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Le Plan B

Emission du 5 janvier 2008 / Catégories : Catastrophe, Monde

Description

Lester Brown présente ici les deux instituts qu’il a fondé, le World Watch Institute et le Earth Policy Institute, le profil des personnes qui y travaillent, ainsi que les versions de ses livres Le Plan B, et leur portée globale. Il donne deux exemples de déclin de civilisations disparues et fait un parallèle avec notre civilisation, et introduit le problème de la pénurie de l’eau. Cette dernière est ensuite rapprochée de la demande en céréales. Est présenté alors le déclin de production pétrolière, et son lien avec la production céréalière au travers des agro-carburants. Puis vient le problème de la croissance de la population, générateur de conflits suite à une compétition sur les terres. La notion d’états défaillants est abordée, où il est question de l’ouragan Katrina et de la canicule de l’été 2003 en Europe, avec mise en opposition des décisions locales de solutions pour un développement durable et l’utilisation des énergies renouvelable. Est souligné aussi le fait que l’on fait trop peu attention aux questions démographique. Lester Brown indique pour conclure que les différents problèmes sont gérables mais demandent un état d’esprit proche de celui d’une mobilisation d’avant-guerre.

Invités

  • Lester Brown, auteur de : le Plan B

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Ruth Stégassy : Terre à Terre, le magazine de l’environnement. Ce matin, pour l’année 2008 : Plan B.

Lester Brown, si vous êtes bien connu des milieux écologistes en France, votre réputation pour l’instant n’a pas véritablement excédé ce premier cercle, j’aimerais donc que vous vous présentiez, en quelques mots, que vous nous parliez du World Watch Institute que vous avez fondé, si je ne m’abuse dans les années 1970, 1974, je crois, puis du Earth Policy Institute, qui sont des références. Des références aussi bien en matière de données, sur les questions d’environnement, qu’en matière de propositions, très concrètes. Donc quelques mots peut-être sur ces deux instituts et sur vous-même ?

Lester Brown : En 1973, j’ai commencé à me rendre compte qu’il fallait mettre en place un institut de recherche qui s’intéresse aux questions écologiques mondiales. Il se trouve précisément qu’à ce moment là, je me suis rendu compte que le vice président de la fondation Rockfeller s’intéressait lui aussi de plus en plus à un tel institut et voulait le mettre en place. La fondation Rockfeller m’a donné à l’époque un demi-million de dollars pour lancer ce World Watch Institute. C’était en 1974. Et cet institut, nous l’avons créé pour analyser les questions écologiques de portées mondiales. J’ai été président fondateur, de cet institut, je le suis resté pendant 26 ans, après quoi je suis devenu président du conseil d’administration. Mais pendant que j’occupais ces fonctions, il y avait des choses que je voulais continuer de faire. Donc tout en gardant ce siège, j’ai développé parallèlement un autre institut, Earth Policy Institute, qui est beaucoup plus petit, qui comprend huit personnes, moi y compris ; c’est vraiment une petite bureaucratie, par rapport à ce que l’on voit d’habitude à Washington. Et l’objectif de ce deuxième institut, c’est de nous donner une idée de ce que sera un développement durable et comment y parvenir, la route à suivre. D’où l’idée de développer un plan formel, qu’on a appelé le Plan B. Ce plan a été fait dès les débuts de la création de l’Earth Policy Institute, ensuite viendra la version 2.0, et suivra la version Plan B 3.0, donc c’est un plan qui est en évolution constante.

Ruth Stégassy : Vous pouvez peut-être nous dire qui sont les gens qui travaillent avec vous, vous-même vous êtes agronome, donc vous êtes au départ intéressé à l’agriculture et de là vous avez élargis. Mais quels types de personnes est ce que vous avez recruté pour l’équipe du World Watch Institute, puis du Earth Policy, pour cette petite bureaucratie que vous étiez en train d’évoquer ?

Lester Brown : Les gens qui travaillent au World Watch Institute sont recrutés avant tout parce que ils ont un bagage interdisciplinaire, moi-même par exemple effectivement je suis agronome, mais j’ai également des diplômes en sciences économiques, en science de l’administration également, donc un bagage assez vaste, et ce que nous faisons, c’est un travail interdisciplinaire. Donc, nous avons plutôt tendance à recruter des jeunes gens qui ont un bagage assez vaste, à large spectre. Dans le domaine des sciences de la terre, par exemple, il se trouve que l’université de Stanford propose une formation aux sciences de la terre, avec vraiment un cursus très large, à très large spectre, et notre directeur de recherche vient de Stanford. Mais nous avons également des gens qui ont pour la plupart une licence, parfois une maîtrise, mais qui en tout cas ont vraiment un bagage interdisciplinaire, c’est ce genre de profil que nous recherchons.

Ruth Stégassy : C’est ce qui explique j’imagine le coté extrêmement large des données que vous collectez et qui sont à disposition d’une manière générale sur le site, dans les publications des instituts que vous dirigez. Vous avez parlé, Lester Brown, de la question environnementale globale de la planète, et de fait je pense que c’est le premier aspect qui frappe énormément dans ce livre, Plan B, qui vient d’être publié aux éditions Calmann Lévy. C’est le coté extraordinairement planétaire des informations que vous donnez et qu’on a l’habitude d’entendre de manière extrêmement dispersée. Je trouve que l’image qui en ressort est tout à fait différente du fait de cette collection, que vous avez faite.

