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Les AMAP - Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne (1)

Emission du 29 octobre 2011 / Catégories : Agriculture, Nutrition

Description

Entretien avec Annie Weidknnet, auteur de « Amap, histoire et expériences » (éditions Loubatieres, 2011) et le témoignage d’Alain Gatti, agriculteur en Amap à Toulouse.

Invités

  • Annie Weidknnet, auteur de « Amap, histoire et expériences » (éditions Loubatieres, 2011)
  • Alain Gatti, agriculteur en Amap à Toulouse

Liens

  • Les AMAP - sont destinées à favoriser l’agriculture paysanne et biologique qui a du mal à subsister face à l’agro-industrie. Le principe est de créer un lien direct entre paysans et consommateurs, qui s’engagent à acheter la production de celui-ci à un prix équitable et en payant par avance.
  • Le réseau régional AMAP Midi-Pyrénées est composé des citoyens paysans et mangeurs en AMAP qui prennent des responsabilités face à la situation agricole et alimentaire en construisant ensemble une alternative économique.
  • Le réseau régional AMAP Ile de France.
  • Site de CREAMAP.
  • Les Olivades de Denise et Daniel Vuillon, à l’initiative de la 1ère AMAP en France, accompagnent tous les producteurs des premières AMAP de PACA et de nombreuses régions.

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Transcription

Ruth Stégassy : On commence à s’intéresser aux nouvelles formes du manger : les locavores, les groupements d’achats solidaires et éthiques. Et pour commencer ce matin les AMAP avec Alain Gatti à coté de Toulouse.

Alain Gatti : Mon père est immigré italien, d’origine de Venise. Ils sont arrivés en 1933, ici à Lavaur, dans le 81 dans une métairie — élevage et polyculture — et ensuite ils ont immigré encore sur la périphérie toulousaine dans des jardins maraîchers et là aussi en métayage et c’était en 1956.

Ruth Stégassy : Pour venir vous voir, on a traversé une zone assez longue sur laquelle on voit énormément de petites maisons de maraîchers qui sont les unes à coté des autres, alignées bien sagement en rangs avec leurs lopins de terre derrière, leurs parcelles. Et ça, c’était le genre d’endroit où vous habitiez ?

Alain Gatti : On habitait dans le quartier des Sables à Launaguet, des Sables parce que bon c’était un terrain très sableux avec de l’eau et tout pour pouvoir cultiver des légumes. Et avant toute la ceinture verte, toute la périphérie de Toulouse, mais la proche périphérie, c’était que des maraîchers avec des petites toulousaines bien alignées. Et alors ils avaient des petits carrées d’à peu près de 5000 m² jusqu’à 7000 ou 8000 m² et là ils faisaient des légumes de saison. C’était une famille entière qui travaillait là-dedans et ils faisaient, bon, l’oignon de Toulouse. Donc si vous avez pu remarquer ces Toulousains avaient toujours un grenier où ils stockaient l’oignon de Toulouse et après ils avaient des loches — ce qu’on appelait des loches — où ils mettaient des châssis et ils faisaient la violette de Toulouse. Il y avait une grosse, grosse culture de violettes de Toulouse dans les années 30, quoi !

Ruth Stégassy : Vous ne la faites plus ?

Alain Gatti : Alors on l’a faite nous, à un moment donné pour la relancer dans les années 90, on a fait ça avec deux ou trois copains. Et puis on a abandonné parce que le marché ne s’est pas trouvé là, quoi ! Par contre, il y a un renouveau quand même. Il y a quelques personnes qui s’en occupent, et qui sont dynamiques aujourd’hui. D’autres producteurs qui ont pris le relais avec la violette de Toulouse. Ils ont pris le relais et c’est très dynamique et ça va. Ils ont l’air de repartir, quoi !

Ruth Stégassy : Bon, pas de violettes mais quand même un certain nombre de cultures différentes. On est à quoi, 5-10 km de Toulouse ici ?

Alain Gatti : Alors ici on est exactement du centre ville, je crois qu’on est à 13 ou 14 km. C’est pas loin. Mais on était bien plus près avant quand on cultivait parce qu’on a cultivé dans le quartier des Sables, on devait être à 4 km. Bon de là ils sont partis, on est allé à Rocamville, on est allé à 7 km du centre et là maintenant dans les années 70 on est venu ici à Saint-Jory. Et tous les maraîchers de la ceinture verte se sont déplacés, quoi ! Et toujours on se déplace, toujours on se déplace, toujours on se déplace !

Ruth Stégassy : Et comment est-ce que vous êtes repoussés comme ça vers l’extérieur ?

Alain Gatti : On a été repoussé comme ça, parce que, bon, il manquait des terres au départ et donc il a fallut s’agrandir parce que les familles... par rapport à l’entrée de l’Espagne tout ça, il a fallut s’agrandir et faire un peu plus pour pouvoir en vivre. Et après, bon, vu que les terrains, les terrains où restaient les vieux maraîchers ils ont commencés à être urbanisés et en avant. C’est toujours un peu le rouleau compresseur de dire bon ben allez, on arrive en fin de carrière, on vend les terres en urbanisable parce que les retraites sont tellement... (Expiration) Il n’y a rien et les gars en définitive ils sont obligés de vendre leur patrimoine pour pouvoir vivre après. C’est quand même un peu... Moi cela me révolte et ça me choque, quoi ! Surtout que bon aujourd’hui, nous, on gagne notre vie. Voilà c’est [trava ?].

Ruth Stégassy : Vous travaillez avec votre femme Véronique et puis vous avez deux salariés, Alain Gatti ? C’est une situation presque luxueuse dans l’agriculture aujourd’hui ?

