraire je me sens épousée avec la réalité, avec la force des choses, non c’est pas un problème. Je pense que l’on est dans une société qui met de l’uniformité sur les températures de partout, et c’est pas forcément bon pour le corps. Moi je me suis un petit peu endurcie, je suis capable aujourd’hui d’une vie rude, un peu rude. Donc je ne souffre pas du tout ni du froid, ni de la pluie, mes toiles sont étanches aujourd’hui, j’ai compris par où ça pouvait s’infiltrer, par les petites ouvertures de portes, sur les côtés, sur les fenêtres etc, donc ça il suffit de faire un travail bien fini pour résoudre le problème.

Ruth Stégassy : et toujours avec des matériaux aussi souples et aussi apparemment fragiles, avec du tissu, avec du bois...

Sylvie Barbe : oui, c’est du tissu, du bois et des cordages. Il y a très peu de ferrure, y’a pas de fer, enfin en tout cas dans les yourtes traditionnelles et dans celles que moi j’ai auto-construites, il n’y a strictement pas de ferraille. C’est tout, je dirais c’est l’histoire du chêne et du roseau, c’est-à-dire c’est le roseau qui ne casse pas mais qui plie doucement avec le vent et qui va donc épouser tous les courants d’air, qui va laisser cet aérodynamisme faire en sorte que le vent passe autour sans faire de vague et c’est vraiment extraordinaire parce qu’on se sent quand même très à l’abri à l’intérieur, malgré que ça peut souffler très fort. Alors c’est sûr, si on fait des erreurs de montage, si on arrime pas bien les choses, si on se met en pleine vallée du Rhône au milieu du mistral... enfin bon voilà, il faut respecter un certain nombre de choses, on ne peut pas se mettre n’importe où il faut aussi avoir un minimum de ressenti avec l’endroit où on va se poser : savoir d’où viennent les vents, savoir s’il y a beaucoup de vent dans cette région... En tout cas nous, à Bessèges ici, on est quand même privilégiés puisque les vallées cévenoles protègent un peu du mistral et donc on est assez à l’abri du vent.

Ruth Stégassy : Alors se poser justement, le sol ?

Sylvie Barbe : Plus près du sol c’est bien, voilà ! Donc moi j’isole pas mon sol, pour moi l’isolation c’est la terre, et donc étant électro-sensible et particulièrement avoir besoin le soir de décharger l’électricité ambiante etc, je suis très contente de dormir le plus près possible de la terre. Je fais un petit plancher en bois, le minimum, qui doit se trouver à 5 ou 10 cm de la terre, et donc là on a ben l’isolation de la terre au niveau thermique tout simplement.

Ruth Stégassy : Mais vous mettez des tapis quand même !

Sylvie Barbe : Oui y’a des tapis, bien sûr. Y’en a pas forcément partout parce que là où j’ai fait un joli parquet, comme vous le voyez, ben je laisse un petit peu le parquet apparent parce que je me le suis offert... c’est la première fois que je me suis offert un joli petit parquet en cèdre, donc j’en profite un peu pour le regarder, il est devant le feu etc. Mais sinon dans toutes les yourtes antécédentes j’ai toujours eu des bonnes couches de tapis. Voilà, mais c’est aussi parce que c’est une façon de vivre, on vit un peu à ras du sol, on vit un peu à l’indienne enfin moi personnellement je vis un peu à l’indienne... souvent en lotus, méditation... et puis mes cuisines ont été souvent assez basses... donc on est proches du sol en fait.

Ruth Stégassy : Alors ensuite, Sylvie Barbe, y’a tout l’aspect organisation du quotidien justement : la cuisine, l’eau pour se laver, les toilettes...

Sylvie Barbe : les toilettes. Bon ben tout ça c’est un choix de vie. C’est un choix de vie d’autonomie, et surtout de réduction des besoins à la source. Donc, ben les toilettes sèches évidement,

Ruth Stégassy : vous dîtes « évidement » (rire)

Sylvie Barbe : (rire) ben pour moi c’est évident, parce que ça fait des années que j’utilise des toilettes sèches et que même dans les appartements j’essaie tout de suite d’aller direct à de la sensibilisation aux toilettes sèches, parce qu’on peut en mettre partout...

Ruth Stégassy : … en appartement ?!

Sylvie Barbe : Bien entendu, ça peut être à l’intérieur. Il y a des maisons qui sont équipées de toilettes sèches bien entendu. Donc là ben non, c’est toilettes sèches à l’extérieur, donc avec ou de la récupération de scierie, donc de bois coupé, de résidus de bois, ou bien donc moi j’ai beaucoup de fougères moi là-haut, donc je couvre tout ça avec des résidus de fougères, de ronces, enfin bon voilà plusieurs résidus végétaux, qui font leur fonction de composte en fait sur les toilettes. Après au niveau de l’eau, ben je récupère mon eau, mon eau de pluie, puisque sur mon terrain actuellement j’ai pas d’eau. J’ai une source à 800m à laquelle je vais à pied de temps en temps, parce que c’est bien d’avoir de l’eau un peu minéralisée. Et puis sinon une bonne cuve de récupération d’eau en bas de ma yourte, j’ai fait des petites rigoles pour récupérer l’eau, ça suffit largement pour les besoins quotidiens. J’ai un filtre à eau dans ma yourte qui me filtre 14 litres d’eau par jour, ce qui est largement suffisant. Et avec cela je suis totalement autonome au niveau de l’eau. J’ai un petit panneau solaire pour mon éclairage, et c’est tout ! (rire) Ceci dit après, bon je travaille aussi sur ordinateur à l’intérieur de ma yourte mais là j’utilise des batteries un peu longues, c’est-à-dire que je vais les recharger à mon bureau. Elles sont au bureau associatif qui se trouve à ¼ d’heure à pied de la yourte et donc je travaille sur batterie en fait là.

Ruth Stégassy : On va rester un petit moment à contempler votre yourte et puis après on va passer au mode de vie que vous avez souligné à plusieurs reprises. Elle est très décorée, beaucoup plus que ne sont décorées les maisons habituellement.