Lester Brown : Je pense que si Calmann Levy et Nicolas Hulot se sont intéressés à ce livre c’est parce que Nicolas lui-même reconnaît que son travail, son livre sur l’impact écologique, se sont intéressés surtout à la France, ce qui est compréhensible. Mais entre temps ils souhaitent élargir l’horizon, ils veulent commencer à voir la France dans un contexte global, et lorsque l’on fait cet élargissement de contexte, on voit tout un tas de choses que l’on n’avait pas vu nécessairement lorsque l’on se concentre exclusivement sur la France.

Ruth Stégassy : Ou sur n’importe quel pays.

Lester Brown : Absolument. Historiquement les questions écologiques on toujours été des questions locales : déforestations, érosion des sols, mais entre temps certaines de ces questions sont devenues des questions qui nous concernes tous, au plan global. Nous avons étudié des sites archéologiques de civilisations anciennes qui ont suivi une voie écologique qui n’était pas durable, mais c’était des questions locales, les sumériens, les mayas. Entre temps c’est notre civilisation globale qui est menacée aujourd’hui : soit nous allons surmonter les difficultés tous ensemble, soit nous allons connaître le déclin et peut être l’effondrement, ensemble également, et c’est ça la nouveauté. Il y a beaucoup de choses qui doivent être faites au plan national, mais il faut aussi travailler au plan international. On voit par exemple, le phénomène actuellement des états défaillants, et chaque année la liste des états défaillants ne cesse de s’allonger.

Ruth Stégassy : On va revenir sur cette question des états défaillants, mais vous venez d’évoquer les apports de l’archéologie, qui sont assez inattendus, et j’aimerais peut être que nous parliez de ces civilisations disparues, vous avez évoqué la civilisation maya, la civilisation sumérienne.

Lester Brown : Le maillon faible dans ces civilisations anciennes semble avoir été l’approvisionnement alimentaire. Dans le cas des sumériens, il faut savoir que c’était une civilisation extraordinaire. Ils ont mis en place un système d’irrigation qui était fondé sur l’irrigation gravitaire, ils ont pris de l’eau dans l’Euphrate, ont utilisé un système de canaux gravitaire pour irriguer leurs cultures. Ca leur a permit de dégager un excédant alimentaire qui a permit de créer les premières citées, de mettre au point la roue, les premières langues écrites. Tout ceci c’est fait à ce moment-là, c’était vraiment une avancée extraordinaire. Mais il y avait un problème dans ce système d’irrigation qu’ils n’ont peut être pas compris à l’époque. Lorsqu’ils ont pris cette eau dans l’Euphrate pour irriguer les terres, il y a une partie de l’eau qui s’est infiltrée dans les sols, et au bout d’un certain nombre d’années, la nappe phréatique s’est approchée de la surface. Elle a gonflée, et à ce moment là, elle s’est évaporée dans l’atmosphère, mais les sels qui se trouvaient dans cette nappe phréatique souterraine, les sels minéraux eux, ne ce sont pas évaporés, donc ils ont commencés à se concentrer à la surface des terres, et il y a eu évidement une salinisation des terres, qui a fait que les cultures sont devenues moins importantes. Ils sont passés à ce moment là à la culture de l’orge, plus facile à cultiver, mais l’orge à son tour a décliné, et la civilisation sumérienne a disparue. Dans le cas des mayas c’est probablement la déforestation et l’érosion des sols qui a au final mis à mal toute l’organisation de l’approvisionnement alimentaire. Et puis il y a eut un conflit entre les villes mayas justement pour cette nourriture et c’est ce conflit qui a amené, à terme, à cette destruction de la civilisation maya et puis ensuite la forêt a repris ses droits. Là, encore une fois, on voit que c’est probablement la nourriture, l’alimentation qui était le maillon faible ce sera peut-être le même cas pour nous. Voyez ces 7, ces 8 dernières années, on produit moins de céréale qu’on en mange ce qui veut dire que ces 7, 8 dernières années on a du piocher dans nos réserves pour répondre à la demande.

Ruth Stégassy : Mais comment se fait-il que la production de blé et de céréales ait tellement baissé par rapport à la consommation ?

Lester Brown : La production n’a pas baissé. Elle a même augmenté pendant ces années mais elle n’a pas progressé aussi vite que la consommation, d’où 7 années de pénurie où on a du piocher dans les stocks, qui sont d’ailleurs à leur niveau historique le plus faible, ce qui explique aussi pourquoi les prix des denrées alimentaires grimpent partout dans le monde. Le fait est qu’entre temps l’arsenal des technologies auxquelles on peut avoir recours pour améliorer la production céréalière disparaît puisque nous savons plus ou moins faire les choses maintenant au mieux. Donc la productivité des terres céréalières qui étaient jusqu’en 90 en progression de plus de 2 pour cent par an, elle progressait plus vite que la population, et bien maintenant elle progresse de 1,2 ou même 1 pour cent par an cette production céréalière. Puis il y a autre chose qui s’oppose à cette progression de la rentabilité, c’est l’approvisionnement en eau. Les nappes phréatiques sont moins importantes, on y puise abondamment, les Etats-Unis notamment, et c’est un problème intéressant, c’est un problème qui n’est pas visible. Si la forêt tropicale est brûlée ou disparaît de la carte on va voir ça aux journaux télévisés, etc., mais la nappe phréatique on ne la voit pas. C’est simplement quand les puits s’assèchent qu’on se rend compte de ce qui se passe. Or, c’est ce qui se passe actuellement dans bien des endroits sur Terre. Et donc il y a beaucoup de gens que nous connaissons et qui disent : on voit bien qu’on s’approche de pénurie en eau, mais tout le monde n’est pas vraiment relié directement à cette réalité pour se rendre compte que, qui dit moins d’eau, dit également moins d’alimentation. Il faut savoir que 77 pour cent de l’eau disponible sur Terre est utilisée pour l’irrigation, 10 pour cent seulement pour les usages domestiques, et le reste pour les usages industriels.

