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L’OMC

Emission du 10 mai 2008 / Catégories : Monde, Politique

Description

Avec : Raoul-Marc Jennar, chercheur.

Invités

  • Raoul-Marc Jennar.

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Transcription

Ruth Stégassy : Raoul Marc Jennar, vous étiez parmi les premiers invités de Terre à Terre. Vous avez été un de nos jalons pour comprendre des pans essentiel des questions qui nous préoccupent : des questions d’environnement, de mondialisation, de commerce international. Vous avez énormément aidé à la compréhension de ces mécanismes qui présidaient aux négociations de l’OMC, que vous avez suivies de très près. A l’époque, vous étiez là à titre d’observateur pour l’association Oxfam. Vous avez été également un des tout premiers à nous expliquer ce qu’était l’ACGS, l’Accord Général sur le Commerce des Services. Et puis on s’est perdu de vue, sans doute parce que vous avez beaucoup travaillé à mieux comprendre les institutions européennes, qui était un peu plus loin de notre champ de travail à Terre à Terre. Alors j’aimerais que nous fassions aujourd’hui un point de toutes ces questions qui nous ont tant agités, et qui ont curieusement disparu de la scène du débat. Alors on va peut-être commencer par un petit historique. On se souvient évidemment de la date de 1999 : Seattle, avec l’explosion d’une contestation que personne n’avait vu venir.

Raoul Marc Jennar : Tout à fait. Je crois qu’il est effectivement utile de faire un rappel. Seattle, c’est l’apparition au grand public, du mouvement qu’on appelle altermondialiste, qui était né un peu plus tôt, en 1997-98, dans un combat contre un accord multilatéral sur l’investissement. Donc on est à la fin du 20ème siècle, des années 1990. Il faut savoir que l’ambition des Occidentaux, c’est-à-dire de l’Union Européenne, des Etats Unis, du Japon, du Canada, d’Australie, c’est d’entamer le Millenium Round : le cycle de millénaire. C’est-à-dire un nouveau grand cycle de libéralisation et d’échanges commerciaux. On sait que l’OMC, l’Organisation Mondiale du Commerce, qui avait été créée en 1995, était active de puis le 1er janvier 1995. Gérant une série d’accords comme le fameux ACGS sur les services, l’accord sur les droits de propriété intellectuelle, avec ses conséquences sur le brevetage du vivant, mais aussi à l’accès aux médicaments essentiels. L’ambition du cycle du millénaire, c’était d’élargir les matières dont l’Organisation Mondiale du Commerce aurait à s’occuper. Avec comme dessein de faire tomber tout ce qui empêche que la concurrence puisse jouer à plein. La fameuse formule du Traité Constitutionnel Européen, "concurrence libre et non faussée", c’est en fait l’objectif de l’OMC.

Ruth Stégassy : Dans des domaines, il faut le rappeler, qui étaient jusque là étrangers à ce commerce. Il y avait des services publics extrêmement forts, dans la plupart des pays, pour gérer les services de l’eau.

Raoul Marc Jennar : Oui. En fait, aujourd’hui, avec l’OMC, le mot commerce prend un sens beaucoup plus large que simplement l’échange de biens et de marchandises. Puisque cela concerne des activités comme toutes les activités de service, qui ne sont pas simplement la distribution, la grande ou la petite, mais aussi les transports, la distribution de l’eau, du gaz, de l’électricité, la santé, l’éducation. Ce n’est pas pour rien qu’aujourd’hui, dans l’esprit de ce qui se prépare à l’OMC, le gouvernement français fait des propositions et fait adopter une législation où on met en concurrence les facultés universitaires. C’est cette logique là qui est à l’œuvre. Seattle c’est une réaction. Et comme grâce, à la fois à la pression populaire, et à la capacité de résistance des pays du Sud, dans toute leur diversité, Seattle est un échec. Alors qu’est-ce qui se passe après ? Il va y avoir le 11 septembre. Il faut le citer, parce que ça va provoquer un climat particulier. Or deux mois après le 11 septembre, il y a une nouvelle conférence ministérielle de l’OMC à Doha, dans un climat extrêmement particulier ; il y avait des barbelés, des chars, des soldats partout. On voyait passer au dessus de Doha des avions qui allaient bombarder l’Afghanistan. Il y avait une pression extraordinaire. Et même quelqu’un comme Pascal Lamy faisait des déclarations disant : si on n’aboutit pas à Doha, on va affaiblir la lutte contre le terrorisme. Ce qui voulait dire que si vous ne faites pas les concessions nécessaires, vous êtes un ami de Ben Laden. Vous voyez un peu la pression psychologique qui était exercée sur les pays du Sud, qui estimaient prématuré de commencer un nouveau cycle de négociation. Néanmoins, à cause de ce climat, à Doha on adopte ce que l’on appelle aujourd’hui l’agenda de Doha, qui est en fait un programme de négociation. Ce n’est pas vraiment le Millenium Round, mais c’est à peu près cela. Avec une promesse : de mettre le commerce au service du développement. Et ça, c’est l’emballage. Parce qu’en fait, ce que les pays occidentaux souhaitent, c’est qu’on aille très loin dans l’ouverture au marché. L’ouverture des marchés, c’est quoi. C’est en fait faire tomber les droits de douane, c’est la logique du libre échange. Mais aussi faire disparaître les barrières non tarifaires, c’est-à-dire les dispositions qu’on peut trouver soit dans la constitution d’un pays, dans les législations, les règlementations, les arrêtés, les décrets, qui font la souveraineté d’un pays, qui est le résultat de sa souveraineté. Ce programme de Doha, c’est en fait démanteler tout ce qui empêche la concurrence libre et non faussée, essentiellement dans trois secteurs : l’agriculture, les produits manufacturés (industriels) et les services. Je devrais ajouter un 4ème secteur : tout ce qui concerne l’investissement.

