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Les Amap (Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne)

Emission du 24 mai 2008 / Catégories : Agriculture

Description

Reportage à la Ferme Saint Jean, avec François Oulmont, maraîcher.

Invités

  • François Oulmont, maraîcher.

Liens

  • Fédération francilienne des AMAP : Recréer du lien social entre citadins et agriculteurs de la région ; Apporter une sécurité financière à des agriculteurs s’engageant dans une démarche d’agriculture durable ; Favoriser l’accès et l’éducation à une alimentation de qualité

Détails

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Transcription

Ruth Stégassy : Terre à terre, le magazine de l’environnement. Ce matin, Terre à terre fête la nature en citant les AMAP, une rencontre avec François Oulmont, maraîcher en AMAP. C’est compliqué votre vie François Oulmont, vous faites des études d’agriculture en disant que vous ne serez jamais agriculteur, et vous voilà agriculteur.

François Oulmont : ben oui, c’est le destin ou je ne sais pas, un retour des choses, des bonnes choses. Je suis né sur cette campagne, sur cette terre, j’en suis parti une vingtaine d’années et puis j’y reviens à 40 ans, voilà, un peu avant.

Ruth Stégassy : et qu’est-ce qui vous a fait revenir alors ?

François Oulmont : ce qui m’a fait revenir je pense que c’est la passion du végétal avant tout, la passion de la nature, la passion des plantes, et puis le fait d’avoir hérité de cette terre, et de pas pouvoir la laisser à l’abandon, à ce qui se passe autour, vous avez vu, la promotion, l’immobilier, le délire, voilà.

Ruth Stégassy : la résidence secondaire ?

François Oulmont : Oui, la résidence secondaire, les propriétés luxueuses, et puis les lotissements et les gens entassés dans d’autres coins de Grasse ou de la région, parce qu’on a toutes les populations bien sûr.

Ruth Stégassy : Et donc quand vous vous êtes réinstallé chez vous en quelque sorte, qu’est-ce que vous avez décidé de faire, parce que, on va le découvrir, vous avez eu pas mal d’idées, mais comment est-ce que c’est arrivé tout ça ?

François Oulmont : En fait quand je me suis réinstallé on va dire…enfin c’est pas vraiment que je me suis réinstallé, mais je me suis installé en plusieurs étapes et sur plusieurs projets, voilà. Le premier projet que j’ai eu ici, c’était un projet orienté sur l’éducatif et le pédagogique. Donc à l’époque, c’était dans les années 1979-1980, au début des années 1980, j’ai découvert le concept des fermes pédagogiques. Et j’étais moi-même éducateur, animateur, etc, responsable d’association. Donc je me suis retrouvé à travailler dans des associations et puis un beau jour, je me suis dit mais j’ai un lieu ici avec toutes les possibilités etc, il faut faire une ferme pédagogique, et donc je suis parti avec mes bras et mes petits moyens à monter une association, à trouver des fonds, à construire un lieu, à aménager un lieu, à accueillir des enfants, à trouver le peu de moyens qu’on a pu trouver à l’époque pour monter ce projet, que j’ai tenu un petit peu, à bout de bras pendant 10 ans.

Ruth Stégassy : Et qu’est-ce que vous en tirez, c’était bien ?

François Oulmont : Euh j’en tire, oui c’était très bien, sauf que c’était très dur, parce qu’on a beaucoup de travail, 7 jours sur 7, aucune reconnaissance, aucune reconnaissance.

Ruth Stégassy : De qui ?

François Oulmont : Ni des pouvoirs publics, aucune aide des pouvoirs publics locaux, et aucune…de la reconnaissance des parents oui, mais pas prêts à payer le vrai prix de l’animation qu’on pouvait leur proposer.

Ruth Stégassy : Qu’est-ce qu’ils apprenaient les enfants ici ?