Ruth Stégassy : Le chiffre exceptionnel que vous donnez, le chiffre tout à fait ahurissant que vous donnez, Lester Brown, c’est 1000 tonnes d’eau pour une tonne de céréales.

Lester Brown : Oui. On oublie à quel point il faut beaucoup d’eau pour produire des céréales. Exemple : sous une forme ou sous une autre nous allons boire environ 4 litres de liquide d’eau par jour, bière, café, thé, eau, jus de fruits, etc. Mais ce que nous mangeons chaque jour, pour le produire il faut 2000 litres d’eau, c’est-à-dire 500 fois plus. Il faut énormément d’eau pour produire les denrées alimentaires. Et c’est de là que vient cette pénurie en eau. Il y a des pays comme le Yémen, par exemple, où la production céréalière a chuté de 70 pour cent ces dernières années, même chose en Arabie Saoudite, en raison de l’assèchement des nappes phréatiques. En Chine, la récolte de blé est de 5 millions de tonnes cette année, il y a 10 ans c’était plus de 20 millions de tonnes, mais la pénurie d’eau, dans le nord de la Chine est une réalité qui affecte ces récoltes de blé. Ce sont des phénomènes que l’on va avoir de plus en plus. Imaginez que nous avons 70 millions de personnes à nourrir en plus chaque année, au moment même où la capacité à produire des denrées alimentaires s’amenuise dans les pays parce que les nappes phréatiques disparaissent, mais aussi parce que les villes utilisent de plus en plus de cet approvisionnement en eau. Et dans cette concurrence pour l’eau l’agriculteur perd invariablement puisqu’il ne peut pas payer beaucoup pour cette eau. Il faut avoir 1000 tonnes d’eau pour produire une tonne de céréale.

Ruth Stégassy : Et donc en fait on se trouve aujourd’hui dans des situations, aux Etats-Unis en particulier, où des villes rachètent des contrats d’eau, sur des fermiers, et donc de l’eau qui était destinée à l’agriculture part pour les villes parce que là elle est payée plus cher.

Lester Brown : Les villes prélèvent l’eau de l’agriculture dans le monde entier, y compris dans les grandes plaines des Etats-Unis. Au sud ouest des Etats-Unis, il y a un marché de l’eau qui se fait quasiment tous les jours. Ca peut être les services d’une municipalité, ça peut être un agriculteur qui va vendre son eau, tout ces droits sur l’eau parce qu’il va gagner beaucoup plus en vendant cette eau qu’en l’utilisant pour produire des denrées alimentaires. Ce sont des choses qui se font dans le monde entier, en Chine, au Moyen-Orient. Ce qui est assez intéressant si vous voyez toute la partie de l’Afrique du Nord, qui va du Maroc, de l’Algérie, la Tunisie à la Libye, l’Egypte, vers ensuite le Moyen-Orient, jusqu’à l’Iran, on voit que chaque pays maintenant arrive au bout de ses ressources en eau. Donc quand ils ont besoin d’avantage d’eau pour les villes, il faut savoir que les villes se développent, ils vont prélever cette eau sur l’agriculture et ensuite importer des céréales pour faire la différence avec cette perte de capacité de production céréalière. Pourquoi ? Parce qu’il faut 1000 tonnes d’eau pour produire une tonne de céréales. Donc si vous avez une pénurie en eau, la manière la plus efficace d’importer de l’eau c’est sous la forme de céréales, et l’eau qui est nécessaire pour produire les céréales, et bien elle va être produite ailleurs. C’est ce qu’on importe aujourd’hui en Afrique du Nord, au Moyen-Orient, ça équivaut à ce qu’apporterait l’eau d’un deuxième lit dans la région. Donc ce que l’on voit aujourd’hui c’est que le marché à terme, des céréales, est devenu un marché de l’eau. C’est sous cette forme aujourd’hui que l’on fait commerce de l’eau, c’est sous la forme de céréales, c’est beaucoup plus efficace que de, effectivement, échanger l’eau sous forme d’eau.

Ruth Stégassy : Autre facteur qui affecte, évidemment l’alimentation mondiale, c’est le pétrole, et plus particulièrement les puits pétrolier. Quand vous avez écrit le Plan B, c’était en 2005, vous vous inquiétiez du fait que le baril de pétrole arrivait à 50 dollars, et vous vous demandiez si c’était accidentel ou si ça allait rester à peu près dans ces zones là. Aujourd’hui, au moment où nous faisons cette interview, le baril de pétrole est en train de frôler les 100 dollars, et on n’imagine pas qu’il va redescendre.