Deux ans plus tard, on se retrouve à Cancoon. Et là c’est un échec majeur sur l’investissement. Il y a une coalition de 90 pays, notamment l’Union Européenne qui pousse très fort : nous ne voulons pas de règlementation de l’OMC, qui en fait sont des dérèglementations, en matière d’investissement. Donc il reste les trois autres : services, agriculture, et ouverture des marchés aux produits manufacturés.

Ruth Stégassy : J’aimerais que vous nous donniez quelques exemples de ce que cela implique concrètement dans la vie des pays et des peuples, ce type de négociations. Qui se passent loin, souvent derrière des barbelés ; en tout cas très loin des sociétés.

Raoul Marc Jennar : Ces négociations ont lieu, d’abord dans des enceintes discrètes, pour ne pas dire secrètes, dans la plus opaque opacité. Il n’y a pas la moindre transparence sur ce qui négocie à ce niveau là. Alors des exemples concrets : si on a aujourd’hui tant de produits chinois sur nos marchés, c’est parce qu’on a ouvert les marchés à ce type de produits. Là on veut aller plus loin, on veut que les marchés soient ouverts aux activités de service, aux produits agricoles, et aux produits industrialisés. Et c’est surtout une demande occidentale. Parce que où se trouvent les grandes multinationales prestataires de service ? En Europe et aux Etats Unis ? Prestataire de service, ça veut dire quoi. Prenons les firmes privées qui s’occupent de distribution d’eau, les chaînes de grands magasins, de grandes surfaces. Des prestataires de services fournissent aussi des facultés universitaires. Or les Occidentaux veulent installer ces activités de service dans l’essentiel de la planète. Les Européens oublient un peu souvent que cela veut dire que nous, Européens, même si nous sommes grands prestataires de services, les Américains peuvent venir chez nous avec la même facilité que nous sommes allés dans les pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique Latine. Cela veut dire que l’on met les activités de services, dont certaines sont quand même liées à l’égal exercice de droit collectif (droit à la santé, droit à l’éducation). Cela veut dire que ces activités de service public sont mises en concurrence. Et donc ça veut dire qu’on peut très bien avoir ; et cela existe déjà dans certains pays, notamment un pays que je fréquente beaucoup, le Cambodge, où on trouve des facultés privées américaines ou australiennes qui viennent s’installer, et où l’accès est lié à une inscription dont le montant est tel que ce n’est pas l’éducation pour tous, mais l’éducation pour ceux qui peuvent se la payer. Pareil pour le secteur de la santé. On a de plus en plus un phénomène qu’on observe en France : de plus en plus des cliniques privées sont achetées, soit par des fonds de pension, soit par ce que l’on appelle des fonds souverains, qui sont en fait des fonds publics mais étrangers. Ca c’est rendu possible par cette libéralisation, qu’on appelle aussi la mondialisation, c’est-à-dire l’ouverture des marchés sans plus de limites, sans plus d’encadrement, sans plus de contraintes. C’est le phénomène qui est en cours. Et aujourd’hui, il faut se rendre compte que les seuls à résister, ce sont les pays du Sud. Parce qu’ils se rendent compte que eux, le peu de services qu’ils ont, ils vont être complètement absorbés par les multinationales prestataires de services. Le peu d’appareils industriels qu’ils ont, si on a cette ouverture des marchés aux produits industriels, ils ne seront pas en capacité de supporter la concurrence. Et dans le domaine agricole où ils pourraient être intéressés, parce qu’ils pourraient dans un certain nombre de cas être exportateurs, à quoi assistent-ils ? Là, les Occidentaux leur demandent : ouvrez vos marchés, mais eux mêmes gardent leurs marchés fermés. C’est exactement l’application de : vous faites ce que je vous dis, mais moi je ne fais pas ce que je vous dis. Il y avait d’ailleurs dans l’accord agricole une clause, l’article 13, qui disait : les pays qui respectent les règles de la concurrence, de l’ouverture des marchés, du libre échange, n’ont pas le droit de déposer plainte contre ceux qui ne les respectent pas. Et ils avaient appelé cela une clause de paix. Qui ne respecte pas les règles de l’OMC en matière agricole ? L’Union Européenne et les Etat Unis, qui soutiennent à hauteur de 1 milliards de dollars par jour leurs agricultures respectives. J’utilise l’imparfait parce que cette clause de paix est venue à échéance fin 2003. Les Américains et les Européens n’ont pas cessé de demander à ce qu’on la prolonge. Mais comme les textes de 1994 disaient qu’elle venait à échéance fin 2003, et qu’il n’y a pas eu un consensus pour la prolonger, cette disposition est tombée en désuétude. Il n’empêche qu’aujourd’hui, Américains et Européens continuent à prolonger leurs agricultures respectives, soit en finançant l’exportation, soit en finançant la production.