Alain Gatti : Luxueuse, oh je ne sais pas. Nous avec Véro, on faisait des plantes aromatiques, ici, là. On était tous les deux tranquillement tout seul. Et après, en 2005, on a un copain qui a connu le réseau des AMAP, il nous a amené à plusieurs débats où on a vu Annie, bon qui nous expliquait un truc un peu bizarre-là : tout d’un coup qu’on allait avoir des consommateurs qui allaient nous soutenir et puis qui allaient nous donner le prix juste pour qu’on vive bien ! Bon ! Tin ! On se dit ça y est, on est peut-être allé sur Mars sur la planète verte enfin elle est rouge, on dit que les Martiens sont verts ; enfin on va voir ça. (Rires) Alors, bon on a été un peu surpris. Bon, on a regardé tout ça. Bon, lui s’est lancé en 2006, il nous a dit : « Mais tu ne veux pas venir. » « Bah écoute, non, on est bien avec nos plantes aromatiques et notre mâche. » Mais enfin, bon ! C’est bizarre, il nous a mis un peu le truc parce qu’on s’est dit quand même ce truc-là : le partage y avait, la solidarité... Tous des mots qu’on avait connus avant qui ont disparus avec l’avènement de plein de chose : la mondialisation et tout ce bordel-là et puis voilà. On s’est dit : « Bon ! Voyons ! » Alors on a dit... On a réfléchi pendant quand même un an et demi avant de se lancer. On a réfléchi en 2005, en 2006 on a pris contact bien, et puis on nous invite à aller à une réunion avec des Amapiens et Daniel Vuillon pour nous expliquer le truc. Enfin les copains déjà nous avaient bien expliqués. On s’était bien préparé à la chose. On disait, c’est quand même bien, c’est quand même bien. Bon, nous voilà parti à cette réunion avec les Amapiens. On nous présente les Amapiens, on s’assoit dans la salle. C’était plein. Il y avait un monde fou. Des paysans et plein de consommateurs et puis on était là, on écoutait. Et on s’est dit : « Ouh là, mais qu’est ce que c’est ce truc ! Qu’est ce que c’est ça ? » On avait un sentiment un peu bizarre. On n’arrivait pas trop à comprendre que des consommateurs pouvaient nous aider aussi bien, nous faire revenir... nous aider à sortir du chimique et de ceci et à accepter des légumes un peu moins bien fait.

Ruth Stégassy : Parce que vous à l’époque vous étiez en agriculture conventionnelle, avec du chimique ?

Alain Gatti : On a été dans le conventionnel mais après on s’est mis aux plantes aromatiques pour ne plus utiliser de chimique. Parce que moi je voulais déjà ne plus en utiliser parce que on avait vu des copains quand même prendre de sérieux coups de maladie et tout ça, ça ne nous a pas plu et donc on s’est mis aux plantes aromatiques. On a abandonné — au moins une quinzaine d’années avant de faire les AMAP — toute la chimie, parce que les plantes aromatiques elles n’en n’ont pas besoin, donc on n’avait pas besoin de tout ça et les engrais on avait déjà passé avec des engrais organiques. Donc, c’est pour ça qu’aujourd’hui… ça fait 25 ans qu’on travaille comme ça, qu’on a un taux d’humus impeccable, qu’on a une faune d’auxiliaires même sauvages importante. Je suis bien content d’avoir déjà réagi bien avant quoi, de ce truc-là.

Ruth Stégassy : Mais du coup c’était quand même des pratiques culturales très différentes, puisque peu de diversité. C’étaient des plantes aromatiques. J’imagine que vous vendiez au MIN, je suppose ?

Alain Gatti : Ah oui, on a tout fait ! On vendait au MIN, on vendait dans les supermarchés. On vendait partout, là où il y avait des clients. Ensuite la diversité... Bon on avait une grande palette de diversité en plantes aromatiques quand même. On en avait beaucoup. Mais c’est vrai qu’on faisait que des plantes aromatiques. Et là, c’est vrai que quand on a vu ça, on dit on va revenir au premier métier que j’ai toujours vu quand j’étais petit : de faire des légumes, vraiment le sens de renourrir les gens avec du légume. Parce que la plante aromatique, bon c’est bien, on s’en sert en cuisine, c’est bien et surtout des fois beaucoup en décoration, quoi !

Ruth Stégassy : Et ça, ça vous plaisait de retrouver le fait de nourrir les gens. Finalement vous retourniez presque à la case départ. Vous n’étiez pas tellement plus loin du centre de Toulouse que quand vous étiez petit et vous recommenciez ce travail de maraîcher, vous avez connu toute votre vie.

Alain Gatti : Alors c’est ça ! Moi c’est le truc de dire : tin non va renourrir, et alors on va pouvoir même en plus comme… on va pouvoir réessayer et revenir dans les légumes d’avant et rappeler les goûts et tout ça. Voilà, donc, c’est ça qui nous a beaucoup plu avec aussi une notion de partage.

Ruth Stégassy : Et c’était simple de retrouver justement les variétés anciennes, de retrouver...

Alain Gatti : Alors non, ça pas été évident (Rire). Alors, on a travaillé beaucoup sur la mémoire. Des graines on en avait conservées de certaines variétés. Puis après bon les vieux maraîchers ils sont encore là. Bon, comme on est dans le milieu, on se les échange, il n’y a pas de souci. Et donc après sur quoi je me suis reposé ? Bon, sur le parcours... parce que j’ai tout le temps été versé là-dedans, donc, j’ai vu comment on faisait et tout ! Voilà, après se reposer sur les... Moi je suis allé voir les anciens. J’ai souvent demandé à ma mère. J’ai souvent demandé même à des copains : « Tu te rappelles comment on faisait ça ? » Et puis voilà ! Et puis après sur de vieux maraîchers qui me disaient : « Mais grand couillon, tu ne te rappelles même pas de ça. T’as oublié ? » « Oui, j’ai oublié. » Et puis voilà ! C’est comme cela qu’on est arrivé à reprendre tout. Mais y a un énorme travail de recherche, allez chercher l’information. Ah, je me levais encore pendant 2 ans, je me levais encore tous les jours à 4H00 du matin alors que je n’ai pas besoin mais j’allais au marché-gare pour rencontrer tous les maraîchers, tous les anciens maraîchers pour qu’ils m’enseignent certains trucs, pour qu’ils me donnent quelques graines, qu’ils ne donnent quelques trucs, quelques filons. Je les rencontrais, je leur payais un... Ça m’a coûté une fortune en cafés, en ceci, en cela. (Rires) C’était bien quoi ! Là, j’y vais un peu moins, c’est un peu dommage. Mais, des fois quand je passe par là, je m’arrête, je vais les saluer. Et c’est bien, aussi.

Ruth Stégassy : Vous avez retrouvé les savoir-faire, retrouver les semences et trouver les consommateurs : les mangeurs ?

Alain Gatti : Oui ! Alors voilà ! Retrouver tout. C’est pas fini. Parce que comme moi je dis on va revenir dans ce truc-là, j’ai dit vous savez le travail qu’il y a devant, c’est un peu colossale, moi je dis je ne serais jamais au point. Si je suis au point de vous donner des légumes pour vous nourrir au bout de trois ans pour que vous soyez content, pour vous fidéliser, là, un peu, parce qu’il faut donner assez pour manger mais pas avec une super gamme — tout le monde dit que c’est beaucoup déjà — mais moi je veux aller un peu au-delà…

Ruth Stégassy : C’est-à-dire, vous êtes à combien là ?