François Oulmont : Alors ils apprenaient ben le jardinage, en partie, donc on avait un potager etc, on faisait cultures, conserves, les produits étaient transformés dans notre cuisine, servis à table, ensuite on avait tout un petit élevage de volailles, ensuite on est allés jusqu’aux chèvres, moutons, ânes, etc, etc. On a eu tous les animaux, des chevaux, sur place, et tout en continuant une partie de culture et puis des activités d’éveil, aussi manuelles, de type centre de loisir, ferme pédagogique. Voilà donc ça il a fallu démarrer au départ avec…on était pratiquement deux à porter ce projet, sous le couvert d’une association bien sûr, de bénévoles, et on s’est retrouvé à la fin avec une équipe de 10 à 12 personnes, puisqu’on recevait tous les jours 50 à 60 enfants, tous les jours, et l’été 80 voire plus. Et tout ça avec toujours peu d’argent du public, à l’époque le concept n’était pas vraiment reconnu, et puis ici, les politiques locaux, je dois dire, ne se sont pas tellement orientés vers ce type de prestations. Voilà, donc on a eu beaucoup de mal à avoir un soutien. Le soutien était vraiment par les parents, et par nous, le travail qu’on fournissait.

Ruth Stégassy : Donc vous avez renoncé ?

François Oulmont : Ben oui, en fait c’est pas que j’ai renoncé, c’est que l’association a pratiquement coulé. C’était simple : ou la mairie ou les pouvoirs publics participaient jusqu’à concurrence de 50% voire plus, ou alors on arrêtait. Donc on a arrêté. Ça a été la première étape, c’était un peu la transition entre le domaine familial, agricole, créé par nos parents ici dans les années 1947.

Ruth Stégassy : Ils étaient agriculteurs ?

François Oulmont : Voilà, en fait ce lieu a été acheté, où on se balade là, qui fait 5 hectares, qui faisait en totalité 5 hectares avec la maison de famille, ça s’appelait Cantegril, le domaine Cantegril, a été acheté par nos parents en 1947, juste après la guerre, où mon père est sorti de cinq ans de camp de prisonniers, et il était en très mauvais état mais passionné, il avait un diplôme d’ingénieur agricole dans les poches, il avait jamais pratiqué, et il a dit je m’installe dans le sud et j’achète un domaine et on part dans l’agriculture, voilà, en 47. Et puis donc après il y a eu beaucoup d’événements familiaux, mon père est décédé en 64, et puis ma mère a été très courageuse, a porté le domaine, de 4 hectares plus les 8 enfants à élever toute seule et à en plus convertir entièrement le lieu, qui au départ était en verger d’arbres fruitiers, par la passion de mon père, dans un jardin plutôt orienté sur le maraîchage, et déjà dans les années 1970, dans les pionniers de l’agriculture biologique, puisqu’ils ont commencé dans les tous premiers dans la région. En fait l’agriculture biologique en France a démarré avec un noyau ici dans la région.

Ruth Stégassy : Et vous savez quelle était l’idée qui présidait à ça ?

François Oulmont : Ah, c’était le mieux-être

Ruth Stégassy : C’est-à-dire qu’il y avait vraiment déjà le sentiment que…

François Oulmont : Mon père déjà avait été choqué par les produits chimiques hein, l’arboriculture c’était extrême à l’époque, les golden, le gros boom, le début des années 60, ça a été terrible, terrible. Et il s’est retrouvé lui à essayer de trouver des idées, comment on pouvait faire naturel, donc il avait trouvé des petites idées, mais il était obligé de vendre ses fruits dans le rayon conventionnel, dans les coopératives. Donc il vendait au prix du conventionnel, tout en ne mettant pas de produit chimique. Et puis donc après son décès, ma mère a continué dans cette optique-là et elle s’est dit il faut trouver des spécialistes, il faut trouver quelqu’un. On a eu la chance d’avoir ici un chef de cultures qui s’appelait Christian Gemme, dans les années 70 au tout début, qui était très compétent et passionné, et qui a vraiment fait un travail de fond, qui a été ensuite suivi par mon frère Jean-Patrice et le reste de la famille et moi-même maintenant.

Ruth Stégassy : Vous dites qu’il y avait un noyau important de fondateurs, de pionniers de la bio, dans la région de Grasse ?