Ruth Stégassy : Ce qui me frappe quand je vous écoute, c’est qu’on est maintenant en 2008 ; une petite dizaine d’années a passé depuis Seattle, et je me dis que d’une certaine manière, les pays avancent bien sur l’agenda des négociations de l’OMC. C’est-à-dire qu’un certain nombre de choses qui sont entrées dans les faits, dans nos vies, qui sont devenues pratiquement des banalités dont on ne discute même plus ; somme toutes ce n’étaient que des applications des accords, même si ça n’a jamais été présenté comme cela, mais toujours comme des programmes politiques nationaux. Je pense par exemple à la privatisation du domaine de santé, qui est devenu largement plus important qu’elle ne l’était il y a une dizaine d’années. Ou à tous ces programmes qui concernent la mise en concurrence des programmes éducatifs à l’échelon supérieur. Mais également à l’intrusion du privé dans les programmes d’éducation à l’échelle du primaire ou du secondaire. Je pense aussi à toutes ces questions qu’on a évoquées dans Terre à Terre, qui concernent les pays du Sud, comme la fameuse affaire des affaires des poulets européens : "L’Europe plume l’Afrique", campagne qui était initiée par le CCFD il y a 3 ans. Et aussi l’histoire du soja plus récemment.

Raoul Marc Jennar : Tout à fait. En fait, vous avez tout à fait raison. On n’a rien compris à la manière dont les choses se décident aujourd’hui tant qu’on n’a pas compris que ce qu’on nous présente comme une décision nationale, ce n’est en fait que l’exécution d’une décision à laquelle le gouvernement français et les autres ont participé, soit au niveau européen, soit au niveau de l’OMC. Et en fait, l’amont le plus lointain, c’est l’Organisation Mondiale du Commerce. Ce sont les accords qui existent, ou ceux mêmes qui sont en négociation. Parce que j’ai remarqué que l’Union Européenne, sachant les matières qui sont en négociation à l’OMC, va de l’avant au niveau européen. On a eu un exemple spectaculaire avec la fameuse directive sur le brevetage du vivant, où on avait ajouté à ce qui existe à l’OMC, le brevetage du vivant, humain, ce qui n’est pas encore dans les accords de l’OMC. Mais depuis Jacques Delors, on a une Commission Européenne qui est plus catholique que le pape, ou plus royaliste que le roi : on va plus loin en matière de libre échange que l’on ne va au niveau de l’OMC, ou même que les Etats Unis le demande. On présente souvent les Etats Unis comme étant en pointe pour le libre échange. Il faut bien se rendre compte qu’aujourd’hui, c’est plus les Européens. En tout cas, la Commission Européenne, avec le soutien des gouvernements, est en pointe. Donc pour en revenir sur votre exemple concret, on a non seulement des effets de cette politique décidés ou envisagés au niveau de l’OMC, mis en œuvre au niveau au niveau européen, et exécutés par nos gouvernements nationaux. On en a les effets chez nous, mais il y a aussi des effets chez les autres. Et c’est aussi pour cela que finalement, si on veut aider les pays du Sud, c’est plus en changeant le comportement de nos décideurs chez nous, qu’en allant dans le Sud. Vous avez raison : il y a le fameux exemple du poulet européen, mais aussi l’exemple du coton. En fait, celui ci concerne plus les Etats Unis que l’Europe, parce que l’Europe est un petit producteur de coton. On produit un peu de coton en Italie et en Grèce. Le problème est le suivant : les pays de l’Afrique de l’Ouest sont gros producteurs de coton. Ils vendent leur coton sur le marché mondial, à un prix qui correspond au coût de production plus une marge bénéficiaire. Seulement, sur le marché mondial arrive le coton américain, et dans une moindre mesure en terme de quantité le coton européen, qui lui, est moins cher que le coton africain. Pourquoi ? Parce que les Américains et les Européens subventionnent l’exportation, c’est-à-dire l’arrivée sur le marché mondial. Donc là, il y a une forme de concurrence déloyale pour des gens qui se font les apôtres de la concurrence libre et non faussée. C’est ce que je disais tout à l’heure : vous faites ce que je dis, et non ce que je fais. Ce qui fait que le paysan de l’Afrique de l’Ouest ne trouve plus le moyen de gagner sa vie en produisant ce qu’il fait depuis des siècles : le coton. Parce que sur le marché mondial, le coton américain et européen arrive moins cher, non pas en conséquence d’une logique du marché, mais en conséquence d’un interventionnisme des Etats Unis et de l’Union Européenne.