Alain Gatti : Là aujourd’hui, en nombre d’espèces, je pense que je suis à une soixantaine et en variétés avec toutes les espèces, on dépasse les 200.

Ruth Stégassy : Et vous n’êtes pas encore satisfait Alain Gatti ?

Alain Gatti : Non ! Non ! Il y a des trucs que je veux faire encore connaître. Il y a plein de trucs, mais moi bon... J’aime bien…

Ruth Stégassy : Là, vous nous avez fait découvrir ce matin la Red Meat, un magnifique radis japonais qui ressemble à s’y méprendre à une petite pastèque et qui est délicieux.

Alain Gatti : Ben oui, mais il y a d’autres à faire encore. Ben en radis on en a... Alors j’ai compté, je crois que j’ai plus de 15 variétés de radis.

Ruth Stégassy : Onze variétés de menthe.

Alain Gatti : Ah oui ! Onze variétés de menthe, ouais ça c’est rigolo. Ça c’est rigole parce qu’on peut faire plein de... pour le thé à la menthe, plein de trucs, des glaces, des choses comme ça, plein de trucs, des infusions, des décoctions. Voilà, c’est rigolo ! (Rires) C’est bien ça ! (Rires) Ça c’est bien !

(Intermède musical)

Ruth Stégassy : Aujourd’hui vous êtes entièrement en AMAP ?

Alain Gatti : Ah oui ! Il y en sûrement d’autres, mais... On est parti d’un truc, et on est parti 100 % en AMAP, mais d’un coup. On a dit bon allez, ils nous disent qu’on peut avoir confiance et bien on va leur faire confiance. On va voir.

Ruth Stégassy : Et bien dit donc, c’est raide quand même, non ?

Alain Gatti : Ah ouais ! C’est un peu raide mais on est passé d’un coup. Ah moi, je voulais... On m’a dit qu’il y avait la solidarité, ceci cela, je voulais que les gens, bon ben, pour faire la solidarité, il faut que je sois hyper transparent, que je n’ai pas un autre truc à aller vendre ailleurs. Je veux être libéré du prix du marché. Je ne veux plus savoir qu’est ce que coûte le marché. Je m’en moque. Je veux un revenu pour mes employés et pour nous qui soit décent. C’est le même d’ailleurs pour tous les quatre. Je veux une exploitation qui soit gérée avec tout le monde, avec des employés, un super lien social dedans, que tout le monde s’implique. Et donc, je ne veux pas à avoir à courir derrière un chiffre d’affaire et toujours... Je veux être libéré du marché classique. On invente autre chose, si on invente autre chose, on le fait. Autrement... Moi, je dis on m’a montré que c’était une autre planète. Quand je suis arrivé là, j’ai dit : « Ça c’est une autre planète, bon puisque c’est une autre planète, on va le faire. »

Ruth Stégassy : Mais sur cette planète, Alain Gatti, vous pouvez avoir besoin de faire des investissements, vous pouvez avoir...

Alain Gatti : Mais oui, mais oui, on les fait les investissements. Depuis qu’on est en AMAP, on a investi beaucoup parce qu’on a tellement de variétés de légumes, que des fois on achète un petit truc, un petit outil qui correspond à ce machin, ou qui correspond à l’autre truc. Et comme il faut en faire beaucoup, on a investi pas mal. On a changé le camion, on changé le tracteur. Qu’est-ce qu’on fait ? On a fait plein de trucs, mais plein. On investit mais c’est la marche normale d’un truc normal. Mais il ne faut pas que je sache que... Alors m’a dit que hier, à Paris les tomates que je donnais, elles valaient 7,95 euros au marché. « Ah bon, elles valent 7,95 euros ! » Et moi j’ai dit : « Elles sont bonnes les miennes ? Tu en as assez pour manger ? » Et il me dit : « Oui ! » « Bon ben voilà, ça me suffit. Les 8 euros laisse-les aux autres. » Ça suffit quoi ! Nous on a notre salaire, on est content, on nourrit les gens, on préserve un petit bout-là de terrain, et moi je veux le préserver et le transmettre bien à mes enfants, et tout ça. Et voilà ! Et qu’est-ce que voulez de plus ?

Ruth Stégassy : Alors, peut-être juste savoir combien vous faites de paniers par semaine ?

Alain Gatti : Ah ! On en fait 200, 212 exactement, mais il y a qui prenne des demis... Nous, on parle pas en paniers. Alors comme je suis en AMAP, c’est pas un panier. Le panier... Bon, c’est un mot... ça m’énervait moi. Moi, ça m’énerve parce que... Moi, on m’a dit qu’on partageait une récolte, alors pour moi c’est pas un panier, c’est une part de récolte, et la part de récolte ça veut dire tout. S’il y en a beaucoup et bien tu en a beaucoup. Et si tu n’en a pas beaucoup, et bien tu n’en a pas beaucoup. Ce qu’on partage, c’est la récolte. Bon, après le mot usuel c’est panier, mais bon non : c’est une récolte. On partage une récolte.

Ruth Stégassy : La solidarité des Amapiens, elle s’exprime comment ?

Alain Gatti : Ah, c’est simple ! Elle s’exprime que bon ben, nous on fait... Bon, on a eu la tempête Klaus où là ils nous ont aidés à remonter un peu des serres qui étaient parties, des trucs comme ça. Après elle s’exprime comment ? Ils viennent nous filer un petit coup de main pour les récoltes, tout ça là. Un peu comme à l’ancien temps quand on allait aux vendanges ou… Surtout pour les patates, ils viennent, ils viennent quand on fait des ateliers comme ça là. Et après la solidarité chez nous, elle s’exprime... par le fait qu’il faut qu’ils nous trouvent tous les paniers. Ils ont du boulot. C’est pas évident. Et après on est en transparence, on leur dit : « Voilà ! » On leur montre notre compta, parce qu’on a une compta au réel. On sort la compta. On leur dit : « Tin, regarde ! » Et donc, ils voyent. « Ah bon, t’a gagné pas beaucoup cette année. Bon aller on va te donner ou un euro de plus ou chose. Ah ben non ça te va ? Ça te va pas ? Ton salaire te va ? Bon ça va. » « Moi ça me va. On a pas besoin d’augmenter cette année ou voilà. » Et c’est bien ! Ça marche bien et après... Alors après nous on les implique. Ils me disent : « Bon toi tu cultives, voilà ben nous on voudrait dans le panier, bon ! » — là pour l’instant c’est nous qui avons calculé le panier parce que je ne voulais pas d’interférences qui viennent parce qu’il fallait que je réapprenne, j’en avais une grosse tête de tout ça — on est arrivé à faire un truc bien et maintenant ils me disent : « Ouais, on veut un peu plus de ça. » « Bon ok, pas de souci. On va le faire. » « Bon, il faudrait que tu... On a vu ça. On aimerait bien manger de ça. » « D’accord, on va le mettre en essai, on va voir si ça marche. Et puis si l’essai marche, je vous en promets pour l’année prochaine. » Parce qu’après il y a le terroir, le climat, il y a plein de choses. Et donc tout ça, moi j’ai 2 ha de terre, j’ai pas beaucoup et j’ai quatre personnes. Donc, aujourd’hui nous on sait combien on peut nourrir de gens en fonction du panier que l’on me demande et de la diversité que l’on me demande. Alors à eux, ils deviennent acteurs de leurs propres consommations. S’ils me demandent plus de diversité, ou mettons plus de produits qui demandent beaucoup plus de main d’oeuvre comme les haricots verts, les petits pois, des choses comme ça — on en met un peu déjà — mais voilà, si on veut aller plus loin dans toutes ces démarches de légumes qui demandent plus de main d’œuvre, il faut savoir que je pourrais pas nourrir... Je ne pourrais faire 210 paniers. Alors mais j’aurai quand même besoin économiquement du truc. Donc attention. Ils sont acteurs, eux, de savoir à quel niveau ils vont mettre le prix.