François Oulmont : Oui, en partie, il y avait une personne qui s’appelait Claude Monziès, que je dois quand même citer, qui a été le fondateur du domaine de l’Ormoy, qui a été un des préceptes de la biodynamie en France, qui était ami intime de mes parents, et qui ont avec la famille Denis et plusieurs familles de la région de Grasse et d’Auribeau-sur-Siagne, se sont réunis toutes les semaines et ont commencé à faire des recherches très approfondies, puisque ma mère était d’origine suisse, et parlait bien l’allemand, ils sont allés chercher en Suisse, en Allemagne, tout ce qui existait déjà. Et ils l’ont amené ici, et à l’époque il n’y avait rien du tout. Voilà, ça a vraiment démarré comme ça. Et ensuite ça a démarré avec un petit magasin de vente à la ferme dans la grande maison là-haut qui est bien cachée derrière ces arbres et ma mère tenait un magasin « produits naturels », le bio n’existait pas, il n’y avait pas d’appellation bio, ça n’existait pas, c’est bien plus tard. Et c’était sans engrais chimique, naturel, donc elle a été très connue dans la région. Tous les gens je dirais au-delà de 50 ans, de 60 ans et plus, ont connu ce magasin à la ferme. Ça a été vraiment le premier endroit, le premier domaine biologique de la région. Voilà, et puis donc ensuite ma mère a été bien fatiguée, elle a voulu que ses 4 garçons, enfin au moins un ou deux reprennent le flambeau, ce qui était bien normal, et donc mon frère Jean-Patrice, qui a baigné là-dedans aussi, a démarré très jeune, à 18 ans lui, il a pris en main tout le domaine. Et avec l’aide de Vincent à l’époque, son associé, ils ont vraiment développé, vraiment ils ont fortement développé, ils ont développé une coopérative de produits de vente de produits biologiques, avant les Biocoop si on peut dire, dans les années 70, à la suite, 70-80, et là, qui a compté jusqu’à 700 adhérents, donc c’était dans cette maison jaune qui est là, la première, c’était la maison de Jean-Patrice.

Ruth Stégassy : 700 adhérents, c’est énorme !

François Oulmont : Enorme, énorme. Alors ils ont été débordés, ça ils ont été débordés, et ils ont décroché. Jean-Patrice lui c’était vraiment un artiste, alors lui il a fait l’opposé de moi, c’est-à-dire qu’à 45 ans, il arrête l’agriculture, et il se lance dans la sculpture. Voilà, et donc moi j’ai pris le relais, c’est marrant, c’est très drôle. Donc voilà, on est passés comme ça, de l’un à l’autre. Alors ici ça a vraiment évolué, là c’est la partie de Jean-Patrice ici, moi je suis là-bas de l’autre côté du terrain, du chemin.

Ruth Stégassy : C’est la partie de Jean-Patrice qui ne s’en occupe plus puisqu’il a arrêté.

François Oulmont : Qui ne s’en occupe plus, enfin si, il s’en occupe le coquin, parce qu’il a donc son petit chalet qui est là, la petite isba tout en bois, il a son petit cabanon, alors avec leurs quatre enfants, Jean-Pat et Jen adorent venir parce que…ce qui s’est passé, il a pas pu quitter le lieu, aussi, il a pas pu décrocher, donc il y a 8 ans, il a décidé il a dit : il faut que je plante quelque chose, je vais planter des oliviers. Donc il a planté tous ces oliviers là, il a planté 200 oliviers sur son terrain, et là maintenant, ça y est, c’est le virus qui revient, chaque année il revient trois fois, quatre fois par an pour s’occuper de ses arbres. Et là, l’année dernière, première récolte, ils ont été plantés il y a 7 ans, première récolte, il a fait ses 30 litres d’huile et il était très très content bien sûr. Vous pouvez comprendre le principe, c’est fabuleux. Donc maintenant effectivement il revient, et puis il revient avec d’autant plus d’intérêt que je suis là, que je reprends le truc, et que je fais ce qu’il faisait avant, mais différent, à mon style, avec les méthodes d’aujourd’hui, enfin ça évolue aussi, l’agriculture évolue sans arrêt. Donc il voit tout ça, et puis moi je sais que comme il est très très compétent, j’en profite pour lui poser des questions, profiter de son savoir. De même que Cécile et Jean-François Berthelot, quand ils viennent, c’est un grand plaisir, Cécile passe des journées entières dans la campagne à regarder, et puis on parle, et puis elle ramasse des plantes, et puis elle me dit tiens voilà ça on va manger ça, elle prépare des salades avec plein de trucs qu’elle ramasse, et puis je lui dis : ben tiens, est-ce que tu connais ça, j’ai trouvé ça dans un bouquin ou j’ai entendu, voilà, et puis on se fait des tisanes…

Ruth Stégassy : Cécile c’est votre sœur ?

