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La forêt (1)

Emission du 4 septembre 2010 / Catégories : Agriculture

Description

La forêt, appréhendée comme une production paysanne contrainte par les politiques forestières…

Invités

  • Geneviève Michon, ethnobotaniste et géographe à l’IRD

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Transcription

Ruth Stégassy : Terre à terre, le magazine de l’environnement. On recommence l’année avec une balade en forêt, un excellent exercice pour affûter le regard, l’esprit, et la curiosité. On pourrait peut-être commencer par là, tout simplement, Geneviève Michon, on est là en train de vouloir démarrer cet entretien, et on ne sait pas exactement quel terme employer, pour parler des forêts que vous avez visitées, observées, analysées. Vous, vous les appelez forêts domestiques, mais vous ajoutez tout de suite : mais c’est pas un terme consacré. Qu’est-ce que ça veut dire, forêt domestique ?

Geneviève Michon : Pour moi, ce sont des forêts qui sont aménagées, transformées, construites par les agriculteurs dans le monde. Agriculteurs au sens large : ça peut être des vrais paysans, des gens qui pratiquent l’agriculture itinérante sur brûlis, ça peut être des pasteurs dans les forêts méditerranéennes. Donc toute cette catégorie, qu’on continuera à appeler agriculteurs, qui au cours des âges, ont modifié leurs forêts, construit des forêts qui sont complètement différentes des autres forêts, qui sont différentes des forêts gérées par des forestiers, qui sont différentes des forêts dites naturelles, qui sont différentes des anciennes forêts royales, monastiques...

On a commencé par les appeler forêts paysannes. Et puis paysannes, ça ne va pas quand on se trouve sous les tropiques, parce que la notion de paysan est assez connotée européenne. Il y a plein de populations forestières sous les tropiques qui pratiquent l’agriculture, qui ne sont pas des populations paysannes. Donc le terme de forêts paysannes, qui était consacré en Europe, pour désigner la forêt des agriculteurs du Moyen-Age à la révolution industrielle, s’appliquait mal dans ces forêts du Sud dans lesquelles j’ai travaillé.

Ruth Stégassy : Qu’est-ce que c’était que ces forêts paysannes, ici, en Europe ? On va peut-être commencer par elles, et puis ensuite on ira sous les tropiques.

Geneviève Michon : En Europe occidentale, le milieu naturel et forestier, c’était un paysage d’arbres. donc toutes les agricultures qui se sont développées dans ces paysages étaient des agricultures qui devaient composer avec l’arbre. Et les populations qui se sont installées, se sont installées dans des milieux forestiers plus ou moins ouverts. Et donc bien sûr, cette agriculture avait une composante à base de céréales, à base d’élevage, mais avait une grande relation avec les éléments forestiers. Alors la forêt dans ces systèmes agricoles, elle servait d’abord d’endroit où on faisait paître le bétail : on amenait les cochons, les moutons, les vaches en forêt. Elle servait à l’alimentation du bétail sous d’autres formes : on pouvait aller récolter des feuilles, de la litière, pour amener à des animaux en stabulation. On allait récolter du bois de feu, on allait récolter du matériau pour faire les maisons. Et puis on pratiquait aussi de l’agriculture en rotation : donc des champs qu’on cultivait en 2-3 ans, et puis qu’on laissait en jachères. Et ces jachères étaient boisées, forestées, ou buissonnantes.

Toutes ces pratiques sur le milieu forestier créaient différentes facettes. Et ces différentes facettes, on les appelait la forêt paysanne. Donc les géographes, les historiens, ont pas mal parlé de ces trois aspects de l’agriculture paysanne.
-  C’était d’une part l’ager, l’ager étant l’ensemble des champs cultivés, ouverts
-  le saltus : des espaces qui pouvaient être boisés, mais très lâchement boisés, qui servaient de lieux de pâture pour le bétail
-  et silva, qui étaient les éléments plus boisés du paysage. Silva pouvant faire référence à des forêts seigneuriales, à des forêts monastiques, ou à des forêts paysannes.

Ruth Stégassy : Forêts qui dès le 13ème siècle, ont été extrêmement réglementées.

Geneviève Michon : Dès le 13ème siècle, Philippe Le Bel, qui voulait un peu mettre en ordre la France et diverses composantes de la France, a créé le premier corps des forestiers. Pourquoi ? Parce que dans toutes ces communautés paysannes – bon, on était dans des systèmes médiévaux, dans des systèmes assez hiérarchisés – et la plupart des communautés paysannes étaient sous l’autorité d’un seigneur, qui possédait les terres, et qui restituait certains droits à ces communautés paysannes. Et on était quand même dans un système où les conflits d’usage entre l’usage que voulait faire le seigneur de ces bois, et l’usage que faisaient les paysans ou les serfs de ces bois, étaient assez contradictoires. Donc pour mettre tout ça en ordre, Philippe le Bel a instauré un corps de gardes forestiers. Donc c’est assez ancien les Eaux et Forêts ; ce que l’on appelle maintenant les Eaux et Forêts a pris corps sous Philippe le Bel.

Ruth Stégassy : Et les relations se sont maintenues, entretenues, jusque vers la révolution industrielle, dîtes-vous.

Geneviève Michon : La révolution industrielle a tout changé dans la mesure où les agriculteurs n’avaient plus... enfin il y a eu deux choses :
-  Il y a eu une révolution dans l’agriculture, et en particulier l’introduction de l’assolement triennal, qui permettait d’éviter les jachères, donc un certain recours aux espaces boisés. Donc ça, c’était un premier détachement de la forêt, comme élément indispensable des systèmes agricoles en Europe.
-  Et le 2ème élément a été la ruée, enfin l’émigration des paysans vers les villes. De fait, l’agriculture est devenue beaucoup moins importante. On s’est spécialisé dans la culture des céréales ou dans l’élevage. Et étant beaucoup moins universelle, cette agriculture moins vivrière, a perdu peu à peu sa composante forestière.