Lester Brown : Une des choses dont je parle dans le Plan B, version 2.0, c’est cette situation pétrolière de plus en plus tendue et le fait que la production de pétrole va atteindre un pic très bientôt. Il y a quelques jours nous venons de faire une analyse, justement à l’Earth Policy Institute, et ce que l’on constate, c’est que si l’on compare les données de production pétrolière pour les premiers mois de 2007, on constate que il y a une chute par rapport à la production 2006. On voit par exemple un repli de la production de 6 pour cent en Arabie Saoudite par rapport à l’année dernière. Alors si il y a déclin en Arabie Saoudite, le reste va suivre très probablement, mais ce que nous pensons également c’est qu’il y a une autre possibilité, peut être plus probable d’ailleurs. Il est possible que l’on ait atteint un pic de production en 2006 et que l’on ait un premier déclin en 2007, qui sera suivit par d’autres déclins les années qui suivront. Et c’est intéressant par ce que les projections officielles, celles de l’Agence Internationale de l’Energie, pensent qu’il va y avoir une poursuite de l’augmentation de la production jusqu’à 2020, 2030. On passerait à 120 millions de barils, alors qu’on est à 85 actuellement, millions de barils. Or nous pensons que ce n’est pas le cas, mais la chose qu’il faut garder à l’esprit quand on regarde cette situation du pétrole au plan mondial, c’est que les 20 plus grands champs pétrolifères jamais découvert l’on été en 1917 et 1978. Ce qui veut dire que ces 30 dernières années nous n’avons pas découvert de grands champs pétrolifères, j’entends par là qui seraient dans le classement des 20 premiers. Il se trouve que certains de ces vieux champs pétrolifères, justement, sont âgés, et que la production décline, c’est le cas d’ailleurs pour la plupart d’entre eux, et nous n’avons rien pour les remplacer, il y a juste quelques petites découvertes, par ci, par là. Mais en 2006, par exemple la consommation mondiale a été de 30 milliards de barils, et les nouvelles découvertes de 9 milliards de barils. Chaque année depuis 1980, la consommation a dépassé les découvertes, ce qui veut dire que les réserves s’amenuisent d’année en année. Vous disiez que le prix du pétrole était de 50 dollars le baril l’année dernière et que l’on est à presque 100 dollars actuellement. Et bien, on peut penser qu’on atteindra 150, 200 dollars le baril dans les années à venir. Evidemment, parce que tout le monde veut du pétrole, de plus en plus, mais aussi parce que si on a atteint un pic de production et qu’on commence à avoir un déclin de la production, personne, aucun pays ne pourra avoir d’avantage de pétrole, à moins qu’un autre pays en ait moins. Si la quantité disponible est fixe, il y aura évidemment une politique de la pénurie qui va se mettre en place, mais ça ne concerne pas simplement le prix du pétrole, puisqu’il faut comprendre qu’aujourd’hui le prix du pétrole et le prix des denrées alimentaires est étroitement lié. Aux Etats-Unis, nous avons décidés, dans les années 1970, à l’époque du premier choc pétrolier, de lancer un programme de conversion des céréales en éthanol, nous avions à ce moment là des excédents agricoles, et on savait comment transformer les céréales en carburant, c’était un très bonne idée, et c’est vrai, à l’époque, puisqu’on avait des excédents de production, c’était très bien. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, mais il y a cette frénésie de l’investissement dans l’éthanol. Après l’ouragan Katrina, on a vu que les prix de l’essence ont grimpés, 3 dollars le galon, et on s’est dit à ce moment là, il faut absolument transformer les céréales, surtout le maïs, en éthanol. Près de 20 pour cent de la production céréalière de cette année va être convertie en éthanol et l’année prochaine on sera à près de 30 pour cent de conversion. C’est en fait une nouvelle utilisation, non alimentaire, des céréales, très importante, et qui affecte, le prix, bien sûr, des denrées. Si vous ajoutez à cela le changement climatique, la pénurie en eau, le fait que de plus en plus on utilise les terres arables à des fins non agricole, surtout en Californie, le fait qu’on utilise les terres arables pour construire des maisons, des usines, pour également construire des routes, tout ceci fait que aujourd’hui, on se retrouve dans une situation où la division qui existait traditionnellement entre l’économie alimentaire d’une part, et énergétique d’autre part, disparaît. Ce sont deux économies qui sont en train de fusionner aujourd’hui. Dans une telle situation le prix des céréales grimpe pour rejoindre son équivalent pétrole, puisque si le prix que l’on peut payer pour une denrée alimentaire est moindre que ce que l’on peut payer pour transformer tout cela en carburant, en énergie, évidemment, la valeur du marché des céréales va être attiré par le prix de l’énergie. Si on a un baril à 100, 150 dollars, le prix des céréales va suivre, si on arrive à 200 dollars le baril, le prix des céréales va grimper également. Aujourd’hui on a une compétition de concurrence ouverte entre 850 millions de personnes qui ont une voiture, qui veulent rester mobiles avec cette voiture, et qui se soucient peu de savoir d’où vient l’essence, et 2 milliards de pauvres, les plus pauvres du monde, qui eux, essayent tous simplement de survivre, et ces gens qui se battent, sont en concurrence pour la même ressource céréalière. Donc, on se retrouve confronté tout à coup à un véritable problème moral, éthique et politique. Comment résoudre cette équation ? Il n’y a pas d’institution spécialisée des Nation Unies qui soit là pour faire la médiation entre ceux qui ont des voitures et ceux qui ont faim, et qui veulent les uns et les autres ces céréales. On se retrouve donc tout à coup confronté à un problème qu’on n’a jamais rencontré auparavant.

Ruth Stégassy : A quoi on va ajouter deux remarques, dans le même temps la planète se rétrécie, pour diverses raisons, que vous allez nous exposer, et la population s’accroît.

Lester Brown : Ce que l’on commence à voir, c’est en fait, l’effet de la progression démographique rapide, de la croissance également économique, les effets de tout cela sur les ressources, sur la biodiversité. Ce que l’on voit, c’est que la partie biologiquement productive de la Terre, est en train de se rétrécir. Les déserts sont en expansion, en Afrique, où le Sahara se développe vers le nord et vers le sud, en raison notamment du surpâturage, qui transforme justement les terres de pâturage en désert. Il y a également le changement climatique. En Chine du nord, en Mongolie, il y a une progression du désert, il y a des énormes nuages de poussière qui s’abattent sur le nord du pays, cette espèce de nouveau Dust ball qui se forme, ces nouveaux nuages de poussière. Il y a donc progression des déserts, en même temps une élévation du niveau de l’eau, et la civilisation est prise en étau entre ces deux forces alors même que nous avons plus de 70 millions de personnes en plus à nourrir chaque année. Il va falloir intervenir pour modifier ces tendances, faute de quoi on va au devant de grosses, grosses difficultés. C’est une modélisation assez simple de l’avenir, mais ça vous donne quand même une certaine idée des tensions qui vont s’exercer sur nous. Expansion des déserts qui se fait depuis des décennies, c’est vrai, mais l’élévation du niveau des mers c’est un phénomène assez récent et qui progresse très rapidement. Si le niveau des mers s’élève, les gens vont rentrer et quitter le littoral, se diriger vers l’intérieur des terres, il y aura une concurrence accrue pour les occuper.