Sylvie Barbe : mais parce que je suis décoratrice ! (rire)

Ruth Stégassy : mais vous auriez fait la même chose en HLM, je ne suis pas sûre !

Sylvie Barbe : oui j’ai fait la même chose aussi en HLM ! C’est vrai, mais les carrés, les coins, ça s’y porte beaucoup moins. Ici c’est donc tout en tissu, tout en rond, et donc y’a ce côté aussi « pendouillerie », ce que j’appelle les « pendouilleries », de voir la lumière, beaucoup la lumière, comment la lumière filtre à travers. Pour moi c’est le régal de mes journées, c’est de voir arriver le soleil et comment il joue dans les tissus en fait, comment il joue dans la lumière, la lumière joue dans les couleurs, dans les soieries, dans les jerseys, dans les popelines, enfin tous les tissus que vous voyez là autour, tous les pompons que vous voyez... même les petites perles, voilà tout ça, ça reçoit la lumière et je me régale avec ça (rire).

Ruth Stégassy : Oui mais justement, Sylvie Barbe, vous avez mis des fenêtres. Ça c’est pas dans les yourtes mongoles, vous n’avez pas trouvé cela sur les photos que vous regardiez à la loupe.

Sylvie Barbe : Non, ça j’ai rajouté. La première fenêtre que j’ai rajoutée en fait, c’était d’ordre pratique, c’était pour faire passer le tuyau de mon poêle, parce que après avoir fait passer le tuyau de poêle directement à travers les toiles, je trouvais ça trop dangereux. Donc j’ai libéré une petite fenêtre tout simplement et j’ai mis mon tuyau de poêle à travers la fenêtre. Et puis c’est vrai que la petite fenêtre en plus c’est un régal au niveau de la lumière parce que du coup ça donne une rentrée de plus de soleil, chaque matin ou chaque soir suivant là où elle est disposée, donc maintenant j’en rajoute systématiquement, voilà (rire) c’est le petit plaisir en plus.

Ruth Stégassy : Bon alors, on a fini de décrire la yourte, on l’a admirée sous toutes ses coutures, c’est le cas de le dire ! Vous le disiez, pour vous c’était une façon de vivre plus proche, plus près, de la nature. Ça a d’une certaine manière transformé votre existence.

Sylvie Barbe : Complètement, oui bien sûr. Sortant d’une urbanisation traditionnelle, j’ai été élevée dans une banlieue parisienne etc, avec beaucoup de déprime parce que justement j’ai toujours eu besoin de nature, je ne l’avais pas... le retour à la yourte, c’est le retour à la terre, c’est la dés-urbanisation, c’est la décentralisation, et c’est le retour aux éléments primordiaux : le ciel, la terre, l’eau, l’air, les étoiles. Moi j’ai un rapport aux étoiles qui est très spirituel, c’est ma spiritualité les étoiles qui sont au-dessus de ma yourte tous les matins et tous les soirs, je veux dire c’est profondément comblant. Et donc ce retour à la nature, où la yourte ouvre directement donc en pleine nature, je crois que c’est inséparable de l’habitat yourte. On va pas habiter dans une yourte parce que justement on n’a pas assez de sous et qu’on veut se mettre à côté d’un bâtiment, enfin je veux dire ça n’a pas de sens. Le sens c’est justement de rechercher le rapprochement avec la nature, de se poser tout en douceur : on est pas sur des fondations, on creuse même pas la terre pour s’installer, on se pose tout juste dessus comme un oiseau sur une branche. Donc il y a cette légèreté et cette réceptivité par rapport à ce qui se passe autour de soi parce que cette réceptivité remplace je dirais en gros, je ne veux pas vous vexer mais enfin, tous les médias, tous les bruits informatifs etc, enfin je veux dire tout ce qu’on peut recevoir de l’extérieur et qui finalement nous remplie, nous remplie, nous remplie de façon un peu factice, je dirais jusqu’à même saturation... alors que la nature elle, elle nous désemplie, c’est-à-dire qu’elle nous nettoie, elle nous met du propre à l’intérieur, elle nous met de l’essentiel, elle nous met de l’aération... et elle nous met, quand on arrive à cet état-là, dans la capacité après de rencontrer les habitants de la nature qui sont les animaux. Et là on se rend compte un peu désespérés, que y’a des gros dégâts : y’a des gros dégâts au niveau de la terre, au niveau des jardins, et y’a des gros dégâts au niveau des animaux, voilà, et ça on le voit très vite.

Ruth Stégassy : au niveau des jardins ?

Sylvie Barbe : au niveau des jardins, ben la terre est abîmée. Nous on est en Cévennes ici, donc voyez ici les restanques sont très très abîmées. Je suis sur un terrain qui n’a pas été entretenu depuis très très longtemps. Les dégâts sont occasionnés par les eaux pluviales qui descendent n’importe comment, par les arbres qui tombent, par les coupes sauvages faites par les gens qui viennent chercher aussi n’importe quoi, n’importe où, n’importe comment et à n’importe quelle heure, qui a aussi tout cet aspect sabotage par des gens qui ont besoin de la nature pour en fait d’une certaine façon la piller, hein, c’est comme ça. Et puis donc on se retrouve sur un terrain qui est très abîmé. Donc ici en plus on est dans une région minière, qui a beaucoup beaucoup souffert, y’a un terril là juste en bas. Donc tout ça, c’est des soins que nous devons apporter. Et je considère que les gens qui habitent en yourte sont arrivés sur des points stratégiques, parce que comme on est souvent pauvre et qu’on ne peut pas aller s’installer dans des régions riches, on arrive sur des points stratégiques qui ont souffert, où la terre a souffert. Et nous, ben je considère qu’on est là un peu comme des guérisseurs, ou des guérisseuses, qui venons un petit peu porter un diagnostic sur l’état de notre environnement. Et après ça nous donne l’occasion de pousser des cris d’alarme, et on est un peu des lanceurs d’alerte de ce côté-là.