Ruth Stégassy : Le modèle ager est devenu dominant. Il y avait un autre modèle, que vous n’avez pas encore évoqué, Geneviève Michon, c’est l’hortus, le jardin.

Geneviève Michon : Alors l’hortus, là on entre dans des discussions qui amènent plus vers les pays du Sud, ou vers la Méditerranée. L’hortus, c’est un terme latin qui veut dire jardin. Le jardin est une grande composante de l’agriculture méditerranéenne. Et quand on va sous les tropiques, qu’on recherche un peu l’ager, on a du mal à le trouver. Parce que sous les tropiques dans les agricultures vivrières, on est souvent dans des espèces de fouillis végétaux, où il y a un peu de tout : il y a des petites plantes, il y a des plantes à tubercule, il y a des buissons, il y a des bananiers, il y a des arbres...

Il y a un ethnobotaniste français qui a beaucoup apporté à l’étude de ces systèmes paysans, qui s’appelle Jacques Barrot, qui travaillait en Amazonie, qui était agronome, et qui s’est dit : notre façon de penser l’agriculture ne va pas pour décrire ces systèmes. Et c’est lui qui a introduit le terme d’hortus, pour parler de ces – on va employer le terme jardin – mais pour parler de ces espaces qui mélangent un peu tout : qui mélangent les céréales, qui mélangent les plantes à tubercule comme le manioc ou l’igname, et puis des plantes beaucoup plus pérennes, qui ont une durée de vie beaucoup plus longue.

Ruth Stégassy : C’est impressionnant Geneviève Michon : tout à l’heure, vous disiez que les forêts domestiques, n’ont pas de nom parce que ce sont des non objets ; ça n’existe pas. Et là, je me souviens d’un article de vous, que j’ai lu, où vous parliez de Jacques Barrot justement. Vous disiez : c’est parce qu’il a parlé de l’hortus que quand je suis arrivée pour ma première mission sous les tropiques, je l’ai vu, cet l’hortus. Le fait de l’avoir nommé faisait que vous aviez repéré quelque chose de particulier. Et c’est à partir de là que vous avez commencé votre travail, votre quête sur les forêts des tropiques, qui sont hors de tous les systèmes de représentation que nous pouvons avoir.

Geneviève Michon : Quand on n’a pas de nom pour un objet, c’est un peu comme si cet objet n’existait pas. Nommer c’est essentiel pour ordonner le monde, et pour mettre les choses à leur place. Autrefois en français, on avait énormément de termes pour désigner les différents faciès des espaces boisés. Des termes qui faisaient référence à des aspects juridiques, d’autres qui faisaient référence à des pratiques, d’autres qui faisaient référence à une histoire de la parcelle. Tout ça s’est perdu au fur et à mesure que la forêt s’est un peu indifférenciée.

Et cette forêt des agriculteurs qu’on a nommée pendant un moment, dans la littérature, forêt paysanne, quand on est sous les tropiques elle n’existe pas. Alors elle imprègne tout le paysage, il y a de la forêt partout. Et on la voit comme un espèce de tout indifférencié, que les scientifiques ont classé avec des termes comme « forêt primaire » pour des forêts "non touchée par l’homme", des « forêts secondaires » pour des forêts qui avaient été abîmées par l’homme. Mais pas de termes pour désigner ces forêts travaillées par les paysans, reconstruites par les paysans. Donc c’était pour la plupart des scientifiques des forêts dégradées. On n’a pas de terme pour les forêts dégradées. Si, on les appelle secondaires pour faire joli. Mais déjà secondaires, ça les met en dessous des primaires. Donc il y a une échelle de valeur très claire qui s’exprime.

Et donc le fait de ne pas nommer quelque chose, montre qu’on ne le voit pas, d’abord. Et puis ça permet de ne pas le prendre en compte. Alors il faut savoir que l’organisation de l’administration forestière dans les pays du Sud est aujourd’hui un héritage de ce qui s’est passé pendant l’époque coloniale. Les administrations coloniales ont mis en règle la forêt d’un grand nombre de pays. Ils ont transposé leurs grilles de lecture, leurs normes, leurs appellations, aux forêts des tropiques. Ils ont oublié de transposer la forêt paysanne, de transporter ça avec eux, parce que ça ne plaisait pas trop aux forestiers.

Petite digression qui renvoie à tout à l’heure : on est, depuis Philippe le Bel jusqu’à l’époque industrielle, sur plusieurs siècles de conflits permanents entre les forestiers et les agriculteurs. La meilleure façon de régler ces conflits entre forestiers et agriculteurs, c’est de dire que les agriculteurs n’ont pas leur place en forêt. Et donc de surtout ne pas nommer les éléments boisés qui pourraient faire croire que les agriculteurs ont une certaine légitimité en forêt.

Donc le terme de non-objet pour la forêt paysanne n’est pas de moi. Ce sont des réflexions qui sont issues aussi d’autres collectifs, mais j’ai trouvé ça vraiment intéressant. J’ai beaucoup travaillé en Indonésie. L’Indonésie est un très grand pays, aux ¾, même aux 4/5ème forestier. Donc l’Etat fait des cartes des forêts, qui sont des cartes de l’état des forêts et des propriétés des forêts. Et l’Etat a repris les grandes catégories scientifiques des forêts : forêt primaire, forêt secondaire, forêt ouverte, et forêt convertie. Il n’y a pas de catégorie pour la forêt des agriculteurs, donc ça n’apparaît pas sur les cartes.

En Indonésie il y a 200 millions d’habitants ; la plupart sont des agriculteurs en milieu forestier. Donc ce qu’ils font dans les forêts n’existe pas. Ce n’est pas répertorié sur les cartes. Et ces forêts appartiennent à l’Etat. l’Etat reconnaît des droits à ceux qui ont converti la forêt. Donc les grands planteurs qui ont converti la forêt, on leur reconnaît des droits. Ces agriculteurs qui ont, à travers des pratiques relativement invisibles, créé des forêts que j’ai appelées domestiques - on y reviendra plus tard – et bien ces agriculteurs ne sont pas dans les cartes, n’ont pas de droits sur ces forêts.