François Oulmont : C’est ma petite sœur oui.

Ruth Stégassy : Votre sœur qui a épousé Jean-François Berthelot, paysan boulanger.

 intermède musical -

François Oulmont : Alors là j’ai pas grand-chose en cultures, on démarre seulement, on démarre la production, ici c’est un peu froid, on est dans un creux. Donc voilà les premiers légumes pour l’AMAP vont arriver, un petit peu plus dans les serres, un peu là, un peu voilà, les oignons, j’ai fait beaucoup beaucoup de sortes de légumes, je fais 70-80 légumes différents et 200-300 espèces au total. Moi ma passion c’est la biodiversité, alors faire de la monoculture, non, je crois que jamais j’aurais repris cette activité de cette façon-là. Bon je m’épuise au travail, enfin non, maintenant je m’organise un peu mieux, mais je dois dire que j’en découvre tous les jours, toutes les semaines, tous les mois, voilà. Et j’ai la chance d’avoir rencontré il y a 8 ans, Daniel Vuillon, par le biais des AMAP, qui est venu ici un beau jour, en 2001, qui venait de démarrer son AMAP à Ollioules, et puis on l’a fait venir, enfin je sais plus comment ça s’est passé, voilà. Il est venu et il m’a dit : mais t’as un lieu idéal et tout, vas-y, fonce, etc. Et puis le mois d’après, sa fille m’amène deux caisses de plants de tomates, un peu des variétés qu’ils font, rares, anciennes. Et puis voilà, on a commencé comme ça et depuis on est en contact, tous les mois, on se voit, on fait des rencontres de paysans, par mail etc, on s’échange des graines.

 intermède musical -

François Oulmont : C’est la partie verger, avec des petites restanques, avec beaucoup de choix : amandiers, cerisiers, pruniers, vignes, poiriers, figuiers, néfliers, pommiers. On a tous les arbres fruitiers ici : depuis la cerise jusqu’à la figue, et après je cultive la fraise bien sûr, donc avec la fraise et les arbres fruitiers, on a des fruits toute la saison non-stop.

Ruth Stégassy : Et l’AMAP en profite ?

François Oulmont : Ah bien sur, l’AMAP en profite, c’est le but, bon mais on ramasse ce qu’il y a, c’est des vergers qui sont anciens, c’est pas de la productivité du tout, donc on ramasse ce qu’il y a, ils ont ce que la nature veut bien donner. Voilà. Le principe des AMAP c’est ça.

Ruth Stégassy : Alors justement, vous avez parlé des AMAP en disant : on a embrayé en un mois on s’y est mis, mais comment est-ce que vous avez organisé ça, vous êtes...

François Oulmont : Ben en fait c’était très marrant, parce que j’étais un jour à une conférence organisée par ATTAC, la Confédération, sur la malbouffe, toujours le grand thème, et puis il y a quelqu’un qui lève le doigt dans la salle et qui dit « mais tiens il y a des solutions qui existent, on a entendu parler d’un certain Vuillon dans le Var, qui a démarré ça cette année », en 2001 c’était, l’hiver 2001-2002. Et donc tout le monde a dit « ah c’est super ce concept ». Voilà, il a été bien expliqué, décrit, et puis à un moment donné quelqu’un dans la salle dit « oui il faut qu’on fasse une réunion, qu’on regroupe des consommateurs mais aussi des agriculteurs, le but, il faut quand même un agriculteur au milieu. Alors est-ce qu’il y a des agriculteurs dans la salle ? » Bon je regarde un peu autour de moi, je vois personne, ouais bon deux éleveurs, et puis moi je lève timidement le doigt, je dis « oui je suis agriculteur ici, je suis maraîcher justement, j’ai un peu des légumes, des fruits, et puis je suis à Grasse, je suis en zone urbaine, périurbaine à Grasse, tout près », la réunion était à Mouans-Sartoux. Alors bon ben voilà, et du coup on a embrayé une deuxième réunion un mois plus tard, parce que les gens étaient très excités, et forcément j’ai dit : ben oui, j’y vais, je signe les contrats, allons-y. Et depuis on a démarré tout petit à cette époque, avec 20 familles, puis 30 familles et puis 40 familles, etc, chaque année on a un petit peu progressé, et maintenant on est à 75-80 familles.