Ruth Stégassy : Donc votre façon d’agir, c’est l’alerte ? Parce que ce que vous avez décrit jusqu’à présent, Sylvie Barbe, c’est un rapport de contemplation en fait. Et je me demandais quelle interaction est-ce que vous entretenez avec la terre. Vous avez parlé des jardins abîmés, j’ai d’abord cru que vous pensiez que le simple fait de faire un jardin, ça pouvait abîmer, mais c’est pas exactement ça que vous dîtes

Sylvie Barbe : Non, non, non, c’est la forêt qui est très abîmée, enfin surtout chez nous ici, c’est très abîmé. Et là ici on est en bord de forêt, donc on fait du nettoyage, on fait un petit peu de défrichage, on va mettre quelques plantes locales que l’on va réintroduire, on va réintroduire quelques cultures de châtaignier qui est l’arbre originaire, il a quand même 3000 ans ici le châtaignier. Donc c’est un arbre, je dirais nourrisseur puisqu’en plus de nourrir la terre, ben il nourrit les humais autour. Ici on a surtout des pins qui sont envahis et d’ailleurs ils sont malades, ils sont envahis de chenilles processionnaires, on en voit dans les arbres en ce moment, elles ne vont pas tarder à tomber. Donc il faudrait petit à petit éradiquer ces pins pour les remplacer par, comme je vous dis, des plantations rustiques, du verger, des pommiers, de la vigne. Ici, il y avait de la vigne il y a 500 ans, elle a été complètement oubliée, on en voit encore quelques rejets. Donc réhabiliter ce que nos anciens avaient fait : que ce soit au niveau des restanques, puisqu’ils avaient fait ce merveilleux paysage cévenol qui est plus long que la muraille de Chine si on les met bout à bout. Quand je vois que à côté ils viennent avec les bulldozers pour enlever les pins...

Ruth Stégassy : les pins, c’est un des vestiges de cette époque des mines.

Sylvie Barbe : Tout à fait. Ces pins ont été plantés pour faire des poutres à l’intérieur des tunnels de mines parce que quand ils cédaient, quand ils commençaient à céder sous le poids, ils envoyaient des signaux d’alerte, c’est-à-dire qu’ils faisaient un gros bruit avant, et donc ça pouvait faire en sorte que les gens sortaient. Et donc ils en ont planté énormément, ici toutes les Cévennes minières sont plantées de pins. Ça a proliféré, sur le terrain ici on peut voir des arbres qui ont plus de 50 ans, qui sont absolument magnifiques au niveau de l’architecture paysagère, on peut dire, mais qui sont pas bonnes du tout pour le sol en fait. Donc on va en garder quelques-uns, mais pour le reste la terre est trop acide, donc voyez c’est pour cela qu’il y a des fougères partout qui sont en train tout doucement de sortir de terre. Parce que ces fougères font l’équilibre entre la terre acide et la réhabilitation pour avoir quelque chose qui pousse. Donc elle vient apporter le complément de l’acidité à la terre. Donc nous on l’utilise, en fait ici ils utilisent la fougère comme matériau de construction pour faire des toits de cabane, ou pour faire de la litière. Ce sont des matériaux extraordinaires parce qu’il sont très sains. Ça peut faire de la litière aussi très saine sur laquelle on peut dormir, c’est ce que j’ai fait dans ma petite cabane là à côté, et ça a une bonne durée de vie aussi, alors c’est très intéressant. Donc on va en enlever une partie, mais on va en garder aussi une autre partie.

Ruth Stégassy : Les relations avec les voisins, comment est-ce qu’elles se sont nouées, tissées ?

Sylvie Barbe : Oui les relations. Moi ça fait donc 30 ans maintenant que je suis en Cévennes. Mes enfants y sont nés, donc j’ai rencontré beaucoup de personnes, j’ai un réseau militant, politique aussi, important. Donc je suis très impliquée dans mon territoire. J’ai conscience des problèmes ici parce que c’est très pauvre, on est abandonné hein quelque part, au fin fond, on est au bout du monde ici. Donc moi j’ai jamais voulu partir malgré des choses terribles que j’ai entendues sur ce village : parce qu’il était abandonné de tout le monde, parce que c’est le bout du monde, c’était ce qu’il y avait de plus triste, c’était la mort ambulante qui était là. Et j’ai toujours refusé de partir parce que j’estime que si tout le monde part parce que justement un village est en déshérence ben ça va amplifier la chose. Et à un moment donné, il faut dire stop, il faut dire non, il y a des gens qui doivent venir, il y a des gens qui doivent reprendre les choses en main. C’est bien joli d’avoir des beaux discours, de sauver la nature dans des bureaux parisiens, mais il faut aussi mettre la main à la pâte, il faut aussi aller dans nos villages, il faut aussi réhabiliter la vie dans nos villages, redonner de l’espoir aux gens qui sont là depuis longtemps. Il y a aussi le fait qu’il y a des gens qui ont travaillé, sué, laissé leur vie ici, et je trouve qu’on a un devoir de mémoire vis-à-vis d’eux. Il y a un devoir aussi d’hérédité. Et donc, ben tout ça c’est à reprendre, les jeunes générations à le reprendre. Alors c’est pas toujours facile parce qu’on nous comprend pas forcément, parce qu’on est un peu taxés encore de hippies, hein, dans le coin : qu’est-ce qu’ils viennent faire ? Et puis d’abord qu’est-ce que c’est que ces yourtes ? Les yourtes c’est pour la Mongolie, ça n’a rien à foutre ici... c’est vrai que c’est totalement paradoxal dans le paysage. Mais je crois que c’est à nous de montrer d’une façon tout à fait pédagogique, qu’on est là dans l’intérêt de tout le monde, que si ce mouvement spontané des yourtes qui est sorti depuis 15-20 ans, il est là avec cette exemplarité du mode de vie, qui se rapproche il faut le dire quand même beaucoup de nos ancêtres et de ce qu’il se passait il y a 100 ans ou il y a 50 ans encore en Cévennes, avec une autonomie dans toutes les fermes, nous on reprend un petit peu ça en plus léger. Je veux dire il y a une transmission là, il y a quelque chose qui se passe, il y a un lien qui est en train de se faire. Et donc le travail c’est un peu d’apaiser les conflits, d’apaiser les tensions, et puis de faire comprendre que l’on est là dans la pacification et dans la reconnaissance de ce que nous ont apporté nos ancêtres, nos mineurs là, tous ceux qui ont creusé sous la terre et qui en ont bavé.