On commence par ne pas nommer un objet, donc on le rend invisible. Donc on ne le voit pas sur les cartes, donc on ne le voit pas dans les législations. Et c’est comme ça qu’on efface toute une catégorie d’ayant-droits, de la propriété de la terre.

Ruth Stégassy : C’est comme ça aussi qu’on tranche systématiquement en faveur des grosses exploitations, des régimes forestiers, d’exploitation forestière. Et on va même plus loin, Geneviève Michon, puisque très souvent, ces agriculteurs sont considérés comme des prédateurs.

Geneviève Michon : Il y a à la fois deux traditions qui s’affrontent. La tradition des forestiers, du corps des forestiers, tous ces siècles de conflits entre forestiers et agriculteurs, où c’étaient des vrais conflits d’usage. La forêt paysanne, pour un forestier, ce n’est pas une belle forêt : il n’y a pas des gros arbres. Il y a des petits arbres, d’abord parce qu’on avait interdit aux agriculteurs d’exploiter ces gros arbres. Et de ce fait – est-ce que c’est de ce fait, on ne sait pas, on pourra y revenir - les forêts dont les agriculteurs avaient besoin étaient des forêts avec des plus petits arbres. Là on est dans la poule et l’œuf ; on ne sait pas... est-ce que c’est à cause des régulations que les agriculteurs n’avaient pas de gros arbres – on est en Europe -, ou est-ce que c’est parce qu’ils n’en avaient pas besoin ? Toujours est-il que ces forêts des agriculteurs avaient plutôt des petits arbres. Et une forêt pour un forestier, c’est une forêt avec de gros arbres, plutôt nettoyée parce qu’on y passe plus facilement. Donc il y a cet héritage un peu normatif, conceptuel. Après, il y a eu la foresterie scientifique, qui elle aussi a bien mis en ordre la forêt, avec des histoires de rotation, de cycles, etc. Et la forêt des agriculteurs est à l’opposé de la forêt des forestiers scientifiques ; on appelle cela de la foresterie rationnelle. On est dans ce registre de la foresterie qui ne peut pas reconnaître une forêt d’agriculteurs, parce que pour l’œil d’un forestier, ce n’est pas beau.

Et puis on est aussi dans un registre d’agronomes, qui eux aussi sont devenus des agronomes scientifiques. Là on remonte un peu à Diderot, l’Encyclopédie, la mise en ordre du monde. Pour ces agronomes, qui étaient plutôt des agronomes d’Ile de France, l’agriculture scientifique c’était aussi une agriculture bien ordonnée. On entre en plein dans la raison chère aux philosophes modernes : il faut que les choses soient bien ordonnées, bien à leur place. Pour ces agronomes, donc héritiers de l’Encyclopédie, une bonne agriculture c’était une agriculture où on voyait bien les champs. Il pouvait y avoir des arbres, mais bien en ligne, aux bords des champs, pas trop au milieu des champs. Et puis, la vraie agriculture, c’est le champ labouré – là, on est dans l’ager, on y revient -.

Et donc, toutes les pratiques des agriculteurs, et en particulier les pratiques qui font référence aux éléments forestiers, ne pouvaient pas être visibles ni reconnues, parce que c’était trop irrationnel, on va dire. Cela concerne l’agriculture des tropiques, mais aussi l’agriculture méditerranéenne. Toutes les pratiques des agriculteurs méditerranéens, en tous une grande partie des pratiques des agriculteurs méditerranéens tourne autour d’espaces boisés, dans lesquels on fait paître du bétail, dans lesquels on va récolter des plantes, dans lesquels on va planter d’autres choses. Et donc cette logique, cette rationalité des agriculteurs, des agronomes héritiers de l’Encyclopédie ne pouvait pas intégrer ces agricultures. C’était conceptuellement, normativement impossible.

Ruth Stégassy : On va continuer ce tour d’horizon de tous ceux qui ne peuvent pas voir, j’aime bien cette idée, Geneviève Michon. Parce qu’il y en a de plus récents : ce sont ceux qui sont pour la conservation de la forêt.

Geneviève Michon : Alors, ceux qui sont pour la conservation de la forêt, ils sont évidemment pour une nature... - là on est dans un héritage de philosophie anglo-saxonne - donc pour une nature sans homme. Il faut un peu voir d’où ils viennent. C’est une philosophie des grands espaces, une philosophie du grand ouest américain, de la découverte de ces immenses espaces. La ruée vers l’ouest, c’était aussi la ruée vers ce que l’on appelle en France la naturalité, ce que les anglais appellent le wilderness. Et donc une bonne nature, c’est une nature sans homme. De même que pour les forestiers, une bonne forêt c’est une forêt sans homme. Donc la conservation, pendant longtemps, s’est évertuée à chasser les hommes des espaces à conserver.

Et en forêt tropicale, on est aussi sur le mythe de cette forêt vierge. C’était le mythe des explorateurs, qui n’ont pas pu voir, et n’ont pas, encore une fois, voulu voir, que dans cette forêt il y avait des hommes, mais que ces hommes avaient contribué à façonner l’espace. Donc le mythe de la forêt vierge a la peau dure. Il a été repris sous des formes scientifiques, avec ces notions à la fois de forêt primaire et de climat. Ce sont une forêt à l’équilibre, bien évidemment sans hommes. Et tout ce que pouvait faire l’homme ne servait qu’à "perturber", ou dégrader, l’écosystème forestier. Donc le feu. C’est soit le feu des éleveurs dans les milieux un peu ouverts et secs, en milieu méditerranéen aussi. Soit le feu des agriculteurs qui pratiquent l’agriculture sur brûlis. Le feu, c’est une pratique entièrement éprouvée, à la fois par les forestiers et par les écologues, et par les gens de la conservation.