Ruth Stégassy : Et vous pensez qu’il y a une limite supérieure ?

François Oulmont : Oui, ça c’est ma limite supérieure.

Ruth Stégassy : c’est déjà pas mal !

François Oulmont : Pour moi c’est déjà beaucoup, et puis c’est la limite du terrain, c’est la limite de la nature. Nous on veut faire une production complète, c’est-à-dire qu’on veut que les gens aient assez de légumes pour ne pas aller en acheter à côté, et soient nourris correctement ; c’est pas pour qu’il y ait 3 légumes dans le panier, donc la diversité c’est ça, et c’est leur faire goûter des choses qu’ils n’auront jamais goûté ailleurs, dans aucun magasin bio.

Ruth Stégassy : Par exemple ?

François Oulmont : Par exemple du Chrysanthème, Chrysanthème comestible, bon vous allez dans une Coop, dans un magasin bio, vous en voyez nulle part, sur un marché bio, nulle part, pourtant c’est un légume qui existe depuis 1790 en France, qui était très apprécié, qui a complètement disparu, qui est une plante médicinale en fait qui est fabuleuse. Alors il s’utilise cru, cuit, mais ça n’existe plus, on ne le connait plus. Alors bon c’est un exemple mais j’en ai des dizaines comme ça. Donc moi le but c’est qu’ils découvrent chaque année, qu’il y ait toujours quelque chose de nouveau. Et ça c’est l’acquis par ce que Daniel Vuillon m’a apporté de son ouverture et de sa biodiversité.

Ruth Stégassy : Alors lui c’était les tomates au départ ?

François Oulmont : Au départ absolument c’était les tomates. Maintenant il a dévié dans tout, et on s’échange justement parce qu’il y a des choses que je fais qu’il ne connait pas et vice versa, donc on s’échange les bonnes recettes ou on se montre des légumes qu’on fait goûter les uns les autres. Parce qu’effectivement il m’a apporté cette biodiversité des tomates, que j’ai découverte, qu’on ne connaissait pas du tout avant ici. Ici mon frère faisait deux variétés de tomates, y avait que ça, y avait la St-Pierre, la Marmande, bon, et maintenant j’en ai essayé 40, 50, et grâce à ces 80 familles, j’ai réussi à avoir une sélection, parce que moi le but, c’est pas de faire à tout prix un jardin botanique. Je suis pas un jardin botanique, je suis un agriculteur, donc la sélection, ça veut dire quoi, ça veut dire que chaque année, je fais par exemple 10, 15, 20 variétés de tomates, c’est déjà beaucoup, mais en fin d’année je leur dis bon maintenant, allez posons-nous, vous avez les noms, etc, vous allez me dire celles que vous préférez au niveau gustatif, pourquoi etc, là vous mettez un A, un B, ce que vous voulez. Et donc on fait un sondage comme ça, et je leur dis : parce que l’année prochaine il faut qu’on sélectionne un petit peu, je vais pas continuer à faire 40 variétés de tomates. Donc petit à petit maintenant j’arrive à savoir ce que mes 200 personnes trouvent de meilleur, et moi-même aussi bien sur j’ai mon propre goût à la maison.

Ruth Stégassy : En gardant quand même une part pour laisser justement, pour les nouvelles tentatives toujours ?

François Oulmont : Ah bien sur, l’avantage c’est que dès que j’entends parler d’une nouvelle variété, ou de quelque chose de différent, chez un collègue ou n’importe où dans un journal, dans un magazine, dans un livre spécialisé, j’essaie d’avoir des graines et d’essayer. Peut-être elles ne poussent pas bien chez moi, peut-être elles sont pas bonnes, parce que c’est pas parce que c’est des tomates anciennes qu’elles sont toutes bonnes, et qu’elles sont toutes belles et qu’elles pousseront toutes bien dans votre jardin. Donc il faut pas croire que la biodiversité, c’est tout faire, tout et n’importe quoi. Non je suis désolé, il y a des légumes feuilles ou des racines qui sont pas bons, au goût d’aujourd’hui, les gens ne savent pas les cuisiner, c’est difficile à faire, c’est long à préparer, donc il faut aussi sélectionner.

Ruth Stégassy : Donc il y a des légumes que vous abandonnez totalement ?