On a une autre conséquence des choix politiques que l’on peut faire. C’est peut-être un peu anecdotique, mais je crois qu’il est important de le donner comme exemple. Quand, à l’initiative de la Commission Européenne, qui répondait à la demande de multinationales du type Nestlé, on a décidé de remplacer 5% de cacao par 5% de graisse végétale dans la fabrication du chocolat, ça s’est produit très concrètement pour la seule Côte d’Ivoire par la perte de 25% de ses revenus. 25% des revenus d’un des Etats qui n’est pas parmi les plus riches du monde, ont disparu par simple décision de l’Union Européenne, appliquée en Europe. Alors quand on dit : oui mais l’Europe donne beaucoup d’agent pour l’aide au développement, je préférerais qu’elle donne un peu moins d’argent, et qu’elle ne prenne pas de législation comme celle là pour satisfaire les multinationales agroalimentaires, par ce que ces législations là ont un effet direct sur les revenus des pays du Sud, et sur les revenus des gens. Et on pourrait comme cela multiplier les exemples. Encore une fois, tout ça est lié à cette façon de voir le monde : faites ce que je dis, mais pas ce que je fais. Et en fait on peut dire que les Occidentaux imposent au monde des règles dont ils s’exonèrent eux mêmes de ce qu’il y a de plus contraignant dans ces règles.

Ruth Stégassy : SI ce n’est, que vous avez évoqué la capacité de résistance des pays du Sud. Et justement, l’exemple du coton a été un de ces points d’achoppement.

Raoul Marc Jennar : Tout à fait. Grâce au fait que la fameuse clause de paix (l’article 13) a expiré, un certain nombre de pays ont déposé plainte à l’OMC, contre notamment les Etats Unis. C’est une affaire qui est pendante pour le moment. Vous avez tout à fait raison : il y a une capacité de résistance qui s’est développée, dont on a vu les effets à la conférence ministérielle de Cancoon, quand 90 pays ont dit non à des propositions qui étaient surtout européennes en matière d’investissement, et qui s’est affinée. Aujourd’hui en fait, le programme de Doha, lancé en novembre 2001, n’a pas abouti. Ces négociations n’ont pas abouti. Est-ce que je peux souligner, pour montrer la formidable résistance des pays du Sud, malgré ce qui les oppose ? Parce que quand je parle de pays du Sud, pour faire court, on sait très bien qu’entre le Burkina Faso et le Brésil, les intérêts ne sont pas les mêmes. Mais malgré ces intérêts différents, ils font bloc et ils résistent. La seule négociation sur l’agriculture a fait jusqu’il y a quelques jours l’objet de dix textes différents. Et il y a quelques jours, on en est arrivé au 10ème texte pour essayer d’aboutir à une négociation, qui patine. Parce que quand je dis des textes différents, c’est différents dans les formulations, les nuances ; c’est le même texte qui connaît depuis quelques jours sa 10ème version. C’est dire si la chose est difficile. D’ailleurs, sur la négociation d’un texte, les points de divergence se traduisent par des morceaux de phrases entre crochets. Il y a plus de 750 morceaux de phrases entre crochets dans la 10ème version ; c’est dire si on n’est pas tout près d’un accord. Mr Pascal Lamy, qui est devenu directeur de l’OMC, laisse entendre qu’il espère un accord en mars, mais on peut dire que tous les 3 mois, il annonce ce genre de choses. Je doute fort qu’un accord intervienne.

Il y a un blocage sur le dossier agricole ; il y a un blocage sur un dossier qu’on appelle NAMA, acronyme anglais pour dire ouverture des marchés aux produits industrialisés. Et il y a un blocage sur les modalités d’une négociation, l’ouverture des marchés aux services. Sur les trois sujets, il y a blocage. En dépit du fait que les Américains et les Européens disent : oui mais nous, nous sommes surtout intéressés par une avancée sur les services. Puisque les grandes multinationales prestataires de services sont soit américaines, soit européennes, c’est ça qu’ils veulent. Mais comme à l’OMC, tout est dans tout, et qu’il n’y a pas d’accord ; il n’y a d’accord sur rien tant qu’il n’y a pas d’accord sur tout, les pays du Sud disent : nous on veut bien ouvrir nos marchés à vos entreprises de services, pourvu que sur l’agriculture vous ouvriez largement vos marchés, et que sur les produits industrialisés, vous teniez compte de la nécessité de maintenir en vie nos activités productrices de produits industrialisés. Ca c’est vraiment le nœud. Et je ne pense pas personnellement qu’on va sortir avec un accord cette année ci. Parce que c’est quelque chose qu’on ne parle pas beaucoup dans les médias français : il faut savoir que la question des accords de libre échange, elle est au cœur de la campagne électorale américaine. Je ne sais pas si vous avez noté il y a quelques jours, Mme Clinton s’est très fâchée sur Mr Obama ; c’était à propos d’une évaluation de l’ALENA (accord qui lie les Etats Unis, le Canada et le Mexique, une sorte de mini OMC au niveau de l’Amérique du Nord, avec un contenu identique aux accords de l’OMC). Or qu’est-ce qui se passe aux Etats Unis à cause de l’ALENA ? En tout cas, c’est comme ça que la majorité de la population l’interprète, y compris des industriels, des capitalistes pour faire court, c’est que finalement cette libéralisation tous azimuts, ça se retourne contre tout le monde.