En forêt tropicale humide, comme la seule façon de pouvoir faire de l’agriculture avec peu de moyens, c’est de brûler, on ne peut pas tolérer des agriculteurs en forêt. Donc la conservation, pendant longtemps, s’est évertuée à écarter – on a appelé ça sous l’époque coloniale, "déguerpir" – les populations : vraiment les retirer de la forêt ou des espaces protégés, pour les mettre ailleurs.

Après, on s’est aperçu que ça ne marchait pas mieux, parce que les agriculteurs déguerpis revenaient, ou ils allaient pratiquer leurs agricultures ailleurs. Et on s’est interrogé pendant tout un moment - c’était dans les années 1980, après la conférence de Rio, hein, 1990 – on s’est interrogé sur le fait de pouvoir conserver la biodiversité – donc pas un écosystème vierge, mais plutôt de la biodiversité dans des espaces forestiers, à l’aide de, ou avec l’aide des habitants de la forêt -. Mais encore une fois, ces habitants de la forêt, on a essayé de faire un tri dans leurs pratiques. Et donc, tout ce qui concernait des pratiques un peut trop "violentes" sur l’espace forestier, on a écarté. Donc ça écarte encore une fois l’agriculture.

Donc on a essayé de garder des populations forestières, un peu image d’Epinal : des gens qui parcourraient la forêt, pour récolter quelques produits forestiers, à toute petite échelle, et sans abîmer l’écosystème. C’était des projets intégrés de conservation et de développement, où en gros on laissait les populations dans la forêt, à condition qu’elles ne fassent pas trop d’agriculture, et qu’elles aillent cueillir quelques rotins pour faire des paniers, qu’elles vendraient à quelques touristes. Ce n’est pas du développement, ça. Mais pendant tout un moment, la conservation a essayé d’intégrer le développement, revu et corrigé selon leurs définitions, et non pas selon ce que voulaient faire les populations forestières. Et puis on s’est aperçu que ça ne marchait pas, parce que faire trois paniers en rotin, ça ne permet pas de gagner sa vie, d’envoyer ses enfants à l’école, voire à l’université.

Donc on est revenu, et on est encore maintenant sur ce retour de manivelle, à une conservation un peu plus dure, dans laquelle on dit : non, il faut des espaces naturels dans lesquels on n’a pas l’homme. Bon, ça a une certaine légitimité. Mais le problème après, c’est de définir où est-ce qu’on va trouver ces espaces naturels pour les conserver, pour conserver effectivement de la forêt, ou des espèces animales en danger – le tigre, le rhinocéros, tout ça, sont des animaux s’accommodent mal avec trop de présence humaine -. Le problème, c’est que trouver maintenant des endroits où il n’y a pas d’homme, c’est un peu difficile. On est quand même un certain nombre de millions et de milliards sur cette planète, y compris sous les tropiques, donc il y a des vrais problèmes.

Ruth Stégassy : Des vrais problèmes, des solutions qui ne sont pas des miracles, mais qui dites-vous, ont le mérite d’exister, et d’avoir prouvé leur succès jusqu’à un certain point. Alors après avoir fait ce tour, et avoir pu mesurer combien il est difficile de s’approcher de cet objet, la forêt domestique, Geneviève Michon, vous aviez commencé à nous en décrire une tout à l’heure. J’aimerais bien que l’on y retourne cette fois, et que vous nous décriviez de quoi il s’agit. Ce n’est donc pas une opposition entre agriculture et forêt, ce n’est pas une opposition entre des chasseurs cueilleurs vierges de toute contamination avec le globe, et de méchants agriculteurs qui viendraient tout casser ; c’est autre chose.

Geneviève Michon : Alors j’aimerais d’abord faire un petit point sur ces populations forestières. Les populations emblématiques, ce sont les chasseurs cueilleurs, les populations amérindiennes, qui entre nous, pratiquent aussi de l’agriculture. Les vraies populations de chasseurs cueilleurs, ce sont les pygmées, quelques populations en Indonésie et quelques populations amérindiennes en Amazonie, et c’est à tout casser quelques dizaines de milliers de personnes sur les trois grands continents forestiers. Donc c’est très peu de monde. Donc la très grande majorité des habitants des forêts tropicales, sont des gens qui pratiquent une forme d’agriculture. Ils ne sont pas itinérants, ils ont des villages. Les villages peuvent bouger, sur un pas de temps assez long, mais ce sont des gens qui pratiquent l’agriculture comme en Europe, comme ailleurs dans le monde. C’est important de le garder à l’esprit.

Ces agriculteurs ont développé leur système d’agriculture - on n’est pas dans l’ager là, on est dans bien autre chose – dans des milieux forestiers. Et donc ces systèmes d’agriculture incluent des tas de pratiques, et donc des tas de différents petits systèmes. L’agriculture sur abattis brûlis, qu’on a qualifiée souvent à tort d’itinérante. Effectivement, les champs bougent. C’est-à-dire qu’on va cultiver une parcelle pendant 2-3 ans. Et puis on va laisser cette parcelle, et puis on va aller planter ailleurs du riz, du manioc, ou autre chose. Donc il y a 2 composantes dans cette agriculture sur abattis brûlis :
-  il y a l’abattis : là où on cultive le riz, le manioc. Ça les agronomes ont bien décrit, ils savent voir.
-  Et puis il y a toute cette phase de jachère. Si on prend sur le cycle, entre le moment où la parcelle est cultivée et le cycle de jachère, on s’aperçoit qu’on aura trois ans de culture, contre 10 à 30 à 50 ans de jachère. Personne ne s’est intéressé vraiment à ce qui se passait dans ces jachères. C’est quand même une grande partie du temps, et donc une grande partie des espaces et des paysages. Pour moi, ces jachères, sont un des éléments de la forêt domestique.