François Oulmont : Absolument.

Ruth Stégassy : C’est-à-dire pas seulement des variétés de certains légumes...

François Oulmont : Non, il y a des légumes que j’abandonne, par exemple ici, le panais, je sais pas si vous connaissez, c’est assez connu maintenant, c’est un légume un peu ancien on va dire, le panais il pousse pas bien ici, il fait des racines toutes tordues, il est complètement biscornu, il est ingérable, donc j’arrête de faire du panais, je peux pas faire de beaux panais donc ça me déçoit, et puis en plus c’est une culture qui se prépare l’été, qui est très délicate au semis, ici c’est très sec l’été, on n’a pas assez d’eau, donc voilà, je choisis en fonction des conditions climatiques aussi, c’est l’intérêt. L’agriculteur est en fait l’interface entre la nature, le jardinier je veux dire hein, surtout, dans sa biodiversité, fait l’interface entre la nature et l’homme. Et donc là il faut qu’il adapte les goûts de l’homme avec le potentiel de son terrain. Et c’est difficile, très difficile, donc on apprend tous les jours.

Ruth Stégassy : Ben oui, vous disiez, François Oulmont, l’agriculture elle évolue sans arrêt, elle change sans arrêt.

François Oulmont : Sans arrêt.

Ruth Stégassy : Alors là vous avez parlé de deux changements qui me paraissent profonds, d’abord le changement de relation avec les familles, et d’ailleurs j’aime que vous les appeliez familles et non pas consommateurs, ça déjà c’est important, et puis changement climatique.

François Oulmont : Je vais vous dire Ruth, j’aime beaucoup le terme, parce que grâce à Daniel, grâce au réseau des AMAP, on a échangé avec les AMAP dans le monde entier. Avec les Québécois, avec les Japonais, ils sont venus ici, je suis allé là-bas, enfin moi ça me passionne. En fait il y a un terme que j’aime beaucoup, que j’emprunte aux Québécois, c’est fermier de famille, et ça je trouve ça génial, parce que c’est ce lien, on sait qui on nourrit, on voit les gens, et comme je disais tout à l’heure, on voit les bébés dans le ventre, on les voit grandir etc, on voit les bonnes joues se remplir, on voit des enfants qui aiment manger des légumes, et ça ça fait vraiment du plaisir. Donc c’est vraiment ça, c’est le fermier de famille, moi je tiens à mes familles, et je suis triste quand elles arrêtent, surtout les gens que j’aime bien et j’ai envie de savoir pourquoi, quelle est la raison, pourquoi ils décrochent, parce qu’on a beaucoup de turn-over, on a beaucoup de roulement dans les AMAP.

Ruth Stégassy : Ah oui ?

François Oulmont : Ah oui, c’est très difficile ça, les gens…on s’adresse…comme il y a un effet de publicité un peu, qui est un peu dommage, qui est un peu désagréable, mais comme toutes les choses nouvelles. Donc les gens s’inscrivent, « ah c’est super », et puis après ils se rendent compte qu’il faut cuisiner. Il faut cuisiner le double que si vous achetez comme ça ordinairement ou quand vous avez besoin. Il faut préparer les produits, il faut tous les préparer. Moi j’ai des familles qui me disent : tiens le jour de la distribution, des fois on travaille jusqu’à 11h dans la cuisine. Je dis « quoi ? pourquoi ? » ben oui, parce qu’on lave tout, on prépare tout, on met tout dans des barquettes, dans des films respirant, et on met tout au frigo ou dans les bacs, ils sont en appartement ils ont pas le choix, de façon à conserver pour toute la semaine, et c’est très judicieux.

Ruth Stégassy : Mais là vous parlez du travail qu’ils doivent faire chez eux, mais est-ce qu’ils viennent vous aider, parce que ça fait partie du contrat des AMAP ça ?

François Oulmont : Alors, pour nous depuis le début, comment on a travaillé et puis comment ça a été déclenché dans le Var : le travail à la ferme n’est pas systématique.

Ruth Stégassy : Ah oui ?