Ruth Stégassy : Vous dîtes « nous » parce que de fait il y a plusieurs yourtes et je me demandais, en arrivant, si les habitants des yourtes avaient tendance à se regrouper ou si c’était particulier à Bessèges.

Sylvie Barbe : Non, je pense pas qu’on a tendance... il y a des camps où il y a plusieurs personnes bien sûr, pare qu’il y a des projets collectifs, avec des projets aussi en maraîchage bio, des choses comme ça. Mais au départ, c’était plutôt un mouvement de personnes solitaires, et souvent de femmes. C’est-à-dire des femmes qui à un moment donné, se sont dit : c’est plus possible, moi je ne veux pas élever mon enfant dans des conditions telles qu’elles me sont proposées. Je veux qu’il vive avec la nature autour de lui, j’ai pas les moyens. Et donc ils ont réfléchi autrement. Et donc c’est souvent un mouvement de personnes qui finalement se disent : et bien, je vais avoir le courage de le faire parce que je n’ai pas d’autre moyen, j’ai plus d’autre moyen. Ils sont un peu acculés d’une certaine façon. Et donc là je peux dire, le mouvement des yourtes, pour moi c’est un mouvement de courage en fait. C’est un mouvement où les gens se disent à un moment donné : on ne peut plus faire confiance au système, il ne nous donne plus ce dont on a besoin. Voilà, il faut qu’on retrousse les manches, et il faut qu’on y aille parce que si ça se trouve c’est de la survie tout simplement.

Ruth Stégassy : Mais pour ça, c’est bien de sortir de la solitude, justement.

Sylvie Barbe : Voilà, donc après il y a... au début c’était vivons heureux, vivons cachés... c’était les yourtes, on s’installait dans un vide juridique, donc on ne se faisait pas trop remarquer. Aujourd’hui c’est plus possible, il y a les hélicoptères qui viennent sur les camps etc... C’est pour cela que l’on est devenu un mouvement militant et engagé parce que du coup on revendique maintenant notre position. Mais c’est vrai que moi, quand les journalistes systématiquement veulent aller dans des jeunes familles, des couples qui se regroupent en communauté etc, mais c’est pas la majorité des personnes. La majorité - bon ici autour de Bessèges, dans les Cévennes etc - la majorité sont des gens qui habitent seuls dans leur yourte, des hommes seuls, des femmes seules ou avec des enfants, et qui veulent vivre tout simplement tranquillement, et pour pas cher... ou des fois il y en a qui sont là pour pas longtemps parce qu’ils sont en contrat temporaire ou parce qu’ils cherchent un terrain agricole et qu’ils voudraient s’installer pour avoir le temps de chercher pour installer leur projet de maraîchage ou d’agriculture bio... Donc voilà, c’est pas un mouvement de communautaires. Je pense que c’est plutôt un mouvement familial, de prise de conscience personnelle, en fait.

Ruth Stégassy : Si ce n’est, vous le disiez Sylvie Barbe, en tout cas vous avez amorcé ce virage-là, que aujourd’hui les conditions ont changé. Il y a un article qui s’appelle l’article 32 ter, qui est l’un des nombreux articles de la loi Loppsi 2, qui est passée en décembre 2010 en France, et qui change la donne.

Sylvie Barbe : Oui mais enfin avant, c’était pas simple non plus. Ça l’est toujours pas parce que Loppsi 2 n’est pas encore appliquée. Nous avons eu beaucoup beaucoup de cas de gens qui ont été remis en question dans leur yourte, poursuivis par des mairies ou poursuivis par des maires, de manière d’ailleurs totalement anarchique et souvent illégale, et toujours de façon abusive parce qu’il n’y a absolument rien aujourd’hui dans la loi française, qui interdit de se loger dans une tente. Donc on a eu des procès de très grande mauvaise foi de la part de l’Etat, donc forcément des procès politiques...

Ruth Stégassy : Ces premières difficultés c’était avec qui ?

Sylvie Barbe : Alors les premières difficultés, là je ne parle pas que de moi, je parle des gens qui s’installent en yourte sur toute la France. Moi j’ai fait une étude depuis 2001, depuis le premier procès qui a été intenté à une yourte en 2001 donc à Montpellier. J’ai fait un travail donc de prospection sur tous les cas d’attaque. Donc on peut dire en gros : c’est les maires, c’est les voisins, c’est la DDE, et c’est aussi parfois des hommes politiques locaux qui ont un certain pouvoir, voilà. Donc, de toute façon, ce sont des gens qui vont passer par la DDE parce qu’il n’y a que la DDE qui peut vous mettre au tribunal en fait. Donc la DDE a le pouvoir de vous dénoncer pour absence de permis de construire. Or nous on réplique que la yourte n’a pas besoin de permis de construire, ça fait 3000 ans qu’elle existe, c’est un patrimoine sacré de l’humanité, c’est une tente nomade, entièrement en tissu. Ce n’est pas un habitat mobile non plus ; pour être mobile il faut avoir des roues en état de marche. Donc c’est un espèce d’ovni qui a démarqué dans le paysage urbain, et dans la cote de l’urbanisme ils ne savent pas du tout la gérer. Donc il y a eu un certain nombre de directives ministérielles qui sont arrivées depuis 2006, suite à des questions de voisins, de sénateurs etc, donc qui ont reconnu le vide juridique dans lequel était la yourte. Et donc ça nous était suffisamment favorable, avec quelques normes en disant que quand on avait un évier dans la yourte, et puis que l’on avait du sanitaire, c’était que à ce moment-là on était dans une maison et qu’il fallait un permis de construire, mais que tant que tout était dehors, ça restait une tente. Donc une tente c’est soumis à la législation du camping, or en France et dans tous les pays européens, la législation du camping est relativement souple : Est interdit de camper uniquement dans les zones protégées - genre bord de mer, monuments historiques etc – et par arrêtés municipaux. Or une municipalité ne peut interdire le camping sur sa commune que sur 75% de sa commune, il y a 25% qui doit rester en camping libre, les scouts, les promeneurs etc. Donc il y a quand même une législation relativement libre sur le camping en France, qui est intéressante, parce que ce vide juridique c’est à nous de l’habiter, c’est pas à la DDE avec ses frustrations en nous voyant débarquer. Donc on a été attaqué par les DDE en fait, donc par les maires qui sont soumis à des pressions locales de gens qui n’acceptent pas les yourtes, donc les maires sont saisis et pour des raisons électives on va dire, pour des raisons un petit peu humaines, bassement humaines je vais dire, d’électorat, vont être obligés de répondre à des pressions de voisins. Et à ce moment-là le dossier est transmis à la DDE et suivant aussi les réactions locales, ça peut aller jusqu’au procès. A savoir que sur le nombre de poursuites, une centaine de poursuites depuis 10 ans, il n’y a eu que 3, 4, 5 procès maximum. Et ces procès ben ils ne sont pas forcément contre, ça va dépendre totalement du juge par lequel ça passe. Moi en tout cas pour le procès que j’ai eu, le juge trouvait que j’étais dans un habitat plutôt sympathique, et j’ai été relaxée. C’est pas le cas pour tout le monde, bon ça dépend vraiment du contexte local en fait... mais c’est une chance de passer par un procès parce que vous pouvez défendre votre façon de vivre, vous pouvez expliquer à un juge ce qu’il se passe, vous pouvez... Moi mon avocate par exemple, elle défendait les toilettes sèches, elle défendait l’assainissement, enfin bon etc, elle défendait une façon de vivre qui était finalement positive pour l’environnement. Et ça les juges peuvent l’entendre, et ils sentent bien qu’il y a quelque chose de nouveau qui est en train d’émerger et qui se passe. Donc suivant après les pressions qu’ils ont et les directives qu’il ont aussi derrière, ils vont condamner ou pas condamner.