Quand on fait une jachère, on abandonne la parcelle. Et donc il y a à la fois des arbres qui étaient présents, qui repoussent par rejet, et qui vont refaire des arbres au bout d’un certain temps. Et puis il y a des germinations vont arriver, portées par des oiseaux, par d’autres animaux, par le vent. Et donc, on va avoir une petite forêt qui va se réinstaller, qui au départ est une forêt que les écologues qualifient de très secondaire ; ce n’est pas la même chose que les grandes et vieilles forêts. Et peu à peu, cette forêt va se diversifier dans le temps. Il y a aussi dans ces jachères des espèces qui ont été plantées par les agriculteurs, parce qu’elles vont leur être utiles. C’est des espèces fruitières, ça peut être des rotins, des espèces qu’on va garder ou planter pour le bois. Enfin voilà, il y a toute une partie de composantes utiles introduites dans les jachères par les agriculteurs, et on les laisse vivre leurs vies. Donc ça, c’est une des composantes.

Une autre forme de la forêt domestique a été appelée en Indonésie agroforêt : ce sont vraiment des forêts totalement reconstruites. A partir souvent de cet abattis dans lequel on plante du riz – on est en Indonésie -, les agriculteurs vont introduire des espèces qui leur sont directement utiles, qui sont la plupart du temps des espèces commerciales. Et donc, espèces commerciales, c’est pour l’obtention d’un revenu. Ils vont introduire ça "à grande échelle" : on n’est plus sur trois arbres fruitiers plantés pour aller récolter des fruits, ou sur trois bananiers. C’est pour transformer cet abattis en plantations commerciales, version agriculteur. Donc on n’est pas sur des plantations en ligne, désherbées, "rationnelles" – je vous renvoie aux physiocrates et à Diderot -. On est sur des espèces introduites dans les meilleurs endroits de ces parcelles. Et la grande contrainte des agriculteurs en milieu tropical, c’est la force de travail, c’est le capital travail. Et donc, c’est là-dessus que les agriculteurs vont jouer. Donc ils introduisent les plantes qui vont les intéresser ; en Indonésie, ça peut être de l’hévéa, du caoutchouc, l’arbre qui produit le caoutchouc. Ce n’est pas une espèce locale : c’est une espèce qui a été introduite depuis l’Amazonie, donc c’est une espèce qui a bien voyagé jusqu’à l’Indonésie. Ça peut être aussi des espèces locales. Il y a des espèces qui produisent de la résine. Il y a des rotins : là ce ne sont plus des arbres, ce sont des lianes mais qui vont pousser sur des arbres.

L’agriculteur travaille avec ses enfants, ses parents, mais voilà il y a peu d’ouvriers agricoles. Autant en Europe, le principal capital introduit dans l’agriculture, c’est du capital monétaire – des investissements pour acheter du matériel agricole, des intrants, des pesticides et des herbicides - ; sous les tropiques, le principal capital c’est la force de travail de l’agriculteur. Donc c’est la force et le temps. Donc on essaye de l’utiliser au mieux. Et si les plantes peuvent pousser toutes seules, ça permet d’aller travailler sur un nouvel abattis.

C’est pour ça que les agronomes ont eu tendance à qualifier les agriculteurs dans les pays du Sud de paresseux. Parce qu’ils plantent des arbres, et il ne s’en occupent pas après. Ils n’ont pas vu qu’ils étaient occupés à fond dans d’autres parcelles. C’est aussi une vieille histoire qu’on retrouve dans la littérature française, sur l’appréciation de l’agriculture méditerranéenne. Quand les agronomes, avec leur vision d’agronome français, sont arrivés en Corse au moment où elle est devenue française au 18ème siècle, ils ont regardé ce que faisaient les gens. La plupart des agriculteurs corses étaient à la fois éleveurs – ils faisaient une transhumance entre la moyenne montagne et la mer -, et planteurs de châtaignes. C’est une agriculture qui demande beaucoup de travail au moment de l’établissement, et qui est conçue de telle façon qu’il n’y aura pas besoin d’énormément de travail après. Comme ça le travail peut être libéré pour faire d’autres choses (des céréales, aller s’occuper des troupeaux). Et ça, c’est quelque chose que l’agronomie a mal comprise, a peu comprise, et n’a pas voulu comprendre surtout.

Ruth Stégassy : Sur le plan du travail, mais aussi sur le plan de l’intérêt que représentent ces cultures à très long terme. C’est vrai que l’échelle de temps à une importance considérable, Geneviève Michon. Vous dites que ces plantations forestières sont en quelque sorte les comptes en banque des agriculteurs.

Geneviève Michon : Ces systèmes tropicaux, méditerranéens, sont des systèmes d’investissement pour les générations futures. Il y a vraiment une espèce de solidarité transgénérationnelle. C’est des grands mots tout ça mais cela veut dire que quand moi je plante, je plante pour mes enfants, et puis surtout pour mes petits-enfants. Et je peux me permettre de le faire, parce que mon père et mon grand-père ont planté pour moi. Et c’est un aspect essentiel de ces cultures paysannes.

Ruth Stégassy : C’est aussi, disiez-vous, Geneviève Michon, la possibilité, certaines années, de pouvoir récolter et de pouvoir tirer des ressources monétaires, et cela pendant très longtemps.

Geneviève Michon : Ces cultures qui sont établies dans ces agroforêts indonésiennes sont des cultures de rente, qui sont vendues sur des marchés internationaux : des épices, le girofle, la cannelle, tout cela c’est du marché international. Le caoutchouc, n’en parlons pas. Et les résines, ça n’a l’air de rien, mais ce sont les bases des constituants de peintures, de vernis. Et les résines comme le benjoin, rentrent énormément dans la composition de parfums ; toutes les grandes industries pharmaceutiques fonctionnent avec du benjoin du Laos ou du benjoin d’Indonésie -.