Ruth Stégassy : Et du reste, vous donnez quelques exemples assez inattendus, je pense par exemple au Rwanda.

Lester Brown : Ce que bien peu de gens comprennent, c’est qu’il est vrai qu’il y a toujours eût des conflits entre les Tutsi et les Hutu, entre ces tribus au Rwanda. Mais il se trouve que la population du Rwanda a été multipliée par trois entre 1950 et 1994, ce qui a exercé une forte pression sur les terres. Non seulement le Rwanda est le pays le plus densément peuplé d’Afrique, mais il est même plus peuplé que le Bangladesh. D’où une concurrence, une compétition pour occuper les terres qui s’est intensifiée. Dans cette tragédie, dans ce massacre des Tutsis par les Hutus en 1994, où je rappelle près de 800 mille personnes on perdue la vie, ce qui a été intéressant c’est que lorsqu’on tuait le chef d’un foyer, et bien, l’on tuait également son épouse et ses enfants, parce qu’on ne voulait pas que quelqu’un reste, qu’il y ai des survivants qui viennent prétendre à un droit de propriété sur les terres. Et c’est la même chose au Darfour, c’est une lutte pour le territoire, qui s’y fait. Ce que l’on constate partout en Afrique, c’est que les terres de pâturage entre le Sahel et la forêt tropicale, au sud, ces terres qui servaient aux pâturages ce sont transformées en désert, alors que le cheptel a progressé, en étant multiplié par trois. Alors à mesure que le désert descend vers le sud, et bien les bergers, les troupeaux descendent vers le sud à la recherche de terres qui sont d’ores et déjà occupées par les agriculteurs, d’où un conflit. On s’intéresse beaucoup au Darfour actuellement, mais ça se fait ailleurs, c’est un conflit qui existe par exemple au nord de l’Algérie, et c’est un phénomène qui n’est pas isolé, on en voit des manifestations un peu partout en Afrique.

Ruth Stégassy : Une augmentation donc du nombre de conflits, et vous le disiez, Lester Brown, une liste qui s’allonge d’états défaillants.

Lester Brown : Actuellement, nous sommes confrontés à toute une série de problèmes qui s’amoncèlent et qui ne sont pas résolus. On a parlé des problèmes d’eau, de pénuries d’eau qui apparaît dans bien des pays. Après tout, la logique voudrait que si le gouvernement se rend compte qu’on perd les nappes phréatiques, il devrait mettre en place des actions d’urgences pour essayer de stabiliser la demande, en renforçant l’efficacité de l’utilisation de l’eau, en stabilisant la population pour essayer de faire face au déclin de ces ressources en eau. Or il se trouve que pas un seul pays ne l’a fait. D’où la disparition des nappes phréatiques, et d’où l’apparition de déficits alimentaires un peu partout. Même phénomène avec la disparition des forêts. On voit que le désert gagne, que les terres destinées aux pâturages disparaissent, on voit une érosion des sols, on voit un effondrement des pêcheries, perte également de biodiversité, disparition des espèces végétales et animales. Et avec ce réchauffement climatique il y a beaucoup de problèmes qui se posent, la fonte des glaciers, l’élévation du niveau des eaux, phénomènes climatiques de plus en plus destructeurs, beaucoup de questions climatiques qui se posent, et sans oublier également une forte progression démographique dans bien des pays. Et lorsqu’un gouvernement ne règle pas ces problèmes, et bien ces problèmes empirent, et ils se multiplient. Les gouvernements, à ce moment là, quand ils ont de plus en plus de mal à faire face à ces problèmes, à les régler, ils perdent alors leur crédibilité et on voit apparaître des états défaillants. Si vous voyez la liste des états défaillants, ces dernières années, elle s’allonge, chaque année, d’où une question intéressante : combien d’états défaillants faudra-t-il avant que ce soit la civilisation dans son ensemble qui soit défaillante. Il n’y a pas de réponse encore à cette question, mais il faut se la poser. Je me suis rendu compte d’une chose il y a quelque mois, les états défaillants sont un signe précurseur d’une civilisation défaillante, et il faut commencer à réfléchir à ce que ça veut dire. Qu’est ce qu’il va falloir faire pour inverser la tendance, car si on poursuit sur cette voie, il est évident que les jours de notre civilisation sont comptés. Il va falloir faire un effort énorme pour remédier à cela. Il y a les problèmes traditionnels, nappes phréatiques, forêts qui disparaissent, désertification, etc., en plus de ça il y a de nouveaux problèmes qui viennent se greffer à cela : baisse de la production de pétrole, fonte des glaces, un niveau sans précédent, le prix des denrées alimentaires qui flambent à cause de cette compétition entre alimentation et carburant, tout ceci évidement ce sont des défis qui se posent en plus, et que doivent régler les gouvernements, même les plus faibles auront du mal à relever ces défis, et même les gouvernements les plus forts, si ça se trouve…

Ruth Stégassy : Oui, parce que, j’allais vous dire, la liste dont vous parlez, est établie par des pays riches, mais les gouvernements défaillants, les états défaillants, on peut les trouver aussi de ce coté là, je pense par exemple à la très grande difficulté qu’a eu le gouvernement de Bush pour traiter l’ouragan Katrina, par exemple.