Aujourd’hui, par contre, donc tant qu’on avait un procès on pouvait se défendre, et c’était moi j’estime légitime, et donc c’était à nous de nous organiser pour faire passer ce que l’on avait à faire passer comme message. Aujourd’hui donc depuis l’article 32 ter A de Loppsi 2, qui intervient donc... qui a été une proposition du gouvernement donc dans cette loi de la sécurité intérieure, c’est-à-dire que là on place l’habitat, et l’habitat léger, dans les problèmes non pas de logement mais dans les problèmes de sécurité intérieure ce qui est extrêmement grave. Dans le chapitre 7, réservé au pouvoir du préfet, il y a eu donc un article qui est intervenu pour éradiquer, sans procès, sans passer par un juge, tous les campements dits « illicites ». Et cette illégalité on nous dit pas pourquoi on serait illégal, on nous dit simplement ça pourrait être pour de l’insalubrité, trouble à l’ordre publique... des choses comme ça, des choses totalement floues et totalement laissées à l’arbitraire de n’importe qui, et à l’arbitraire du préfet, c’est-à-dire à l’arbitraire de l’Etat, puisque y’a pas de procès. Donc nous sommes sous le coup de cette loi très prochainement puisqu’elle a été adoptée en dernière lecture le 18 décembre par les sénateurs, qui ne proposent aucun relogement aux camps qui vont être évacués... donc tout campement, ça peut être un campement de fortune de gens qui sont des SDF et qui se réfugient comme dans les bois de Vincennes sous une tente bricolée n’importe comment, mais ça peut être aussi des camps de yourtes écologiques qui ont je dirais une certaine exemplarité de mode vie mais qui peuvent tomber sous le coup de cette loi de la même façon. Et donc nous on se dit, puisque pendant tout l’été on a bien vu que les camps de Roms ont été dévastés de façon drastique, est-ce qu’ils avaient vraiment besoin de faire cette loi en plus pour les chasser puisqu’ils le faisaient déjà ? Donc à mon avis, enfin l’avis de certaines personnes pas que moi, mais bon quand même on se dit : s’ils ont fait ça en plus, c’était pour atteindre d’autres personnes derrière, voilà. Et ces autres personnes on est en droit de se demander si c’est pas les alternatifs, donc tous les gens qui dans ce pays, d’une certaine façon appartiennent à la contre-culture et font vivre cette contre-culture dans leur vie domestique, tout simplement.

Ruth Stégassy : Là, Sylvie Barbe, dans votre façon d’exposer, vous vous distinguez très minutieusement, je dirais, des Roms, des SDF etc. Mais dans votre stratégie, par rapport à cette loi, et à ce que vous demandez, c’est-à-dire un retrait...

Sylvie Barbe : un retrait total.

Ruth Stégassy : … un retrait total, est-ce que vous vous solidarisez avec les différents groupes ou bien est-ce que chacun...

Sylvie Barbe : Bien évidemment. Les étrangers, les SDF... enfin tous ceux qui sont victimes de l’exclusion que ça soit pour des questions raciales, pour des questions ethniques ou pour des questions de culture différente, mais c’est inadmissible dans ce pays. Donc évidemment que nous sommes solidaires avec tous ces gens-là. Par contre, bon c’est vrai que chacun défend un petit peu sa spécificité et son identité, même si on est sur le même combat. Mais mettre tout le monde dans le même sac... parce que c’est une attaque à la différence en général. Que ça soit la différence pour nous les français, parce que souvent c’est vrai que les Roms eux ils sont européens, c’est-à-dire qu’ils viennent d’un pays de l’est de l’Europe, nous on est des français on va dire de l’intérieur mais ils nous ont assimilés tous ensemble. D’ailleurs moi-même j’ai été attaquée en 2008, sur une loi qui était soit-disant réservée aux nomades donc qui a été votée par Mr Sarkozy en 2003 : « installation en réunion sur un terrain appartenant à autrui », ça veut dire que depuis 2003, les nomades qui circulaient librement en France dans ce pays, qui pouvaient s’arrêter dans un champ, n’ont plus le droit de le faire parce qu’ils sont immédiatement poursuivis et on leur propose dans le meilleur des cas d’aller dans une espèce de ghetto qu’ils ont construit en vitesse à cause de la loi SRU, de la loi qui les oblige dans toutes les communes à avoir un leu d’accueil pour ces gens du voyage. Donc ils vont aller là ou alors ils vont se pousser un peu plus loin mais ils sont tout le temps en illégalité. Ce qui est scandaleux. C’est-à-dire que le nomadisme n’a plus le droit d’exister aujourd’hui en France. Et alors après cela - donc ils ont mis hors-la-loi tous les nomades - et maintenant ils sont en train de nous mettre nous tous les alternatifs, dans la suite logique de ça, ils sont en train de nous mettre dans le même sac. Alors on peut se demander qui ça va être les suivants ? Parce qu’il va y avoir... c’est qui derrière ?