Donc on est sur des marchés internationaux, et sur des cultures qui rapportent, qui sont vraiment là non pas le compte en banque mais le fond de roulement monétaire des agriculteurs. Ce sont souvent des cultures qui persistent : si on ne peut pas récolter une année c’est pas grave, si pour une raison ou pour une autre, on ne peut pas les récolter, ce ne sont pas des cultures qui vont s’abîmer. Donc il y a aussi un certain volant contre les aléas de la vie, les aléas climatiques. C’est une façon de gérer le risque. Et puis enfin dans ces agroforêts, il y a des espèces qui sont là pour ça : ce sont des arbres auxquels on peut avoir recours en cas de besoin, qu’on peut aller couper, vendre pour le bois. Et là effectivement, on est dans l’option compte en banque.

Ces systèmes, qui sont une des facettes de la forêt domestique, remplissent toutes ces fonctions : cela permet de vivre au quotidien, cela permet de dégager un certain surplus qui permettra d’envoyer les enfants à l’école, ou de soigner la grand-mère et de l’envoyer à l’hôpital. Et ça permet en cas de pépin d’avoir une somme d’argent disponible s’il le faut.

Ruth Stégassy : On est loin des clichés qu’on connaît sur les forêts et sur les pratiques forestières. Il y a des chiffres qui sont assez vertigineux, Geneviève Michon. Le fait que vous avez parlé de toutes petites parcelles, et de fait toutes ces forêts que vous venez d’évoquer, ces forêts domestiques – domestique, ça rattache à la maison, à ce qui est proche -, ce sont des toutes petites forêts, ce sont des forêts familiales pour la plupart. Il n’empêche qu’elles couvrent des dizaines de milliers d’hectares, voire des centaines de milliers d’hectares. Et si on revient sur l’exemple de l’hévéa, du caoutchouc que vous évoquez, en fait c’est l’écrasante majorité du caoutchouc exporté qui vient de ces forêts domestiques.

Geneviève Michon : Oui, en tout cas jusqu’à il n’y a pas très longtemps. Il faudrait peut-être réactualiser les chiffres. Mais jusqu’au début des années 2000, la grande majorité du caoutchouc était produite par l’Indonésie. Et en Indonésie, l’écrasante majorité des producteurs était des petits producteurs, qui avaient des systèmes de plantation en général mélangés : des hévéas plantés pas du tout en ligne, à très forte densité, avec des arbres fruitiers, enfin ce que l’on a qualifié d’agroforêt à hévéa, avec des taux assez importants de biodiversité, avec des animaux forestiers qui vivaient dans ces agroforêts.

Alors effectivement, chaque agriculteur a une petite parcelle : 1, 2, 3 hectares. Mais mis bout à bout, ça arrive à faire des centaines de milliers d’hectares. Et sur des morceaux relativement continus. Autant en France, on est sur ce que mes collègues appellent la petite forêt paysanne fragmentée. C’est vraiment sur des surfaces fragmentées, reliées par des haies, qu’on appelle en langage savant des forêts linéaires, qui sont aussi un élément de la forêt domestique en France. Mais en Indonésie, ce sont des grands blocs. Cela contribue à maintenir tout un environnement forestier qui accueille une grande partie de la biodiversité forestière.

Ruth Stégassy : D’autant, dites-vous, qu’aujourd’hui cette biodiversité est extrêmement attaquée et menacée dans les ultimes vestiges de forêts primaires.

Geneviève Michon : Oui, dans le massif indonésien, parce que des vestiges de forêts primaires, il y en a très peu. L’exploitation forestière est allée partout, en tout cas en basse altitude. On est sur une conversion aussi à grande échelle de ces forêts déjà exploitées. Et dans pas mal d’endroits, ce qui reste de biodiversité, c’est à travers ces forêts domestiques. On avait fait, bon ça remonte un petit peu maintenant, dans le milieu des années 1990, des relevés de biodiversité dans des agroforêts à Sumatra. Donc à Sumatra, déjà dans les années 1990, il n’y avait plus de forêts primaires en basse altitude. Et on avait trouvé dans ces agroforêts, qui étaient de très belles forêts, qui avaient été de tout temps confondues avec des forêts primaires, parce que le principal constituant était un des grands arbres des forêts primaires : dipterocarpaceae. Et dans ces forêts entièrement plantées par les paysans, on avait trouvé une trace de rhinocéros. Et le rhinocéros n’avait pas été vu dans la région depuis 40 ans. Donc il était là, et il se baladait dans ces agroforêts. Peut-être qu’il allait plus haut dans des forêts de montagne, un peu moins touchées, un peu plus "primaires". Mais en tout cas, ces agroforêts étaient un peu le prolongement des forêts primaires, qui étaient dans cette région là sous le statut du parc national. Et cela étendait l’habitat du rhinocéros, et il venait là comme il allait se promener ailleurs.

Donc ça nous a paru très important. Il y avait tous les grands singes – pas l’orang-outang qui n’existe pas dans ces coins-là à Bornéo -, mais tous les gibbons et autres singes, des tapirs... enfin voilà toute cette diversité animale dont pas mal d’espèces en danger, était présente dans ces agroforêts, des oiseaux... Certaines espèces n’y étaient pas, en particulier des oiseaux entièrement liés à la forêt ancienne. Peut-être qu’ils passaient dans l’agroforêt, en tout cas ils n’y nichaient pas. Les spécialistes nous ont dit que ce n’étaient pas des bons environnements pour ces oiseaux-là. Néanmoins, c’était on va dire mieux que rien, et de toute façon, s’il n’y a pas ça, c’est souvent rien.