Deux exemples. Aux Etats Unis, les entreprises font comme les entreprises européennes depuis l’élargissement : elles délocalisent vers le Mexique. Et que se passe-t-il au Mexique ? Avant l’ALENA, le Mexique était non seulement autosuffisant en production agricole, mais exportateur net. Depuis l’ALENA, donc depuis qu’on a mis en concurrence la production agricole mexicaine avec la production agricole américaine, le Mexique est importateur net de produits agricoles. Les Mexicains ne sont pas contents, les Américains ne sont pas contents. Et finalement c’est dans le débat, et ça va l’être encore plus à partir du moment où il n’y aura plus qu’un candidat démocrate et un candidat républicain face à face. Finalement la finalité de ces accords de libre échange de l’OMC, est-ce que ça ne se retourne pas contre nous. Parce que, pour rejoindre le cadre de Terre à Terre, la perception est de plus en plus grande que la logique de ces accords, c’est le profit, au détriment de la santé, de l’éducation, de la santé, et de l’environnement. A un moment où la question du réchauffement climatique, de ses conséquences, mais aussi des problèmes de santé publique liée aux OGM, etc, intervient aussi au cœur du débat. Et là on se trouve dans une meilleure situation qu’on était il y a 10 ans.

Ruth Stégassy : Mais justement, c’est là que je souhaitais qu’on en vienne. Vous dites qu’aujourd’hui, les négociations de type OMC sont prises d’une certaine manière dans la tourmente du changement climatique, d’une prise de conscience générale des problèmes d’environnement, que ce soit sur le changement climatique, que ça soit sur la fin du pétrole annoncée, que ça soit sur la fin des ressources d’une manière beaucoup plus générale sur l’ensemble de la planète. C’est en fait la question que je me pose : en France, on sait qu’il y a eu une montée assez brusque de cette conscience, autour du Grenelle, autour de toute cette campagne qui a précédé les élections françaises –campagne menée autour de la demande qu’il y ait une plus grande reconnaissance des questions écologiques -. Pourtant ce qui m’a frappé, tout au long de ces débats, c’est justement l’absence totale de prise en compte de l’OMC dans la façon de discuter de ce qu’il y avait à changer, à transformer, au niveau français. Alors on a pu avoir l’impression parfois que les décisions annoncées autour du Grenelle étaient des avancées. Très souvent il faut nuancer ce sentiment, en se rappelant que ces avancées en question sont très souvent des mises en conformité de décisions qui ont déjà été prises à l’échelle européenne. Et surtout, j’aimerais bien dans quelle mesure, tout ce qui est annoncé en France, et en Europe plus largement, va à l’encontre de ce qui est préconisé à l’OMC. C’est-à-dire est-ce qu’aujourd’hui, on assiste à une montée en puissance d’un rapport de force entre les tenants de l’OMC, qui sont les multinationales et les Etats, les organismes supra nationaux ? Ou bien est-ce que au contraire, il y a beaucoup de poudre aux yeux, et en vérité, business is business de nos jours ?

Raoul Marc Jennar : Je pense que vous avez raison de dire qu’on est devant un nouveau rapport de force. Incontestablement, la question du réchauffement climatique, des nuisances de façon plus générale, parce qu’il ’y a pas que le réchauffement climatique, il y a aussi les effets des produits chimiques sur la santé. C’est-à-dire qu’il y a aujourd’hui ceux pour qui le profit est la finalité de toute chose, et en face ceux pour qui la santé, l’éducation, un certain art de vivre sont aussi importants au moins, si ce n’est pas davantage, que le profit. Je crois qu’aujourd’hui, si on devait transposer une expression ancienne, il doit y avoir une lutte des classes, ce serait plutôt celle là. Parce que celle ci recouvre l’ancienne, dans la mesure où – et on l’a vu à la Nouvelle Orléans – les premières victimes des catastrophes climatiques, des catastrophes environnementales, ce sont toujours les gens les plus modestes, les plus pauvres. Donc il y a là une nouvelle dimension, un nouveau rapport de force.

On a un exemple. L’autre jour, le PDG de Renault s’est insurgé contre l’hypothèse de taxes proportionnées à l’émission de CO2 pour les véhicules. On a là un bel exemple concret, ce qui empêche pourtant les fabricants d’automobiles de se conformer à ce qui est une contrainte absolue ; il y va de la survie de toute la planète. On est dans ce schéma là. Et je pense que l’argument qui va être invoqué par les multinationales, c’est précisément qu’on va dire qu’on utilise des critères de santé publique, des critères de protection de l’environnement, à des fins qui sont protectionnistes, mais qui entravent la concurrence. Et donc – c’est le discours qu’on commence déjà à tenir – qui pénalisent nos entreprises et nos emplois. Là il faudra avoir la force de surmonter l’argument, parce que je crois que la santé et le cadre de vie et la survie de la planète, ça passe quand même avant le profit des firmes multinationales. Et qu’il y a une formidable mutation qui va devenir de plus en plus urgente, que l’on appelle encore la reconversion des entreprises. Il faut qu’elles deviennent beaucoup plus propres, et que ce qu’elles produisent ne soit pas nocif. C’est une mutation qui a son coût, c’est incontestable. Mais quand on voit les bénéfices des multinationales aujourd’hui, c’est aux pouvoirs publics à faire en sorte qu’elles consacrent une partie de ces bénéfices à leur reconversion. Moi je crois que ça va être cela, le grand débat du 21ème siècle. Et pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, l’enjeu est terrible, puisque c’est la survie de la planète, et de ceux qui l’occupent.