Ruth Stégassy : Le prix, et puis la somme de travail que cela représente pour vous.

Alain Gatti : La somme de travail elle y est, que je fasse des tomates ou que je fasse des trucs... c’est…

Ruth Stégassy : Il y a quand même des légumes qui demandent beaucoup plus de travail ?

Alain Gatti : Ah ouais. Je ne vois pas le… Il y a des trucs qui demandent plus de travail. La somme de travail… je ne peux pas en mettre plus. Il faut que je répartisse la somme de travail dans toutes les gammes de légumes. Je ne peux pas... J’ai tant d’heures et voilà ! Celle-là on en demande plus et bien voilà… Une fois que j’ai mon quota d’heures là-dedans. Ah de l’autre coté, je ne peux faire ça ! Donc hop ce légume... Voilà ! Donc je leur explique bien tout cela et je leur dit faites bien attention, sachez ce que vous voulez. Attention il faut y aller doucement. Il faut faire comme ceci. Voilà, il y a beaucoup, beaucoup de communication à donner. Ils y sont hypersensibles et puis voilà ! Et faire quelque chose que beaucoup de monde puisse quand même y avoir accès, quoi ! [Moi je tiens à ce que…] Aujourd’hui, ça veut rien dire et ça veut tout dire : l’année dernière, on a donné 450 kg de légumes par part, quoi ! Donc voilà ! Il y a de quoi quand même nourrir, quoi !

(Intermède musical)

Ruth Stégassy : Alain Gatti, dans toute cette très belle fresque que vous êtes en train de nous brosser, il y a quand même un petit bémol, un petit problème. C’est que mine de rien, avec vos 2 ha de terres maraîchères à 13 km du Capitole de Toulouse, vous mitez le paysage ?

Alain Gatti : Ah oui ! C’est assez renversant. (Rire) Voilà, c’est moi qui mite alors qu’on était tout le temps là, on était là. Avant, on était nombreux dans ma rue à faire les maraîchers, je me retrouve tout seul, alors du coup et bien je suis la personne qui mite le paysage parce que on fait de l’urbanisme partout, donc je gène. Je suis une tache au milieu d’une zone qui a une couleur sur le PLU, là, qui doit être, je ne sais pas de quelle couleur : violette ou orange, ou jaune, je ne sais pas.

Ruth Stégassy : Et donc qu’est-ce qui s’est passé ?

Alain Gatti : Alors, il s’est passé qu’il y a eu un PLU en 2006 où alors on était en zone agricole avant sur le POS et au PLU de 2006 ils nous ont classé urbanisable pour la moitié de nos terres et industrielle sur l’autre. Mais en 2006 je me suis retrouvé tout seul et j’ai pas pu me défendre. Mais ce PLU a été invalidé et donc il est revenu en consultation à l’enquête publique cette année et avec la même chose. Et quand j’ai vu ça – parce qu’en en 2006 j’avais quand même averti la mairie que je voulais quand même encore rester en zone agricole mais voilà tout seul. Quand j’ai vu ça qu’il refaisait une enquête publique je lui ai dit à mon épouse Véro : « Véro, Véro ! » À ma mère et à ma sœur : « Et chouette, ils ont été invalidé. Ah maintenant ils y reviennent, mais maintenant on est en AMAP, on a plein de gens qui pensent comme nous. Ça on ne le savait pas à l’époque qu’il y avait plein de gens qui pensaient comme nous. Eh bien aujourd’hui, on va y aller et on va mettre le paquet et il va falloir qu’on reste en zone agricole. » Et alors bien sur, le deuxième jour de l’enquête publique, je suis allé, j’ai écrit tout ce qu’il fallait sur le cahier de la révision du PLU-là pour le commissaire-enquêteur. Bon le maire, il m’a surpris à écrire des choses. Il me dit : « Mais non ça ne changera rien pour ton activité. » Mais j’ai dit : « Moi si, ça change, ça change ; parce qu’il y a plein de choses qui peuvent se passer. » « Mais tu comprends peut-être que se serait bon que tu te déplaces, que t’ailles de l’autre coté, dans une zone agricole inondable. » « Ah bon... Ouais ! Bon ! »

Ruth Stégassy : Dans une zone inondable ?

Alain Gatti : Oui, c’est inondable. C’est inondable. C’est les inondations centennales ou centenaires, je ne sais pas comme ils appellent ça...

Ruth Stégassi : Et on vous invite à y aller ?

Alain Gatti : Et on m’invite à y aller. C’est chouette. (Rires). On m’invite à y aller.

Ruth Stégassy : Qu’est ce que vous avez répondu ?