Bon ça c’était dans les années 1990, depuis l’Indonésie a beaucoup changé. Les politiques agricoles ont continué à être ce qu’elles étaient, c’est-à-dire à promouvoir l’hévéa, le palmier à huile. Et une grande partie de ces agroforêts, donc de cet aspect-là des forêts domestiques, a, je pense, été converti. Parce que – et là, on en vient sur ces grands politiques internationales -, les politiques n’ont pas vu, n’ont pas compris, et ne soutiennent pas ces agricultures-là. Et donc on en revient aux cartes de tout à l’heure : les forêts sont soit là pour être conservées (parc national), soit là pour être exploitées (concession forestière), soit là pour être converties (conversion c’est les grandes plantations de palmiers à huile, d’hévéa, voire d’arbres comme les acacias pour faire de la pâte à papier). Et devant ce rouleau compresseur, les forêts domestiques ont du mal à résister.

Ruth Stégassy : C’est-à-dire que ces forêts d’hévéas, qui étaient productives, qui permettaient d’alimenter le marché mondial, ont été détruites pour être remplacées par des plantations d’hévéas ? On est passé d’un écosystème à un système monospécifique.

Geneviève Michon : On est en train de passer à ça. Les gouvernements soutiennent les grands planteurs et les grandes plantations, et les plantations à hauts niveaux d’intrants, comme on dit dans les sciences agronomiques, c’est-à-dire où il faut des pesticides, des herbicides, et de la gestion rationnelle. L’accompagnement technique, c’est fait, pour l’hévéa, pour les palmiers à huile, pour arriver à – alors l’hévéa est un arbre forestier, le palmier à huile est aussi un palmier de forêt - ; ils ont dû être quand même pas mal transformés pour se retrouver en plantations mono-spécifiques, en ligne, sur des dizaines de milliers d’hectares. on a bien trafiqué le génome de ces arbres, pour les transformer en arbres de plantation.

Il n’y a eu aucun accompagnement technique sur le système paysan, c’est-à-dire comment on peut faire pour travailler sur la sélection sur ces arbres, pour qu’ils produisent mieux, mais dans des environnements qui restent forestiers. Et donc évidemment, la plupart des clones qui sont vendus pour l’hévéa et puis le système technique du palmier à huile en Indonésie, font que c’est assez au point, et ça peut rapporter gros, sur le court terme. Donc les agriculteurs, comme vous et moi, ont besoin d’argent. Il n’y a pas de raison que eux n’aient pas accès à certains avantages du développement, quand on n’arrête pas de leur vanter, sur le court terme, combien ils vont pouvoir récolter s’ils transforment un hectare de forêt ou d’agroforêt en un hectare de palmier à huile. Au bout d’un moment, ils ne réfléchissent plus, ils transforment, parce que c’est le rouleau compresseur. Comme ça a été chez nous le rouleau compresseur pour détruire la petite agriculture, le système de polyculture-élevage. C’est la même chose.

Ruth Stégassy : J’employais à dessein le mot d’écosystème tout à l’heure, parce que vous insistez dans vos écrits – et ça me paraît effectivement important - sur cette conception écosystémique qu’ont les paysans, qu’ont les agriculteurs, dans leur façon de travailler. C’est-à-dire qu’il ne s’agit pas simplement de laisser des plantes arriver, ou des animaux passer, parce que tout simplement on s’économise de la force de travail ; c’est qu’on considère qu’il est important que toutes ces espèces soient là. Et certaines sont utiles, d’autres sont inutiles, en tout cas sur le plan économique. Mais elles ont d’autres formes d’utilité : symbolique, sociale...

Geneviève Michon : Oui. On en vient à toute une vision où on n’est pas dans la spécialisation du monde comme chez nous. Chez nous on spécialise les espaces, on spécialise les gens, on spécialise un peu tout. Pour produire une chose, ça on va être fort : on va la produire en quantité, on va être très efficace. On est loin de cette conception. Et puis il y a aussi la raison pratique, qui fait que la plupart des agriculteurs des pays du Sud ne peuvent pas se permettre d’avoir des systèmes hyper-spécialisés, parce que c’est trop risqué. Et le niveau de risque, que ce soit du risque des aléas de la vie – on tombe malade -, que ce soit le risque climatique – et il devient de plus en plus important -, il faut mettre en place des systèmes qui gèrent le risque. Et ça, c’est basé sur la diversité.

Donc c’est une autre conception du monde. Moi je me souviens toujours d’une interview d’un agriculteur. Un agronome venait lui demander, mais pourquoi est-ce que tes arbres ne sont pas plantés en ligne ? Et pourquoi est-ce que t’as toutes ces espèces qui ne servent pas à grand chose ? Et l’agriculteur a retourné ces questions en disant : mais pourquoi est-ce que je devrais planter mes arbres en ligne ? Pourquoi est-ce que je devrais supprimer toutes ces plantes, qui ne me gênent pas ? Bon, il y a des tas d’expérimentations locales qui ont été faites. Si je coupe cet arbre-là, d’un coup je vais avoir plein de parasites sur mon autre arbre qui justement m’est utile. Donc il y a une connaissance très fine de ce que l’on appelle l’écosystème ou le fonctionnement écosystémique effectivement, bon ça ne s’exprime pas comme ça. Mais il y a une connaissance très importante de la liaison de tous ces éléments qui sont là, et de l’importance de ce que nous, on nomme diversité. Tout est relié, tout est connecté, on ne va pas aller sur le New Age ! Néanmoins c’est cette conception-là, c’est-à-dire que tout est relié et les pratiques des paysans s’insèrent dans cette vision du monde, où tout est relié, tout est interdépendant. Donc voilà, c’est ce que l’on peut appeler nous, avec notre langage de scientifiques, une vision écosystémique.

Ruth Stégassy : Geneviève Michon, il y a aussi l’hyper-simplification qui accompagne tout ça dans les systèmes de représentation, dans les imaginaires. Je pense là à un autre travail que vous avez effectué sur les forêts qui produisent l’huile d’argan, au Maroc. Que vous décrivez comme un processus de simplification, qui va jusqu’à la stupidité.