Ruth Stégassy : Si on regarde maintenant les protagonistes : les multinationales, les négociateurs secrets qui dans l’ombre continuent à l’OMC, des pouvoirs publics qui d’une manière générale ont accepté d’être fragilisés au profit de ces règles commerciales qui sont censées faire le bien de tous, des sociétés civiles qui ont une prise de conscience, mais qui ont tendance à oublier un certain nombre d’éléments. C’est-à-dire qui ont une force de réactivité sur certaines questions, mais peut-être un peu à court terme, me semble-t-il. Aujourd’hui, où diriez-vous qu’en sont les protagonistes les plus mystérieux, les plus secrets ?

Raoul Marc Jennar : Ils sont comme depuis un bon bout de temps, les mieux organisés, les mieux structurés. Ils anticipent beaucoup plus l’avenir que la société civile d’une manière générale, et les acteurs nationaux. Vous évoquiez tout à l’heure le Grenelle ; on fait encore comme si la capacité de décision était pleine et entière au seul niveau national. C’est complètement faux. Le président de la République, dans le discours qu’il vient de faire au salon de l’Agriculture, induit les Français en erreur, en faisant croire qu’il est acteur à l’OMC, alors qu’il ne l’est pas. Alors que le gouvernement français n’est qu’1/27 de la prise de décision au niveau européen, qui elle négocie à l’OMC. Donc là on a un énorme travail d’information, et une émission telle que la vôtre contribue à cela, d’abord pour rappeler que finalement, l’essentiel se discute ou se décide à l’OMC ou au niveau de l’Union Européenne. Donc il faut intégrer l’Europe. C’est pour ça que je me suis un peu investi dans les affaires européennes, après avoir tant travaillé sur l’OMC. Il faut qu’on ait le souci, l’intérêt, la curiosité, de ce qui se prépare et de ce qui se décide à l’échelle européenne, avec la même intensité qu’on se soucie ou qu’on s’intéresse à ce qui se prépare à l’Elysée ou à Matignon. Pour moi, c’est une question presque de vie ou de mort, si on veut influencer le cours des choses, si on veut éviter que ce soit finalement une quarantaine ou une cinquantaine de multinationales qui façonnent la planète pour le siècle dans lequel nous sommes entrés.

Ruth Stégassy : Avec cette difficulté que sur le plan national, on a affaire à des élus, sur le plan international et européen, on a affaire à d’obscurs administratifs.

Raoul Marc Jennar : C’est vrai, mais partiellement. Parce qu’il n’y a pas de décision à l’OMC, sans l’accord des gouvernements qui en font partie. Pour nous Européens, sans l’accord de l’Union Européenne. Si l’OMC a échoué à Cancoon, c’est parce que 90 gouvernements s’étaient mis ensemble pour dire non. S’il n’y a toujours pas un accord sur le programme de Doha, c’est parce que les gouvernements résistent. Au niveau européen, c’est pareil : il n’y a pas une position européenne, y compris pour négocier à l’OMC, s’il n’y a pas un accord des 27 gouvernements. Moi je dis souvent (en 2007, et en 2005) : si on veut changer l’Europe, il faut déjà changer le gouvernement de la France. Mais on pourrait le dire en Allemagne, en Italie, dans tous les pays de l’Union Européenne. Et là ça nous donne un élément d’espoir. Parce que sur un autre gouvernement, on peut effectivement changer. On a des élections, on peut changer de maire, de député, si on le souhaite. Donc changer de gouvernement, on peut même changer de président de la République. C’est vrai, vous avez raison : on ne peut pas changer la Commission Européenne. La Commission Européenne ne peut pas transformer ces propositions, puisqu’elle est la seule à pouvoir proposer, sans le feu vert des gouvernements. Et donc là on peut, en faisant pression sur nos gouvernements – cette pression n’est efficace que si elle dépasse le cadre national -. Je reviens à ce que j’ai dit avant : il faut qu’il y ait non seulement une prise de conscience, mais des solidarités européennes. Ceux qui façonnent le monde ont fait sauter les frontières des Etats à l’intérieur de l’Europe. Il faut que nous, simples citoyens, nous fassions sauter ces frontières. Il faut qu’on prenne l’habitude de travailler avec les Allemands, les Espagnols, les Italiens, tous les autres.

Je voudrais donner un exemple concret dans un sujet qui n’est pas très lointain de l’agriculture. Il y a une bonne année, la Commission Européenne avait fait une proposition pour refondre complètement le marché viticole. C’était une horreur absolue, et j’ai même écrit un petit bouquin, "Menaces sur la civilisation du vin". Qu’est-ce qui s’est passé ? On a vu des viticulteurs grecs, italiens, français, espagnols, se mettre ensemble pour résister à la Commission Européenne.

Ruth Stégassy : Quelle était la menace ?