Alain Gatti : Il ne m’a pas offert de bateau pour pouvoir sortir de la maison. J’ai dit que non... Mais non, ça c’est une boutade. Mais j’ai dit : « Mais non je ne peux pas avoir travaillé pendant 30 ans à fertiliser mes terres comme je fais, avoir fait tout ce travail. Ça ne ne déplace pas du jour au lendemain. Une terre fertile, tu ne peux pas la déplacer du jour au lendemain. J’ai dit : « Tu me proposes d’aller dans un zone où il faut que je reconstruise tout, de A à Z. » « Ah c’est une opportunité pour toi. » « Une opportunité, tu parles, quoi ! » « Ah oui, tu vas faire des sous avec ton terrain. » « Non mais attends ! Il y a un souci. Moi j’ai pas envie de... » Voilà ! On ne sait pas entendu sur les mêmes valeurs, quoi ! Moi, le fric, bon c’est bien, mais... (Expiration) Ouais bon ! Quand t’en as assez, t’en as assez, quoi ! T’en as assez pour vivre. Après qu’est ce que vous voulez que je fasse, que je me paye un quad pour faire le tour du jardin. Je m’en fou, quoi ! Je le ferai à pieds. Voilà, quoi ! Mais une terre fertile tu ne peux pas la une graine, elle prend, elle fait du rendement et elle nourrit des gens. Après bon, j’ai des enfants qui ont envie de continuer, j’ai envie de léguer un truc comme ça. C’est du travail de plusieurs générations. Je comprends pas ça. Surtout qu’il y a des endroits qui sont bien moins fertiles où on peut faire des choses dessus et qui en plus ça densifiera un peu plus le village parce que... (Soupir) Voilà ! Moi ça me désole de voir des choses pareilles.

Ruth Stégassy : Et vos Amapiens comment est-ce qu’ils ont réagi ?

Alain Gatti : Ah, ils ont réagi… Ils étaient tout très en colère, très remontés parce que ils te disent : « Non non non, mais nous on veut encore manger de bonnes choses. Bon toi, tu te décarcasses. Avec toi, on trouve des trucs qu’on ne trouve pas ailleurs parce qu’on cherche plein de variétés, de trucs comme ça. En plus, c’est très bon. » Et voilà, quoi ! Et alors j’ai dit : « Mais là... » Bon, une fois consignées toutes les déclarations, j’ai dit : « Hop ! » J’ai dit : « Moi j’appelle Annie ! Elle a fondé les AMAP et je vais lui dire : “Bon, Annie. Et ce coup ci, on a un combat à livrer là, un vrai et un bon. Il faut que tu m’aides, parce que moi rédiger des trucs, je ne sais pas faire, j’ai pas eu toute l’instruction pour ça. Il y a des choses que je ne sais pas faire.” » Et j’ai dit : « Là, il faut que tu m’aides parce que là... Autrement, je suis un peu perdu. » Et donc j’ai fait appel à Annie.

Ruth Stégassy : Annie, c’est Annie Weidknnet ?

Alain Gatti : C’est Annie Weidknnet. Oui ! Et voilà, elle nous a très très bien aidés. Et du coup, elle m’a dit…

Ruth Stégassy : À mettre en forme, à écrire, à...

Alain Gatti : Voilà, à mettre en forme, à écrire. Voilà, toutes les idées qu’on avait pour se défendre et tout. Et puis voilà !

Ruth Stégassy : Et donc ça en est où ?

Alain Gatti : Pour l’instant, on a mis tout au commissaire-enquêteur et on attend…

Ruth Stégassy : Le résultat de l’enquête publique ?

Alain Gatti : Voilà où on en est.

(Intermède musical)

Ruth Stégassy : Rosalie, vous avez été embauchée sur la ferme de Alain et Véronique Gatti pour travailler avec eux en AMAP ?

Rosalie : Oui ! Ça fait deux ans qu’on travaille ensemble et que on évolue ensemble, et que c’est très agréable d’ailleurs de travailler ici dans une exploitation familiale. Pour un jeune sortant de l’école, c’est très agréable parce qu’on est encadré, voilà ! On est bien formé pour continuer après.

Ruth Stégassy : Vous aviez fait ce choix parce qu’y avait l’AMAP ou c’est un peu par hasard que vous êtes arrivée ici ?

Rosalie : C’est pas par hasard parce que moi durant ma formation, j’ai beaucoup travaillé sur le maraîchage et notamment sur les AMAP parce que quand j’étais en formation de 2006 à 2008, vraiment le concept explosait. On en entendait beaucoup parlé. Et donc, j’ai même fait moi mon étude d’examen sur les AMAP, donc, c’est vrai que l’exploitation collait bien aussi avec mes idées personnelles, quoi ! Voilà !

Ruth Stégassy : Et aujourd’hui, il y a des menaces qui planent sur l’exploitation ?

Rosalie : Ouais ! Donc aujourd’hui, on est... C’est vrai que... Ça commence à... On commence à avoir peur parce que ils veulent faire passer donc ces terres qui sont travaillées depuis quelques années quand même, en terres constructibles. Donc ça serait très dommage parce que on nous dirait qu’on pourrait déménager par exemple : aller peut-être 10 km plus loin et reprendre une activité normale mais les gens comprennent pas que c’est impossible parce que voilà, cette terre elle est travaillée depuis deux générations. Donc, on a une terre fine, fertile. On voudrait nous mettre en zone inondable donc une terre morte où il n’y a aucune vie animale dessus. Là, voilà, quand on arrache un poireau on voit des vers de terre, quand on arrache une culture on voit des coccinelles, on voit des chrysopes. Enfin c’est... Et donc voilà on voudrait nous dire... On nous dit de déménager. D’aller plus loin donc pour trouver une terre déjà qui ne serait pas fertile, qui serait dénuée de vie. Et ça c’est très important, quoi ! On nous dit, faut faire du bio mais le bio sans biodiversité, ça ne fonctionne pas.

Ruth Stégassy : Mais il faut bien loger les gens ?

Rosalie : Ah, faut bien loger les gens ! Mais pourquoi ne pas aller... juste les mettre un peu plus loin à Saint-Jory où des terres ne sont pas utilisées. Enfin, j’habite un peu plus loin, autour de chez moi il y a des terres qui ne sont ni cultivées..., où l’agriculteur... c’est en prairie et ramasse uniquement le foin. Donc pourquoi pas mettre des habitations à ce niveau là, quoi ! C’est vrai que... Moi, j’ai... Enfin... J’ai pas vu qu’à Saint-Jory on manquait de place pour mettre un bâtiment ou deux. Puis... Là depuis un an, on voit que ça se construit partout déjà, c’est impressionnant. Ça avance. Certes Saint-Jory c’est très bien placé, c’est proche de Toulouse. Ouais ! On est pas loin des grands pôles comme Airbus où… donc Toulouse, ouais ! Puisque l’accès est facile, mais... Voilà, je pense qu’aussi que c’est plus important, certes de loger les gens mais il faudra les nourrir aussi. Non ? (Rires) C’est bien d’avoir un toit mais... (Rires) Peut-être que voilà, il faut qu’on pense à nourrir ces gens aussi.

(Intermède musical)

Ruth Stégassy : Vous parlez de la pétition Annie Weidknnet ?