Lester Brown : Ce qui est intéressant pour moi qui suis américain, c’est de voir à quel point le gouvernement américain est incapable de régler la plupart de ces questions. Exemple catastrophique : Katrina. Qui aurait pu imaginer que les Etats-Unis n’auraient pas été en mesure de prêter secours aux gens. Il y a eu un tel degré d’incompétence dans cette situation que c’est ce qui nous a mené à cette situation. On avait le savoir faire, on avait les ressources, ça a été un problème d’incompétence. Et ça a vraiment beaucoup entamé la confiance des américains dans l’avenir, et dans la capacité des gouvernements à régler les problèmes. On en a vu bien des manifestations, l’incapacité totale du président Bush et de ses collègues à comprendre ce problème du changement climatique. La plupart du monde comprend que c’est un problème, qu’il faut agir, mais à Washington, silence ! Et ce qui se passe aux Etats-Unis, c’est qu’en fait ceux qui prennent l’initiative en la matière, ce sont les états, les villes. Par exemple le gouverneur Schwarzenegger, en Californie, est à la pointe des énergies renouvelables, par exemple. Et puis le gouverneur du Texas également, lui, il est en train de mettre en place tout un programme systématique qui va permettre de développer 33 mille mégawatt de capacité d’énergie éolienne, c’est colossal. Jamais on n’a pensé à cette échelle pour les combustibles fossiles autrefois. Je le dis pourquoi ? Mais parce qu’il est républicain, figurez-vous. Il y a aussi le maire de New York, Blumberg, qui veut imposer une taxe sur les véhicules qui vont entrer dans la ville, il va exiger également que les taxis soient des véhicules hybrides dans quelques années, pour éviter la pollution atmosphérique entre autre. Donc, tout à coup, on voit que ce sont les gouvernements des états, les municipalités qui se mobilisent et qui font ce que devrait faire le pouvoir central. Actuellement aux Etats-Unis, on veut interdire la construction de toute centrale au charbon, pas simplement au nord, dans l’est du pays, également en Floride, dans le Montana, dans le Colorado, tous ces états sont concernés également. C’est vraiment une évolution intéressante que l’on peut constater, et si nous parvenons à empêcher effectivement la construction de nouvelles centrales au charbon, et bien, ça va faire à terme qu’on va complètement toutes les supprimer. Effectivement, ça n’a aucun sens de faire aujourd’hui des centrales au charbon qu’on pourra peut-être être amené à fermer dans deux ou trois ans seulement.

Ruth Stégassy : Lester Brown, vous êtes passés spontanément à la deuxième partie du Plan B, à savoir les solutions, et on constate en effet qu’elles ne viennent pas des états, mais qu’elles viennent soit d’élus locaux, soit également de la population. On va revenir là-dessus. Juste pour clore le chapitre et être sûr de n’avoir oublié aucun des facteurs aggravant de la situation. D’abord on peut remarquer au passage qu’en Europe, nous avons également nos incompétences, puisque la canicule de 2003 n’a absolument pas trouvé d’autorité capable de la gérer. Mais j’aurais peut être encore quelques mots sur l’augmentation de la population parce que c’est un des éléments très important de votre livre, donc on ne peut pas l’oublier.

Lester Brown : Mes collègues et moi-même avons suivi la canicule qui a frappé l’Europe l’été 2003. Nous l’avons suivie avec beaucoup d’intérêt. Et ce que nous avons constaté d’intéressant, ça a été de voir comment les choses se sont développées. Tout a commencé à Paris. A l’époque ce sont les services funéraires qui se sont rendu compte, tout à coup, qu’ils avaient un nombre de décès assez inhabituel, et qu’ils travaillaient vraiment énormément. Et ça a été ça la première indication, à ce moment là le gouvernement français a réagit. Et ce qui est intéressant de voir c’est qu’il y a eu un certain nombre de pays européen qui avaient beaucoup de morts suite à cette canicule, mais on a pris conscience, petit à petit et ça et là, c’est comme si les gouvernements ne voulaient pas dire nous avons perdu tant de gens. Les épidémiologistes ont commencé à s’intéresser à la question, et se sont rendu compte qu’il y avait une progression colossale des taux de mortalité par rapport aux années précédentes, où il y avait des températures normales. C’est à ce moment là qu’on a pris la pleine mesure de ce phénomène, 12 000 morts en France, 14 000 dans d’autres pays, même 18 000 je crois dans certains pays. Au final on a un total de 47 000 morts je crois suite à cette canicule, c’est énorme. Si vous comparez ça au 11 septembre, 2300 morts, c’est énorme. Et pour autant c’est un phénomène qui n’a jamais vraiment attiré l’attention, parce que chaque pays, si vous voulez ont donnés un peu les informations au compte gouttes et il nous aura fallu une bonne année pour prendre la pleine mesure de cette catastrophe. Ca n’a jamais vraiment fait la une des journaux, ces décès. Jamais en tout cas à la mesure de ce qu’aurait du être la prise de conscience de ce phénomène, quelques 40 000 morts en Europe en quelques jours c’est énorme et pourtant ce phénomène n’a pas fait grand bruit.

Ruth Stégassy : Là vous parlez d’un certains nombre de décès, Lester Brown, mais d’une manière générale, on a l’impression que les questions démographiques sont assez peu abordées.