Raoul Marc Jennar : Oh, la menace était large. D’abord, la proposition initiale envisageait d’arracher 400000 hectares de vignoble, alors qu’on en a déjà arraché 500000, dont la moitié en France. Mais alors ce qui était plus grave à mes yeux encore, même si arracher c’est enlever du travail, c’est modifier les paysages, c’est modifier les statuts de la Terre. Parce que le droit de cultiver la vigne donne à la Terre un statut. Mais au-delà de ça, il y avait une volonté de modifier les règles de vinification, et les règles de l’étiquetage. D’ailleurs, on évoquant les règles de l’OMC. Tout cela pour permettre de faire entrer sur les marchés européens des vins qu’on appelle les vins des pays du Nouveau monde. Ce n’est pas seulement les Etats Unis et d’Amérique Latine ; c’est aussi les vins d’Australie, de Nouvelle Zélande, d’Afrique du Sud, où les règles de vinification ne sont pas aussi rigoureuses que chez nous, où on peut notamment ajouter des additifs, y compris des additifs chimiques. Alors que chez nous, depuis 1907, on a une définition légale du vin : c’est un breuvage qui est le résultat de la transformation naturelle du raisin. C’était ça la menace. Et il y a eu capacité à s’unir, alors qu’on sait quand même qu’un viticulteur du Languedoc Roussillon a brocardé un viticulteur de la Catalogne du Sud, ou un Italien ou un Grec. Il se trouve qu’une fois de plus, les paysans et les vignerons nous montrent le chemin. Ils ont été les premiers à identifier les dangers de la manière dont se construit l’Europe ; pas de s’opposer à l’Europe. Et aujourd’hui, ils montrent que si on fait tomber les frontières qui nous séparent, nous peuples d’Europe, on aura une capacité de résistance qu’on n’a pas aujourd’hui, parce que quelque part, on a un pouvoir supra européen, qui joue sur nos divisions pour faire passer des choses, tout en disant que ce n’est pas eux, mais l’OMC ou d’autres. Là il y a une nécessité, comme je le dis souvent, de mettre l’Europe au cœur de nos préoccupations, mais de le faire non pas dans les frontières de l’Hexagone, mais en les faisant éclater en le faisant avec tous nos voisins européens.

Ruth Stégassy : Donc vous voyez émerger des capacités de résistance, puisque les viticulteurs, en s’unissant au-delà des frontières, ont réussi à empêcher cette modification des règlementations européennes concernant la vinification. Est-ce que vous avez le sentiment, pour conclure, qu’il y a au-delà des capacités de résistance des capacités d’invention du côté de la société civile. Et je vous pose cette question, avec en toile de fond, peut-être vous demander un petit bilan de santé de nos différents protagonistes. Où en sont-ils, comment vont-ils ?

Raoul Marc Jennar : On entend souvent dire que le mouvement altermondialiste s’essouffle, qu’il est en recul. Moi je n’en crois rien. Souvent d’ailleurs, ceux qui en parlent de la sorte, ne suivent pas les activités qui sont celles que nous menons depuis le milieu des années 1990. Je rappelle le combat contre l’accord multilatéral sur l’investissement. C’est vrai qu’il y a une capacité d’imagination qui doit rester forte. C’est vrai que la formule des forums sociaux mondiaux a peut-être épuisé ce qu’elle pouvait donner. Mais c’est justement à cause de notre extraordinaire diversité, c’est peut-être la seule véritable alternationale qui ait jamais été aussi active, puisque ce mouvement qui n’est pas très structuré, est un lieu permanent de contacts et de rencontres entre le Nord et le Sud, avec un brassage d’idées, d’informations. On ne se rend pas compte si on ne s’inscrit pas dans un certain nombre de réseaux internet, du volume extraordinaire d’informations qui circulent tout le temps ; et d’actions d’intensité considérable. Il y a peut-être un petit problème pour beaucoup de Français, c’est que 95% de tous ces textes sont en anglais. Et donc ça échappe peut-être à l’attention d’un certain nombre observateurs, qui disent que le souffle est retombé. Mais je ne le pense pas. En fait on a retrouvé une sorte de vitesse de croisière, qui est un travail de fourmi ; un travail qui n’est pas tout le temps dans l’ordre de la manifestation, dans la rue, dans la protestation. C’est plutôt un travail d’éducation populaire, d’abord de collecte de l’information, d’analyse, de décodage. Vous rappeliez tout à l’heure que bien des choses se passent dans l’opacité. C’est non seulement dans l’opacité, mais des textes qui sont écrits dans un langage souvent abscons. Donc il faut prendre connaissance, découvrir les textes, les décoder, les analyser, les partager avec le plus grand nombre. Ce travail là n’a pas cessé. Et au contraire, il a augmenté en volume. C’est un travail lent, difficile, mais je ne vois pas du tout que ça baisse ; au contraire : ça augmente.

Ruth Stégassy : Mais justement, si je vous demande maintenant de ce lent travail de déchiffrage et d’observation que vous faites, quel bilan de santé est-ce que vous pourriez faire des négociateurs à l’OMC ?