Annie Weidknnet : Oui ! Ben c’est-à-dire que avec Alain on a rédigé le texte pour le commissaire-enquêteur mais il s’agissait aussi de faire savoir. Donc, moi j’ai mis en ligne une pétition sur Cyberacteurs que vous pourrez trouver et cette pétition ensuite je l’ai envoyé à tous les contacts de mon carnet d’adresses. Donc, ça quand même fait un peu le tour de France et même à l’étranger. Et donc actuellement, il y a 5000 signatures sur internet sur le site Cyberacteurs mais on en a aussi quand même pas mal de centaines sur des feuilles papier qu’on fait signer un peu partout y compris au cinéma Utopia.

Ruth Stégassy : Votre carnet d’adresses, il est très rempli parce que en fait vous êtes une des fondatrices, des initiatrices des AMAP en Midi-Pyrénées. C’est même devenu un réseau et vous avez même publié un livre, il y a quelques mois sur les AMAP qui retrace à la fois votre histoire et plus largement celle des AMAP, une histoire qui a aujourd’hui 10 ans, Annie Weidknnet ?

Annie Weidknnet : Oui, c’est-à-dire que je suis co-fondatrice avec un autre consommateur et surtout avec une éleveuse d’agneau d’Ariège des AMAP en Midi-Pyrénées en 20... Bon la première AMAP c’était janvier 2003, mais on s’est tous rencontré... Les premiers se sont rencontrés en 2002 d’ailleurs à la suite d’une de vos émissions et ce qui nous caractérise un peu ici, c’est qu’on a vraiment travaillé avec des paysans, quoi ! On est vraiment main dans la main et ce projet a été vraiment mené de façon complètement bénévole et très militante. Et aujourd’hui au bout d’une dizaine d’années, on doit approcher des 4000 adhérents au réseau ou on va les avoir et ce qui veut dire qu’il y a à peu près 150 paysans qui ont des contrats AMAP.

Ruth Stégassy : Alors, ce qui est tout à fait intéressant, c’est que de fait du coté des paysans aussi vous avez réussi à en convaincre un certain nombre. Vous dites qu’en 2010 il y a 35 nouveaux qui sont passés en système AMAP ?

Annie Weidknnet : Alors, ce qu’il y a c’est qu’au début ça été assez difficile parce qu’on était des urbains inconnus et en face de nous on avait des paysans qui n’avaient pas trop vu d’urbains et ces urbains inconnus venaient leur dire, on va te payer d’avance, on va te donner un prix juste. Ils étaient quand même assez sceptiques. Des coups tordus, on leur en avait déjà fait. Et coté consommateurs. Et bien les consommateurs quand on leur disait il va falloir que tu payes d’avance des produits dont tu sais même pas ce que tu auras, c’était pas plus crédible. Donc, les débuts ont été lents, du moins la première année, ça été assez lent parce qu’il fallait faire la preuve de la réalité et nous-mêmes on pouvait pas l’apporter puisque à part 5 AMAP en Provence, personne n’avait à l’époque entendu parler du concept. Donc, ce n’est que quand on a eu une AMAP qui a fonctionné — l’AMAP de la Lèzes là, qui fait de la viande puisqu’on a inventé un système pour distribuer la viande, jusque-là il n’y avait que des légumes comme expérience —donc ce sont les Amapiens de ces premières AMAP qui ensuite ont développés — qui sont toujours là d’ailleurs — qui ont pris en charge de proche en proche le développement des autres groupes. Ils avaient de la viande, ils voulaient des légumes. On a rencontré des paysans qui ont rencontré des paysans. Ça c’est fait vraiment de proche en proche.

Ruth Stégassy : Et alors c’est ça je pense qui est tout à fait intéressant, c’est que vous insistez sur ce que vous appelez un essaimage.

Annie Weidknnet : Ben, oui l’essaimage c’est comme les abeilles, c’est le parrainage, c’est-à-dire c’est un système où ce n’est pas une structure surplombante qui va décider de… On ne peut pas… Personne ne peut obliger personne à être solidaire, à adopter d’autres valeurs ? C’est pas un système qui peut se transmettre autrement que par la prise de conscience à la base.

Ruth Stégassy : Donc de personne à personne ?

Annie Weidknnet : De personne à personne. Donc c’est celui qui a vécu l’AMAP, qui a vécu la preuve que non seulement ça marche, mais vraiment ça donne envie d’autre chose, ça porte et ça grandit, qui va avoir envie d’en aider d’autres à le faire et à vivre ce que lui est en train de vivre et dont il retire un grand bénéfice personnel, pas tellement au niveau des produits — encore que — mais aussi parce que c’est une histoire qui porte, quoi, qui nous motive, qui fait qu’on est comme Obélix quand il est tombé dans le chaudron, quoi !

Ruth Stégassy : De quelle manière ? Parce que vous dites que c’est beaucoup plus large que simplement un échange de produits ?

Annie Weidknnet : C’est la mise en œuvre d’un dispositif qui permet de vivre d’autres relations, aux êtres et aux choses, c’est-à-dire qu’on sort d’un rapport producteurs-consommateurs pour retrouver un rapport mangeurs-paysans et des relations humaines. C’est-à-dire que l’économie c’est pas simplement je veux payer moins cher, je vais essayer de tout rouler. C’est comment peut-on — y compris à travers un rapport économique — vivre de façon j’oserai dire honnête quoi sur un territoire, c’est-à-dire que chacun pense qu’il n’est pas tout seul au monde et que l’autre… Si moi je veux avoir des bons produits, il faut que mon paysan il puisse en vivre sinon j’aurai peut être ma salade moins chère mais si l’année suivante il n’est pas là, c’est complètement idiot.

Ruth Stégassy : Mais quand on écoute Alain Gatti je trouve que ce qui apparaît très clairement c’est que finalement ce qui se passe c’est qu’on sort du rapport économique non pas parce qu’il n’y en a plus, mais il est remis à sa juste place. Simplement une place de courroie de transmission en quelque sorte.

Annie Weidknnet : C’est un facilitateur de l’échange. C’est ce qui permet aux uns, de permettre aux autres de vivre de leur travail et de continuer à me nourrir. Mais c’est pas un rapport où la recherche c’est le profit ou la bonne affaire, non ! La recherche, c’est comment on peut vivre tous de façon équilibrée sur un territoire.

Ruth Stégassy : Donc effectivement ça va bien au-delà du simple acte marchand. Vous disiez : « C’est une nouvelle forme de relations qui s’instaurent. » Et je me demandais en lisant votre livre Annie Weidknnet, si ce n’était pas ça qui faisait que finalement il devient pratiquement impossible de se structurer de manière organisée sous forme d’associations, sous forme de fédérations. Vous revenez à plusieurs reprises sur ces questions-là ?