Ruth Stégassy : d’autant que la question de la propriété et de l’accord du terrain est tout à fait curieuse dans cette histoire, puisque ces implantations dites « illégales » se font très souvent avec l’accord du propriétaire ou parfois même sur le terrain du propriétaire.

Sylvie Barbe : Tout à fait. Je suis moi-même propriétaire de mon terrain, je ne voulais pas l’être, je le suis parce que j’ai été expulsée en début d’année et j’en ai marre qu’on me foute dehors toutes les 5 minutes. Mais cette loi prévoit 3750 euros d’amende pour le maire ou le propriétaire récalcitrant qui ne procéderait pas à une dénonciation pour cause d’insalubrité ou d’ordre publique sur un campement quel qu’il soit. C’est l’appel à la délation, tout simplement. Donc je vous dis pas, ça commence déjà à flamber un peu dans les campagnes, parce que du coup y’a des gens, des voisins qui sont pas contents, et qui ont quelques frustrations à régler, ben qui y vont de leur petite dénonciation, de leur petite délation, mais où on va là ?

Ruth Stégassy : Il y a un cas emblématique qui a largement circulé dans les réseaux internet en France : c’est le cas de Tom et Léa.

Sylvie Barbe : Ce cas-là n’a rien à voir avec la Loppsi 2, hein ! C’est un des cas comme l’association CHEYEN qui est Coordination des habitants en yourte sur les espaces naturels en France, traite régulièrement. C’est-à-dire une attaque sur des gens qui sont dans leur yourte par la DDE, parce qu’en fait c’est « absence de permis de construire ». Donc c’est pas nouveau, je veux dire là c’est quelque chose qu’on gère depuis plusieurs années. Mais qui a pris une flambée particulière donc avec Loppsi 2, mais là je souligne que nos avons la chance d’être encore dans le cadre d’un procès.

Ruth Stégassy : Donc effectivement, c’est antérieur à la loi, et de fait il y a un procès, mais le cadre est exactement celui que vous venez de décrire, Sylvie Barbe.

Sylvie Barbe : Et bien donc là ils ont été poursuivis pour « absence de permis de construire », donc ça se passe depuis 2008. Ils ont installé leur yourte sur le terrain d’un propriétaire qui était absolument consentant. Il y avait un échange aussi, c’est-à-dire qu’ils entretenaient le terrain, qu’ils faisaient propre, Léa avait un projet de maraîchage... donc de faire tout ce qu’il y avait à faire sur ce terrain en échange de ce prêt. Et le propriétaire quand il a compris qu’il y avait une attaque sur les yourtes, il était le premier à défendre les jeunes qui étaient là installés. Donc on leur a donné un certain nombre d’ultimatum au niveau des dates de démontage. Donc ils ont tenu le coup c’est-à-dire qu’ils n’ont pas démonté. Et donc la DDE, et là je peux dire il y a aussi à l’intérieur des DDE des personnes qui sont particulièrement agressives sur certains dossiers et on peut se dire s’ils n’ont pas des problèmes personnels à régler, puisque toute la mairie et le conseil municipal d’Arrout, qui soutenaient la yourte de Tom et Léa, étaient d’accord pour que ces jeunes restent dans le paysage, puisqu’on le sait, chez nous on a besoin de ces jeunes, on a besoin de ces nouveaux projets agricoles etc, c’est quand même... c’est la vie qui revient dans nos campagnes etc. Donc là on pense qu’il y a eu aussi, je dirais, une espèce de pointage personnel d’une personne qui a un peu réglé ses frustrations sur ce dossier en continuant une procédure qui n’avait pas lieu d’être, tout simplement. Et ensuite, bon s’ils ont été condamnés, ils ont été condamnés en disant, et c’est là que l’on reconnaît que ce sont des procès politiques dans le jugement de ce procès : ils reconnaissaient l’incompétence du maire, et ils reconnaissaient... c’est-à-dire qu’ils n’accordaient pas au maire le droit de soutenir, de dire oui ou non à une yourte sur le terrain. Ce qui est d’ailleurs la réalité, c’est-à-dire ça dépend essentiellement de la DDE, qui est l’organe exécutif de l’Etat. Donc en même temps ils ont dans ce dossier protégé le maire parce qu’il était soutien etc, mais en même temps ils l’ont évacué comme étant incompétent. Et là, déclarant l’incompétence du maire, il n’y avait plus que l’Etat qui avait la parole. Et donc l’Etat n’a absolument pas voulu entendre les arguments, alors je veux dire d’installation écologique, du fait que la yourte est une tente et que c’est pas un habitat qui est soumis au permis de construire etc, et là ils ont condamné en bonne et due forme, de façon injuste, donc de façon, moi j’estime, politique.

Ruth Stégassy : Vous avez évoqué à plusieurs reprises l’association que vous avez fondée, CHEYEN. Qu’est ce que CHEYEN aujourd’hui peut faire, et de quoi est-ce qu’elle s’occupe principalement ?

Sylvie Barbe : Donc principalement, nous essayons de regrouper un peu les yourteurs pour qu’on se redonne confiance entre nous, qu’on s’entraide, qu’on se connaisse. On partage nos façons de vivre, nos modes de vie. Et puis très important on collecte les problèmes, parce que quand on regarde tous les problèmes qui nous sont faits et qu’on les recoupe entre eux, on s’aperçoit qu’ils n’ont aucune stratégie en face. C’est-à-dire qu’ils font quasiment n’importe quoi ; il y a un vide juridique donc on a des choses qui nous tombent sur les bureaux qui sont incroyables, je veux dire, de la part des maires, de la part des DDE, un coup c’est ci, un coup c’est ça, on sent que là ça navigue n’importe comment. Donc nous on essaie un peu de repérer un petit peu leur stratégie pour monter la nôtre tout simplement, parce que nous on est dans la défensive, donc on va essayer de se montrer comme étant légitimes sur quelque chose qui nos rend illicites. Donc nous on va essayer de développer des argumentations pour montrer notre légitimité fondamentale dans notre espace de vie.