Geneviève Michon : La forêt d’arganiers, c’est la grande forêt du sud-ouest marocain, et ça couvre à peu près un million d’hectares, un petit peu moins, de façon plus ou moins boisée, avec plusieurs millions d’agriculteurs aussi sur ces espaces. Et on présente la forêt d ’arganiers comme une forêt en danger, parce que les agriculteurs l’ont surexploitée à travers leur pratique d’élevage, de chèvres et de moutons.

Depuis 10-15 ans, la coopération internationale, et des scientifiques et des ONG marocaines, ont essayé de valoriser un des produits de la forêt d’arganier : l’huile d’argan. C’est une huile qui était utilisée dans les villages, aussi bien sur le plan alimentaire que le plan cosmétique, rituel aussi. Elle a été "découverte" comme un huile pleine de bienfaits. Donc ces entreprises de commercialisation ont bien marché. Tellement bien maintenant qu’il y en a partout de l’huile d’argan. C’est devenu un très grand commerce international. Et cette huile est toujours vendue, vantée, comme une huile venant d’un écosystème naturel, en danger, et produite par les femmes. Donc si on achète de l’huile d’argan, on fait du bien à l’écosystème, puisqu’on va contribuer à le protéger, on va faire du bien aux femmes, puisqu’on va contribuer à les développer. Et voilà, donc on a bonne conscience.

En fait, quand on s’est penché sur la forêt d’arganiers, d’abord il est évident qu’avec cette densité d’agriculteurs qu’il y a dans l’agroforêt d’arganiers depuis des siècles, on aura du mal à parler de forêt naturelle. Là aussi, on a montré avec des collègues de l’IRD combien cette forêt d’arganiers était une forêt domestique, avec des pratiques de domestication qui sont invisibles... si on ne veut pas les voir ! Mais, autant dans la châtaigneraie c’est facile ; il y a des variétés reconnues, des grosses châtaignes, des petites châtaignes. Pour reproduire une variété de châtaigniers, on doit greffer, donc là on est dans des vraies techniques connues de domestication. Mais autant dans la forêt d’arganiers ça ne se voit pas. Et les gens disent : on ne plante pas l’arganier. C’est vrai, ils ne plantent pas l’arganier. Par contre, ils sélectionnent les endroits où ça va pousser. Et surtout, quand les arganiers poussent dans les champs, ils vont façonner l’arbre, de telle façon que ça va devenir un bel arbre : ces beaux arbres qui ont des allures de parasols. Si on les laisse pousser tout seuls, ça ressemblera à des buissons.

Donc la domestication prend des formes invisibles, mais néanmoins très très fortes. La domestication passe aussi par l’apposition de droits sur tout cet espace. Il y a des espaces qui sont des espaces d’appropriation privée, qui appartiennent à des familles, il y a des espaces qui appartiennent à des lignages (donc à plusieurs familles qui sont reliées par des liens de parenté). Il y a des espaces communaux, qui ont l’air d’espaces sur-pâturés, complètement dégradés mais qui le sont à dessein. Donc il y a toute une apposition de pratique différenciée, de droits différenciés, qui font que la forêt d’arganiers est pour nous une véritable forêt domestique, et qu’on ne peut pas la vendre comme une forêt naturelle en voie de dégradation. Elle n’est surtout pas en voie de dégradation. Ça veut dire que les pratiques des paysans là ne font que la dégrader. C’est une aberration, c’est pire qu’une aberration, c’est pire qu’un contresens, à mon avis.

Ensuite, cette huile d’argan est vendue comme l’huile des femmes, le secret des femmes. Effectivement, ce sont les femmes qui fabriquent l’huile à la main. C’est énormément de travail, et les opérations de développement ont mis en place des coopératives, qui sont des coopératives de femmes. Tout cela relevait d’une très bonne intention : essayer de sortir la femme de son foyer, sans comprendre vraiment ce qui se passait dans le foyer, quel était le rôle de la femme. Mais bon, il fallait la sortir de son foyer, lui donner une activité économique visible... donc Coopérative de femmes !

Et donc maintenant l’huile d’argan – et ça on le voit sur les étiquettes, sur tout ce qui est raconté autour de l’huile d’argan - c’est une huile naturelle. On voit des images de femmes en train d’extraire l’huile avec leurs moulins à mains. Toute l’huile d’argan est extraite par des machines. Donc il y a une telle opposition entre l’image qui va faire qu’on va acheter de l’huile d’argan, parce que c’est bon pour tout y compris pour la peau, et la réalité, à la fois de la forêt d’arganiers, des relations entre les paysans, les agriculteurs et la forêt, du rôle de la femme et du rôle de l’homme. On ne peut pas effacer le rôle de l’homme. L’homme est là, parce qu’il participe aux pratiques d’élevage, aux pratiques de domestication, de façonnage de l’arbre, de labour des parcelles, au transport des noix – il ne récolte pas, mais il transporte -. Donc quand on efface l’homme, et bien l’homme il ne se sent pas bien.

Je ne vais pas défendre l’homme contre la femme, mais on ne peut pas non plus se permettre de dire n’importe quoi. Sur ces forêts domestiques, on passe souvent son temps à caricaturer. Et on en arrive à dire n’importe quoi. Donc je ne sais pas s’il vaut mieux ne pas les voir, s’il vaut mieux dire n’importe quoi. Parce que dans les deux cas, on arrive à des projets, à des politiques, qui vont à contresens de ce que font les agriculteurs.

J’aimerais finir en parlant de ce qu’avait dit un professeur à Polytechnique, qui parlait de système de connivence entre les hommes et la nature. Et ça c’est vraiment des très beaux systèmes de connivence, où on est dans l’interaction, dans cette connectivité, sur le long terme, donc sur une histoire longue, et à long terme devant nous. Et si on ne comprend pas ça, on va un peu dans le mur.

Ruth Stégassy : Voilà, c’est terminé pour ce matin. Nous recevions donc Geneviève Michon.

 

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