Annie Weidknnet : Oui parce que ça ne tient vraiment, on a de la peine à le voir, quelques fois à le comprendre — parce que c’est tellement rare — ça ne tient que sur le désir, sur le… C’est très profond la relation qu’on finit par avoir dans ce système-là, qui est complètement différente, donc on ne peut pas l’organiser de l’extérieur. On peut transmettre, on peut essayer de transmettre son expérience, l’envie, le désir mais après ce n’est que si l’autre se responsabilise en face que ça va fonctionner. Donc aucune structure surplombante ne peut imposer la solidarité ou ne peut imposer ce genre de… C’est difficile à expliquer parce que…

Ruth Stégassy : Vous dites, ben si, vous dites aussi qu’on ne peut pas créer de norme ?

Annie Weidknnet : Non, on ne peut pas non plus créer de normes puisque... C’est comme... On est dans le vivant et on veut sortir de l’agriculture industrielle pour revenir à une agriculture du vivant. Ben, là c’est pareil. On est dans le vivant, c’est-à-dire on st dans une expérimentation entre êtres humains et donc rien n’est assuré, rien n’est… mais…

Ruth Stégassy : Rien n’est fixe.

Annie Weidknnet : Tout est possible aussi. Voilà ! Tout est possible. Donc, ça tient aussi sur cette volonté de créer aussi. Il y a quelqu’un qui disait que résister c’est créer, mais c’est un peu ça. On crée notre futur, on crée nos relations et on ne répond pas à des normes parce que qui que ce soit les a édictées à notre place.

Ruth Stégassy : Alors vous me disiez en préparant cette émission que on vous reprochait très souvent dans les réunions que vous faites d’information une attitude individualiste. Les Amapiens seraient des individualistes forcenés.

Annie Weidknnet : C’est-à-dire que beaucoup de gens ont de la peine à comprendre que ce soit à travers des modifications de comportements ou des prises de position dans sa vie quotidienne que l’on peut mettre en œuvre des changements qui ont une dimension collective. Donc, il y a souvent une difficulté à articuler des grandes idées, des grands principes et ce que ça peut impliquer comme modifications dans la vie quotidienne. Et nous, quelque part on prend le problème par la vie quotidienne c’est-à-dire à travers notre façon de nous alimenter, de trouver la nourriture, de cuisiner, de proche en proche, on va avoir un effet sur tous nos autres comportements et nos relations avec les autres. C’est-à-dire on est quelque part dans une rééducation volontaire et jouissive d’ailleurs, à partir simplement de comment on se nourrit tous les jours. Et c’est difficile… On a une tendance à toujours voir ça par l’autre bout de la lorgnette.

Ruth Stégassy : En tout cas, quand il a fallut se mobiliser d’abord autour de chacun des agriculteurs puisque pour nombre d’entre eux il s’agissait véritablement de solidarité puisque c’étaient des agriculteurs qui étaient au bord de la faillite, qui étaient en grandes difficultés financières mais également — c’est pas le cas chez les Gatti — mais en revanche quand il a fallut se mobiliser sur cette menace de les voir... de devoir déménager, déguerpir pour aller s’installer en zone inondable, il n’y a pas eu de comportements individualistes ?

Annie Weidknnet : Mais non ! Mais de toute façon c’est une illusion d’optique. Ça n’a rien d’individualiste. C’est pas parce que ça s’applique à partir d’actes du quotidien que c’est individualiste. Se nourrir, ça concerne tout le monde et on a quand même tout à fait conscience que en sauvant ou en essayant de sauver une terre d’un paysan mais c’est l’avenir de nos enfants, c’est quelque chose de collectif.

(Intermède musical)

Ruth Stégassy : Quand Alain Gatti a appelé un petit peu au secours, bon ben, de toute façon c’était évident que quelque part on ne pouvait pas ne pas le faire déjà et puis bon la question c’était qu’est ce qu’on va mobiliser. Donc, il s’agissait de mobiliser à la fois les Amapiens donc par une information à l’intérieur des AMAP et bon les médias et tout ce qu’on pouvait mobiliser. Donc, il y a une pétition qui actuellement doit... sur Cyberacteurs qui doit atteindre les 5000 — déjà — signatures et ça grossit tous les jours. Il y a le cinéma Utopia qui a fait aussi un article dans son journal et actuellement on est en train de mobiliser les élus qui auront à voir en dernier ressort des décisions prises sur cette terre.

Ruth Stégassy : Moi, j’avais plus envie que vous me parliez de la façon dont la solidarité des Amapiens s’est manifestée concrètement ?

Annie Weidknnet : Ça, c’est surtout à Alain qu’il faut le demander parce que c’est lui qui est au contact direct de ses Amapiens.

Ruth Stégassy : Alors Alain Gatti ?

Alain Gatti : La solidarité. Ils nous encouragent. Tous les jours, on reçoit des encouragements : « Vas- y Alain, on est là, on te soutient et on signe. » Ils font signer les copains, ils font plein de trucs. Ils en parlent autour d’eux. Ils en parlent à leurs élus. Voilà, ils font beaucoup de — on appelle cela du lobbying, je ne sais pas, quoi !

Ruth Stégassy : En tout cas, ils ne vous oublient pas ?

Alain Gatti : Ils ne m’oublient pas du tout. Et tous les jours ils sont là. Là en ce moment... Ils sont très très près. Quand on fait des distributions, ils viennent. Ils nous disent : « Bon, où est-ce que tu en es ? Qu’est-ce que tu veux que l’on fasse. Bon t’inquiète pas, on est entrain de remuer la peinture, les panneaux sont prêts. S’il faut, on vient d’aider. On va manifester ». J’ai dit : « Oui, oui ! On verra. On n’en est pas là, mais s’il faut vous viendrez on fera un truc et on manifestera différemment. On préparera des plats avec des bons légumes de chez nous et on leur fera goûter que en définitive on prendra des tomates d’Espagne, on mettra les notre à coté. On leur dira : « Vous goûtez celles-là, vous goûtez celles-là et après vous nous direz laquelle vous préférez. Alors tout compte fait, et bien peut-être que ce n’est peut-être pas grand-chose de conserver deux hectares mais il faudra mieux les conserver. »

Ruth Stégassy : Il y a un autre mot qui me parait important et qui revient souvent c’est celui de confiance, Annie Weidknnet ? Et ce terme de confiance, vous le mettez en regard avec celui des labels, des certificats ?