Raoul Marc Jennar : Mais je voudrais terminer, si vous le permettez. Parce que je ne veux pas non plus avoir l’air d’un optimiste béat. Il y a un formidable qui s’est fait, qui continue à se faire. Le problème pour terminer sur le bilan de santé de cette internationale citoyenne, c’est qu’on n’a pas de relais politique, ou trop peu. Il y a encore un formidable fossé entre cette internationale citoyenne et les acteurs politiques. On est par excellence, nous, des gens qui ne nous sentons pas représentés par nos représentants. Donc là on a une limite. Et ça pose un grave problème pour la suite. Voilà. En face, d’abord ils ont l’unité. Ils sont très structurés, très organisés, depuis fort longtemps. La jet set, la vie internationale, c’est quelque chose qu’ils n’ont pas dû apprendre, ils font ça naturellement.

Ruth Stégassy : Vous disiez aussi qu’ils ont aussi une capacité d’anticipation.

Raoul Marc Jennar : Ils ont de nombreux centres d’études, des groupes de réflexion, les fameux think tanks américains. Mais il y en a en Europe aussi. Donc ils ont cette force, ils ont aussi une formidable capacité d’influencer les décideurs politiques. La Commission Européenne, c’est un gruyère, c’est plein de trous, par lesquels tous les lobbies font passer leurs messages. D’ailleurs, c’est devenu banal de constater que bien des textes, bien des propositions de l’Union Européenne, reproduisent parfois à la virgule près des notes, des documents qui viennent des lobbies représentatifs du monde de la finance ou des affaires. Donc eux ont cette force là. Seulement, même s’ils parviennent à influencer un certain nombre de décideurs, manifestement ils ne parviennent pas à les influencer tous puisque ils se heurtent à ce qui se passe à l’OMC, c’est-à-dire une capacité de résistance qui est celle des gouvernements des pays du Sud, qui ont pris au sérieux un certain nombre de textes, et qui n’acceptent pas qu’on les dérange pour protéger les intérêts occidentaux. C’est surtout ça, l’élément de résistance.

Alors, pour parler d’un acteur important, je pense au directeur général de l’OMC, Mr Pascal Lamy, lui donne toute son énergie et son intelligence, pour aboutir à un accord du programme de Doha. Mais force est de constater qu’il nous a annoncé à plusieurs reprises espérer réunir une conférence ministérielle. Et chaque fois, il a dû y renoncer, avec même cet élément qu’on a constaté : il avait dû suspendre les négociations, parce que ça n’aboutissait pas du tout. Je crois qu’il conserve cette détermination. Au dernier forum économique mondial à Davos, on avait réuni un certain nombre de ministres du commerce, ou de ministres de l’économie et des finances, pour essayer de relancer une dynamique. Nous allons voir ce que donnent les négociations à l’OMC à Genève dans les prochaines semaines. Ca va être assez décisif à cet égard. Mais alors, il y a un élément qui pèse très fort dans ces négociations, c’est ce qui se passe aux Etats Unis. C’est non seulement le fait que l’administration Bush est à la fin de son mandat, qu’il y a un important débat sur la finalité des accords internationaux, et d’un libre échange complètement dérégulé. Ca c’est le débat de la campagne électorale. Puis il y a un autre élément : l’administration Bush ne dispose plus de ce que l’on appelle dans le jargon le face track, c’est-à-dire une capacité que le Congrès donne au gouvernement américain de négocier des accords internationaux, et après de ne plus avoir à dire que oui ou non, donc de ne pas pouvoir les modifier. Quand ils sont négociés et qu’ils ont abouti, le Congrès renonce à les modifier. Hé bien ce face track est arrivé à terme et n’a pas été renouvelé. Donc aujourd’hui, ceux qui négocient avec les Etat Unis à l’OMC – les Européens, les pays du Sud -, ils ont cette crainte qu’un accord qu’ils négocieraient avec les Etats Unis soient remis en question par le Congrès. Puisque le président actuel n’a plus le bénéfice de cette procédure, et qu’on ne sait rien pour le président suivant. La question qui se pose aux Européens comme aux pays du Sud, c’est de se dire : pourquoi abattrions nous maintenant nos cartes sur ce qui est le noyau dur de la négociation, sur ce qui fait blocage, alors que tout peut être remis en question après par le Congrès des Etats Unis ? Je crois que cet élément, auquel on ajoute le débat qui est important dans la campagne électorale américaine, les deux font penser qu’il n’y aura aucun accord à l’OMC en 2008, qu’il faudra peut-être attendre en 2009 une nouvelle administration américaine. Et comme le débat sur les finalités du libre échange est au cœur de la campagne, peut-être qu’on se trouvera en 2009 avec une donne assez différente que celle que nous connaissons aujourd’hui.

Ruth Stégassy : On pourrait souligner que la simple irrigation de l’institution politique existante peut constituer un frein assez efficace.

Raoul Marc Jennar : Bien sûr, il ne faut pas désespérer du politique. Le problème, c’est qu’il ne faut pas lui laisser les mains libres. Le politique a besoin d’être sous contrôle, il a besoin d’être tenu à nous rendre des comptes. Et comme je le disais tout à l’heure, nous avons besoin d’avoir des relais politiques, pour que les choses ne se fassent pas en faveur de quelques uns, mais dans l’intérêt général.

 

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