Lester Brown : Effectivement, c’est une situation curieuse. Ces dernières décennies, on s’intéresse bien peu aux questions démographiques, à part évidemment une petite poignée de gens, et on a un peu tendance à oublier que nous continuons à ajouter plus de 70 millions de personnes sur cette terre chaque année alors que la Terre, elle, ne se développe pas infiniment, et que tôt ou tard ça va poser des problèmes. Si vous voyez la liste des états défaillants, sur les 20 premiers, 17 ont une forte croissance démographique, d’au moins 2, 3 pour cent par an, et encore une fois, les mathématiciens savent bien qu’avec une progression démographique de 3 pour cent par an, on a une multiplication par 20 de la population à la fin du siècle. Il y a un certain nombre de pays qui ont ce taux de progression démographique de 3 pour cent par an depuis des décennies, et cette tendance se poursuit. Dans ces sociétés cela pose des problèmes insurmontables en termes de bois de chauffage, d’approvisionnement alimentaire, de terres arables, de malnutrition, et ce qui se passe, c’est que ces pays sont suffisamment développés pour réduire la mortalité, mais pas suffisamment pour réduire la fertilité, cela suppose d’atteindre un certain niveau d’éducation, surtout pour les femmes. Cela suppose également des avancées sur le front social en matière d’éducation, en matière sanitaire également. Mais il y a beaucoup de pays qui se trouvent dans cette zone grise, au milieu, entre deux, et lorsqu’on se trouve dans cette zone entre deux, et que l’on n’arrive pas à passer à autre chose, c’est-à-dire à réduire la fertilité, à stabiliser la population comme cela s’est fait en Europe par exemple, et bien, on commence à s’effondrer. Et c’est ce à quoi nous assistons actuellement, beaucoup de pays qui commencent à s’effondrer totalement sous cette pression démographique. On ne le voit pas, on voit bien sûr qu’il y a cette pénurie en eau, cette compétition pour les terres arables, déforestations, surpâturages, ces phénomènes on les voit, mais on n’y voit pas le signe d’une pression démographique excessive.

Ruth Stégassy : Alors on va arriver maintenant à la deuxième partie, parce que sinon ça deviendrait assez déprimant cette liste. Vous avez commencé l’entretien, Lester Brown, en faisant cette remarque : historiquement, les problèmes d’environnement ont toujours été vus de manière locale. Aujourd’hui il s’agit d’un problème global. Est-ce qu’on ne pourrait pas dire de la même manière que les solutions ont toutes eut un démarrage extrêmement local et que aujourd’hui, il s’agit de les proposer, de les appliquer de manière globale.

Lester Brown : Presque chaque gros problème qu’on connaît actuellement est géré efficacement dans au moins un pays, ou dans plusieurs pays, par exemple le développement des énergies renouvelable. L’Islande, à l’heure actuelle, et bien chauffe 90 pour cent de ces foyers à l’énergie géothermique. En Chine, à la fin 2007, 40 millions de foyers seront équipés de chauffe-eau solaire installés sur les toits, c’est une histoire extraordinaire, et qui s’est faite très vite. Regardez les Etats-Unis, ils commencent à développer l’énergie géothermique, 63 projets sont développés dans l’ouest des Etats-Unis, c’est une forte progression. Il y a également l’énergie marémotrice qui se développe dans un certain nombre de pays, l’énergie des vagues également, et puis également l’énergie éolienne, au Danemark, 20 pour cent de l’électricité provient de l’énergie éolienne, on pense porter ce chiffre à 50 pour cent, on pense même faire de l’éolienne le quart de l’approvisionnement énergétique et n’utiliser les combustibles fossile comme complément exclusivement de l’énergie éolienne, c’est quand même une autre façon de voir les choses. Aux Etats-Unis, le Texas à l’intention de développer une capacité éolienne de 23 mille mégawatt, c’est plus que l’Allemagne actuellement, alors que l’Allemagne est le numéro un absolu à l’heure actuelle de l’énergie éolienne, en terme de capacité. 23 mille mégawatt, c’est l’équivalent de 23 grosses centrales au charbon, ça n’est pas rien, et ça va se faire, en quelques années. Ce n’est pas quelque chose qui se fera dans dix ans mais en quelques années seulement, on va assister à cette montée en puissance colossale de ces énergies.

Ruth Stégassy : Si ce n’est, Lester Brown, que, à quoi sert toute cette énergie qui est utilisée principalement pour transformer des matières premières, si on se retrouve dans une pénurie de matières premières, je pense là aux céréales, et à toutes les matières premières alimentaires.