Ruth Stégassy : Ce mouvement des yourteurs, il concerne beaucoup de personnes ?

Sylvie Barbe : De plus en plus, oui, de plus en plus. Et surtout je pense qu’il y a beaucoup de gens qui nous soutiennent, qui n’habitent pas encore en yourte mais qui ont des projets de vivre en yourte, et qui sont d’une certaine façon admiratifs du courage de tous ces gens qui se sont lancés donc un peu en précurseurs dans les années 90, et qui pour eux apportent un souffle nouveau. Et donc moi c’est ce que je leur dit souvent, je leur dit : vous savez vous êtes poursuivis, vous êtes attaqués etc, mais quelque part c’est le lot des précurseurs, c’est le lot de ceux qui font les sentiers, qui sortent des sentiers battus. Mais on a derrière nous, on a des gens pour qui on représente un réel espoir, un réel changement. Parce qu’on n’est pas tellement sur les barricades à revendiquer et à hurler. On est sur les territoires, en train de faire des propositions. On a une force de propositions sur une façon de vivre plus légère avec la terre, et en plus on le démontre. On dit que c’est possible, et que c’est possible par tout le monde, par des gens qui n’ont pas d’argent autant que par des gens qui en ont plus. Alors c’est peut-être même plus difficile pour des gens qui sont déjà bien intégrés dans la société, qui ont déjà beaucoup d’argent parce qu’il va falloir qu’un petit peu ils se délestent, un petit peu passent à la simplicité volontaire, et à mon avis c’est plus difficile que de partir de plus bas et d’essayer de vivre autrement. Mais j’ai l’impression que pour toute une partie de la société, et ça on le voit bien sur le blog et tous les retours que nous avons : nous sommes un véritable espoir de transformation sociale, parce que nous avons les pieds dans la terre, et parce que nous agissons en cohérence avec nos idées.

- 

Ruth Stégassy : Gilles Bernier, vous m’aviez écrit il y a quelques temps, c’était un peu un appel. Vous habitiez à l’époque en yourte, à Guérande. Et vous me disiez que les choses devenaient extrêmement compliquées. On arrive tard, on vous retrouve aujourd’hui logé dans un gîte communal, et entre temps il s’est passé un certain nombre de choses. Je voudrais comprendre peut-être simplement ce fil qui fait que, de la yourte vous êtes arrivé ici, en passant par des péripéties judiciaires et légales.

Gilles Bernier : Oui l’image du fil est un peu léger pour moi, ce serait plutôt une corde avec des nœuds. Mais si on met l’image dans sa tête d’une corde à nœuds, on peut monter très loin, et ça, ça me plaît beaucoup de toujours transformer ce que j’ai appelé mes expériences, ou nos expériences. J’ai quitté la photographie pour me mettre paludier. Donc j’habitais dans un petit village que je ne pouvais plus... j’ai eu 2 enfants, je ne pouvais plus habiter mon village natal et on m’a prêté un terrain pour faire du maraîchage bio...

Ruth Stégassy : … Pourquoi est-ce que vous ne pouviez plus habiter votre village natal ?

Gilles Bernier : Et bien la spéculation foncière a fait que les prix sont aujourd’hui inaccessibles, surtout quand on est en lien avec la nature et qu’on ne peut pas la forcer pour avoir des récoltes. La marée noire étant passée par là, on m’a prêté un terrain, et j’ai décidé de placer 2 yourtes et un abri de jardin, et de pousser un peu plus loin mon choix écologique en mettant des panneaux solaires, en faisant du vélo au maximum, récupération d’eau de pluie etc, tout ce qui aujourd’hui est en gros titre dans toutes les revues. Et en 2008, suite à une délation, donc je suis passé à la correctionnelle pour avoir posé 2 yourtes sur un terrain, voilà, les yourtes étaient cachées.

Ruth Stégassy : C’est-à-dire que c’était un délit.

Gilles Bernier : C’était un délit de ne pas avoir fait, rempli un document en mairie. Je pensais moi naïvement, que je ne faisais rien de grave, que j’essayais une alternative, et surtout que le marais salants de Guérande était un territoire protégé pour la saliculture, c’est-à-dire pour ceux qui sont acteurs de ce métier, de ce beau métier. Voilà, donc une procédure qui m’a amené à tout démonter mes installations, également dans cet état, à défaire aussi les activités que j’avais semées, donc les déraciner, et donc après, 2 ans à vivre dans ma voiture en attendant que ça se passe, ou une autre situation. Puisqu’au passage il y a eu séparation ; j’ai perdu aussi ma famille dans cette histoire. Et donc voilà aujourd’hui, il y a un domaine ici qui est inoccupé, le domaine du Bois-Joubert à Donges, et donc ils cherchaient une sorte de gardien, voilà.

Ruth Stégassy : Donc vous voilà relogé. La loi Loppsi 2 est passée par là. Elle a été faite puis légèrement défaite. Comment est-ce que vous voyez ces méandres-là ?