Annie Weidknnet : Oui ! C’est-à-dire les certificats historiquement sont arrivés avec les labels parce que quelque part la confiance avait été perdue, parce qu’une distance a été mise trop grande entre ceux qui produisent et ceux qui bénéficient des productions en question. Donc, il a bien fallut essayer de retrouver de la traçabilité, des labels pour dire un peu comment les choses étaient faites parce que plus personne ne sait comment est produite sa nourriture. Mais avec des AMAP on est dans un système complètement différent puisque justement il s’agit de retrouver cette proximité pas simplement géographique mais aussi humaine et de se réapproprier toute cette connaissance que bon autrefois toute la population savait à peu près. Au certificat d’étude, il y avait des épreuves sur comment cultiver. Bon maintenant, il y a de l’informatique et de l’anglais commercial. Donc, l’ensemble de la population aujourd’hui depuis une ou deux générations a complètement perdu contact avec ce qui est la production de sa nourriture qui est pourtant ce qu’elle met tous les jours dans son corps et qui est vraiment vital, quoi ! Donc, à partir du moment où on a retrouvé ce lien, on a pas besoin qu’une tierce personne qui va venir de temps en temps et qui va remplir un dossier, nous disent ce qu’on doit penser les uns et les autres de ce qu’on mange et de la façon dont c’est produit.

Ruth Stégassy : Et alors justement sur le fait qu’il y a eu tout cet oubli et d’ailleurs Alain Gatti en parlait lui aussi. Lui-même a oublié énormément de choses. Il est allé retrouver des maraîchers. La formation, c’est aussi un des aspects intéressant quand ça se passe en AMAP. Et là, j’aimerai peut-être que vous nous parliez de ce que vous avez pu voir à l’étranger puisque vous avez également suivi à travers le réseau Urgency, pas mal ce qui se passe dans les autres AMAP des autres pays : au Japon, aux États-unis... Et vous avez pu voir qu’il y a des expériences tout à fait intéressantes dans le domaine de la formation et de nouveau, ça passe par le lien et par les personnes.

Annie Weidknnet : C’est-à-dire qu’il y a des expériences un peu partout. Là, je vois qu’aux États-Unis se sont des fermes en AMAP — CSA là-bas — qui organisent la formation, c’est-à-dire qui reprennent en main la transmission qui n’a plus lieu dans le cadre familiale et qui est indispensable parce que c’est la formation pratique. C’est toute l’imprégnation, connaissance de la terre et des animaux, etc., qui ne peut pas passer que par une formation académique. C’est pas possible. Il y a tout un coté sensitif, sensoriel, expérientiel qui a besoin de temps et qui a besion de rencontres humaines ou de rencontres avec les bêtes et les plantes sur la durée. Donc, ça se sont les fermes en AMAP qui ont créées un petit peu des réseaux de formation des jeunes et comme le problème se pose un peu partout, il y a une expérience japonaise qui est extrêmement intéressante — du moins je trouve extrêmement intéressante — parce qu’il a l’avantage d’impliquer à la fois les paysans, les collectivités et les futurs paysans dans un projet collectif de formation et d’installation. Et ce projet consiste à donner un système de bourses à des jeunes qui veulent travailler en agriculture et à les envoyer en apprentissage pendant un an, deux ans chez un producteur bien expérimenté qui va prendre en charge leur formation, qui va lui être rétribué par le travail que va quand même pouvoir faire le stagiaire — bon ça on peut dire ici aussi en France ça existe, l’apprentissage — oui mais alors la différence c’est surtout que la collectivité s’engage à trouver la terre et les conditions d’installation au jeune dans la proximité de son tuteur. Donc, le tuteur il ne forme pas un jeune anonyme mais un voisin, un futur voisin. Et que ce futur voisin, il va être obligé aussi de s’installer sinon il faut qu’il rembourse sa formation et la collectivité a aussi des obligations. Chacun a des obligations et intérêt à ce que finalement ça marche, pas simplement faire du chiffre. Et il semblerait — moi je ne suis pas aller au Japon pour ceux qui sont allés comme Daniel Vuillon qui a rencontré des paysans qui sont formateurs — que ça permet d’aller très vite et de former beaucoup de jeunes, vraiment des jeunes qui sont comme on diraient opérationnels, quoi ! Il sont prêts. Ils ont acquis cette expérience pratique qui fait tellement défaut aux jeunes qui s’installent ici parce que la formation académique, bon ben c’est la formation académique, elle a l’intérêt d’exister mais il y a des choses qu’elle ne peut pas transmettre et comme il n’y a plus de transmission familiale parce qu’il n’y a plus de paysan pour transmettre et ni de fils de paysans pour s’installer, il y a une déperdition énorme de savoir souvent millénaire qui sont en train de disparaître sous nos yeux.

Ruth Stégassy : Alain Gatti ?

Alain Gatti : Moi dans mon cas, si vous voulez par rapport aux labels, il m’aurait fallut attendre 3 ans avant de pouvoir vendre à la juste valeur mes légumes. Pendant 3 ans, bon, c’est vrai qu’il y a des subventions, il y a des ceci, mais on a des pertes de rendements. Ça ne nous permet pas... Moi... Ça me bloque en tant que… de pouvoir passer, quoi ! Et je trouve que ça doit être [ ?] quand je discute avec mes copains conventionnels, je leur dis mais il faudrait le faire. Voilà, ça leur fait beaucoup peur, parce qu’il faut attendre 3 ans pour pouvoir vendre au bon prix et être sûr de pouvoir gagner sa vie, quoi ! Et là, c’est vrai que ce système-là... Bon nous on était déjà dans une démarche quand même très très très écolo par rapport à ce que l’on a fait avant, quoi ! Mais ça c’est hyper géniale parce que t’a quand même des gens qui sont capables de te prendre là où tu es et de t’y amener. Si on veut transformer les choses... à un moment donné, bon c’est vrai que il faut pas être je pense un pur et dur du truc et dire : « Non non quand tu y seras, je t’aiderai. » Comment voulez-vous à un moment donné…Si on n’aide pas quelqu’un à sortir du trou, c’est pas possible pour des petits. En définitive tu te demandes si le système il n’est pas fait pour faire et vraiment les uns d’un coté et les autres. Et si tu ne t’en sors pas et toi petit et comme tu es petit tu ne pourras pas battre des gros et bien tu es obligé de crever, voilà ! Parce que tu n’auras pas eu le moyen à un moment donné de te dire : On te donnera une chance pour y arriver. Peut-être que je vais choquer beaucoup de monde mais putain c’est le truc, quoi ? Ouais faites-nous confiance, on va y arriver et nous on donnera tout ce qu’il y a dans nos tripes pour y arriver parce qu’on quand même notre truc à vous donner, quoi !

 

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