Lester Brown : Et oui. Si on développe les énergies renouvelables, c’est pour venir suppléer le charbon. Et dans notre version la plus récente du Plan B, nous disons qu’il faut absolument réduire les émissions de carbone de 80 pour cent à l’horizon 2020. Si nous proposons une réduction de 80 pour cent des émissions à l’horizon 2020, c’est en raison de l’accélération de la fonte des glaces ces dernières années et surtout ces derniers mois. On voit que la glace de l’Arctique, cette année, en tout cas en fin d’été a fondu en une semaine d’une surface équivalente à la surface du Royaume-Uni. Et le Groenland fond à une cadence incroyable. Il y a un grand glacier, par exemple, qui s’appelle le glacier Eloussiate (?), qui fait 5 kilomètres de long sur un kilomètre de hauteur, donc un glacier énorme. Il flotte généralement à la vitesse de 40, 80 mètres par an, et bien ce glacier là, il flotte aujourd’hui à 2 mètres par heure. On voit des gros morceaux de glaces qui se détachent du Groenland, donc ils se jettent dans l’océan, et ils pèsent plusieurs milliards de tonne, lorsqu’ils se détachent, ça fait comme de petits tremblement de terre, parce qu’il y a un point, une pression qui ne s’exerce plus sur la terre ferme. Il y a donc une espèce de réponse de type tremblement de terre qui se fait suite à ce mouvement. Et pourquoi il y a une fonte de plus en plus rapide ? C’est parce que la fonte à la surface du Groenland a accéléré, il y a donc des petites fissures qui se font, l’eau se glisse dans ces fissures, l’eau fait des trous dans la glace, et donc les glaciers commencent à flotter en un sens, et ils flottent beaucoup plus facilement parce qu’il y a de l’eau qui est venue s’installer, qui va faciliter le mouvement, qui lubrifie pour ainsi dire le mouvement du glacier. Et on s’inquiète de plus en plus, on se dit que la fonte au Groenland pourrait se faire beaucoup plus vite qu’on ne l’a prévu jusqu’à présent. Et si elle fond, il y aura une élévation de plusieurs mètres du niveau des eaux et il y aura des millions et des millions de réfugiés, des gens qui vivent par exemple dans des citées qui se trouvent sur le littoral, des parties entières de l’Asie, le Bangladesh par exemple, toutes ces plaines inondables elles disparaîtraient purement et simplement.

Ruth Stégassy : Lester Brown, on était en train d’essayer de ne pas être trop déprimé, et là, je voudrais qu’on arrive aux solutions. En tout cas, on ne va peut-être pas énumérer les solutions, vous avez raisons, elles sont les unes et les autres appliquées, ici ou là, quelque part sur la planète. Il s’agit maintenant de récolter toutes les informations que l’on a, mais surtout, il s’agit, et c’est peut-être là-dessus que je vous demanderais de conclure, de créer un état d’esprit qui serait proche de celui d’une mobilisation, une mobilisation avant-guerre. Et l’exemple que vous prenez, c’est celui de la deuxième guerre mondiale et du président Roosevelt.

Lester Brown : Effectivement, nous sommes confrontés à d’énormes problèmes dans le monde, mais pas un seul qui ne soit pas gérable. Nous avons les technologies nécessaires pour créer cette nouvelle économie qui puisse aller de paire avec la préservation de l’environnement, mais pour ça, il va falloir faire un effort énorme, un effort de tout le monde, dans le monde entier, et qui se fasse comme si on était en train de se préparer à la guerre. Je crois que les gens ne s’en rendent pas compte, on vous dit oui, on va réduire les émissions de carbone, de 20 pour cent en 2050, ce sera trop tard ! Il faut les réduire de 80 pour cent à l’horizon 2020, et pour ce faire, il faut se mettre dans une situation où on serait en train de se préparer à la guerre. Je me souviens de la deuxième guerre mondiale, comment les choses ont vraiment changées du jour au lendemain. Si on avait sondé l’opinion le 6 décembre 1941, si on avait demandé aux américains, est-ce que vous êtes d’accord pour faire la guerre, ils auraient dit non à 95 pour cent. Si on avait attendu le 8 décembre, c’est à dire le lendemain de Pearl Harbourg et qu’on leur avait posé la même question, à 95 pour cent ils auraient répondu oui à la guerre. Le président Roosevelt à ce moment a fait son discours sur l’état de l’Union le 6 janvier 1942, et il a dit : « Nous allons produire 45 000 tanks, 60 000 avions, 20 000 fusils d’artillerie », et à ce moment là personne n’avait jamais entendu parlé de chiffres de cette ampleur précédemment. Mais ce qu’a dit le président Roosevelt, et ce qu’il a compris avec ses collègues, c’est que la production automobile était très puissante. Même pendant l’époque de la dépression nous produisions 2 à 3 millions de voitures par an. Donc il a réfléchi, il a réuni tous les grands constructeurs automobiles, il leur a dit : « Voilà, c’est vous qui contrôlez une part colossale de notre capacité industrielle, c’est donc sur vous que nous allons nous appuyer pour produire toutes ces armes. », et ils ont dit : « Monsieur le président, on va faire tout ce qu’on va pouvoir, mais ça va être très difficile vous savez, construire ces voitures et ces armes en même temps ? », et il leur a dit : « Vous n’avez pas compris. C’est fini la production automobile aux Etats-Unis, c’est interdit ! ». A ce moment là les constructeurs automobiles ont compris très clairement que ce qu’ils allaient faire désormais c’était des tanks, des avions, etc. Et qu’il fallait respecter ces objectifs de production. Et on n’a pas produit 60 000 avions, c’est 200 000 qu’on en a produit à l’époque, c’était incroyable, imaginez, produire encore aujourd’hui 200 000 avions c’est quelque chose, encore à l’heure actuelle, c’est énorme pour l’époque et pourtant, on l’a fait.

Ruth Stégassy : Le livre de Lester Brown, le Plan B, est publié aux éditions Calmann Lévy. Vous savez que vous pouvez réécouter cette émission ou la télécharger pendant une semaine sur notre site, franceculture.com, vous y retrouverez notre revue de Web hebdomadaire, et les émissions des deux mois précédents. Notre numéro de téléphone, c’est le : 01.56.40.36.72. Notre adresse : Terre à Terre, France Culture, 116 avenue du président Kennedy, 75220 Paris Cedex 16. Notre rendez-vous, c’est la semaine prochaine au Phyto Bar, à 19 heures, pour une rencontre avec Marc Laimé. Terre à Terre vous est proposée par Ruth Stégassy, préparation, documentations, Laurence Jennepin, Anne Gouzon, traduction, Hélène Joguet, mixage, Marie-Thérèse Ferrand, Eric Boisset, réalisation Olivier Bétard. Bonne semaine à tous.

 

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