Gilles Bernier : J’avais accepté pour ce qui est de la procédure judiciaire, l’alternative du procureur de la République, qui me demandait de déménager, de démonter mes installations. Et je voulais me refaire, et me servir de cette expérience pour personnellement, moi, grandir et trouver un autre chemin. Deux ans de patience, puisque j’ai fait des démarches auprès des 2 communes : Notre-Dame-des-Landes où j’ai essayé de m’installer, ils faisaient un appel à occupation des terres – bon après, des situations qui ne me plaisaient pas trop, je ne voyais pas trop où je pouvais moi me placer, un paludier ça ne s’installe pas n’importe où. Et novembre 2010, j’entends parler de cette loi Loppsi 2, qui moi dans mon camion me fait sauter parce que je me retrouve encore en situation illégale. Et alors là, moi qui ne m’étais absolument pas rebellé - j’avais refusé toutes les aides de mon village puisque beaucoup de gens avait dit voilà s’il y a une bagarre à mener nous on est là – moi j’estimais que la loi était la loi, et un endroit c’était démesuré mais je voulais aussi répondre et assumer mes responsabilités. La loi Loppsi a fait ressortir ce plat froid qui n’a pas plu sur la commune puisque j’ai dit ce que je pensais sur cette base de procédure pénale qui a quand même duré 2 ans pour moi, et qui a détruit tout ce que j’avais semé d’affectif, de professionnel, d’alternatif etc. Heureusement, malgré les critiques et les mauvaises notations de cette position que j’ai prise en début 2011, et bien le Conseil Constitutionnel aussi a décidé d’élaguer, je crois que c’est 16 ou 18 points de cette loi. Ce qui fait que l’on n’est pas les seuls à montrer du doigt des lois qui vont un peu trop loin quant à la liberté, et quant à des mesures qui vont à l’encontre des vrais alternatives qu’il faut poser maintenant en urgence, c’est ce que moi je pense. Alors on peut le faire gentiment, on peut le faire naïvement, on peut le faire en étant militant. Quelqu’un qui met une cabane dans les arbres ne peut pas être mis dans le même panier que quelqu’un qui va couper une personne en trois morceaux, c’est pas pensable, c’est pas les mêmes gens.

Ruth Stégassy : Qu’est ce que le Conseil Constitutionnel a décidé exactement ?

Gilles Bernier : Donc après les votes de fin décembre du Parlement, il y a eu le Sénat qui a approuvé. Le Conseil Constitutionnel a donc décidé de rayer ces expulsions sous 48h d’occupation illicite sur des terrains. Alors je n’ai pas trop fouillé parce que j’ai dû moi prendre d’autres... ben donc emménager ici, donc je n’ai pas fouillé, je ne me suis pas renseigné au niveau national, les associations qui se sont défendues, et qui ont aussi essayé de travailler sur les amendements, qu’ont posé notamment les Verts, qui se sont bien bagarré pour montrer et aussi essayer d’accompagner les gens qui trouvent des alternatives d’habitat écologique. Moi j’ai espoir que l’on puisse trouver des définitions sur les habitats, ce que l’on appelle les habitats choisis, les habitats légers, qui peuvent être démontés, et qui, quand on s’en va, quand on meurt, quand on change d’activité, et bien on peut cultiver derrière nous. Ce qui n’est pas le cas, oh combien, de lotissements ou autres.

Ruth Stégassy : Vous vivez maintenant dans une très belle maison en pierre. Vous avez envie d’y rester, ou vous préféreriez retourner dans une yourte ? (rire) vous en faites une tête !

Gilles Bernier : Oui. Je fait une tête parce que c’est un gros... je pense que quitter ma voiture ça c’est... vivre dans une voiture sans confort ça c’est clair... j’ai quand même 2 enfants, et elles sont très heureuses d’être là, et j’ai fait beaucoup de choses pour qu’elles soient accueillies et elles me l’ont bien rendu. Moi j’ai vécu de telles choses en yourte, et c’est vraiment la yourte, qu’aujourd’hui j’aimerais bien essayer le tipi, c’est une forme de réponse.

- 

Ruth Stégassy : Je voulais revenir tout de même pour terminer, Sylvie Barbe, sur ce mouvement que vous évoquiez tout à l’heure, des alternatifs ? Vous avez dit « les alternatifs », et de fait c’est pas que les gens qui vivent en yourte, il y a aussi ceux qui voyagent, qui vivent en camion, il y a aussi ceux qui vivent qui s’installent dans des campings, dans des mobil-home, il y a les gens dits « du voyage »... Enfin vous avez évoqué effectivement la solidarité avec les Roms, mais entre les différents alternatifs, comment est-ce que ça s’articule ?

Sylvie Barbe : Tout le monde effectivement a été mis dans le même sac avec cette loi... Mais quand même, nous en tant que yourteurs, comme ça fait très peu de temps que l’on existe, c’est vrai qu’on a peut-être une recherche identitaire donc en ce moment sur ce que nous nous apportons comme nouvelle proposition à la société. Donc les habitats mobiles, pour nous c’est encore l’habitat dépendant de la société du pétrole. Donc nous, nous avons un petit peu dépassé cela. Nous avons d’ailleurs chez nous beaucoup de personnes qui abandonnent la vie en camion pour se faire leur yourte. Donc on va dire c’est un peu l’étape suivante. C’est-à-dire qu’on abandonne une forme de nomadisme, qui pour moi d’ailleurs n’est pas un nomadisme mais une sorte d’errance de la dissolution de la société du pétrole parce qu’avec je veux dire ce productivisme affolé sur le pétrole, avec toute cette consommation etc, je pense que la façon de bouger partout en voiture, c’est un des avatars de la société de croissance que nous dénonçons donc en habitant dans des yourtes sur des terroirs, et en disant que nous ne sommes pas des nomades, mais que nous sommes des gens qui cherchons simplement à réintégrer des terroirs avec une légitimité de paysan ou de jardinier. C’est vrai que nous sommes sur les mêmes combats mais nous n’avons pas tout à fait la même identité, je dirais politique. Voilà, je ne veux pas me faire des ennemis avec évidemment les gens qui habitent en camion, parce qu’on les défend et parce qu’il y en a parmi nous, mais nous on est un petit peu passé après ça. C’est-à-dire qu’il y a eu la notion de choix qui a été introduite avec : je vis différemment, je vis dans une cabane, je vis dans un camion, je vis en marge de la société. Et nous on est déjà dans un mouvement, je dirais, un petit peu plus sur l’avenir, qui dit : nous on n’est plus dans la contestation, on n’est plus dans l’errance, on se pose et on fait avec ce qu’il y a, là, maintenant, dans l’état de délabrement où c’est, et on va essayer de reconstruire des choses avec nos convictions, voilà.

Ruth Stégassy : Voilà c’est terminé pour ce matin...

 

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