François Oulmont : Non, le travail à la ferme n’est pas systématique parce que d’une part on s’adresse aussi à des gens qui sont très occupés, donc qui ont peu de temps, bien souvent qui sont assez débordés dans leur activité, qui ont des enfants, le samedi il faut faire les courses, le dimanche on va faire du sport etc. Les gens ont plein d’activités, plein de choses à faire, donc quand vous leur proposez un atelier, il y en a 10% qui viennent en réalité. Donc moi je l’ai fait, quelques années, j’ai fait ça, des ateliers du samedi, on a fait atelier désherbage, atelier tailler d’oliviers, atelier confitures, atelier récolte de prunes etc etc. Et j’ai vu que c’était toujours les mêmes familles qui venaient, ceux qui avaient une petit fibre verte on va dire, autre que de consommateur. Parce que beaucoup sont des consommateurs aussi.

Ruth Stégassy : Et ça c’est un peu spécifique à la France parce qu’il me semble que dans d’autres pays, ce lien d’entraide est quand même beaucoup plus développé.

François Oulmont : Oui oui, je pense que c’est un petit peu particulier à la France, et très particulier à cette région. On est dans le sud, il y a beaucoup de loisirs, l’été c’est la plage, l’hiver y a le ski, etc, etc. Alors les gens ont plein de choses à faire, vous pensez bien, et puis on s’adresse quand même à un public je dirais moyen au niveau des revenus, au niveau des ressources, moyen à aisé, donc ils ont du temps, ils ont de l’argent pour faire des loisirs. Il n’y en a pas beaucoup qui veulent venir passer un samedi en plein soleil à désherber hein, les carottes, les choses comme ça où on est accroupis. Moi je l’ai un peu proposé au début, mais je ne le fais pas de façon systématique. C’est pas obligatoire et c’est pas de façon systématique et forcée. Mais par contre ce qui est très important pour nous, c’est de faire des visites, de faire des journées à thème un petit peu, sous forme de visite, sous forme de pique-nique et d’organiser du convivial. Voilà. L’AMAP c’est pas juste la distribution de produit, c’est du convivial. Il faut qu’il y ait du convivial.

Ruth Stégassy : Ce convivial il est à certaines dates bien spécifiques, ou bien est-ce que quand même les jours de distribution il se passe pas quelque chose un petit peu ?

François Oulmont : Non les jours de distribution il se passe toujours un petit peu quelque chose. Mais des fois les gens passent, ils sont pressés, ils vont chercher les enfants à l’école, ils ont l’activité piano après derrière ou je sais pas quoi. Donc les gens passent, ils viennent ils disent bonjour, ils font leur panier et puis ils s’en vont. Par contre le jour du pique-nique, la journée à la ferme, on en fait en général deux par an, là les gens, moi j’insiste pour qu’ils viennent au moins une bonne demi-journée, qu’on ait le temps de faire le tour, de parler de tout ça – comme on est en train de le faire - et qu’on ait le temps de manger ensemble. Chacun amène une spécialité, de préférence fait avec les produits de l’AMAP, parce que dans notre AMAP on a la chance d’avoir maintenant, puisqu’on fonctionne depuis 7 ans, on a environ douze producteurs. Donc on a beaucoup de produits.

Ruth Stégassy : Douze producteurs !

François Oulmont : Douze producteurs : fromage de chèvre, fromage de brebis, miel, volaille, canard, vin, champignon, etc, j’en oublie peut-être encore, désolé pour…jus de fruit, pommes, etc. Donc on a…c’est une AMAP multi-produits, avec toujours le maraîcher au milieu.

Ruth Stégassy : Et la distribution de tous ces produits se passe au même endroit ?

François Oulmont : Voilà, la distribution se passe au même endroit. Certains producteurs, évidemment, le miel c’est pas une distribution par semaine, vous pensez bien que les gens ne vont pas manger un pot de miel par semaine, donc elle vient une fois par mois. Bon les œufs par contre c’est chaque distribution, les fromages aussi, les champignons, les produits frais. Les volailles c’est une commande tous les 15 jours ou tous les mois. Les jus de fruits aussi c’est tous les deux mois, les fruits qui viennent des Hautes Alpes c’est tous les deux ou trois mois aussi, puisque les gens commandent une caisse de pommes ou de poires. Moi c’est moi l’assidu, l’habitué, deux fois par semaine, toute la saison, je suis là du début à la fin. Donc ça nous fait deux groupes de 35-40 familles, un peu plus avec les demi-paniers.

Ruth Stégassy : Est-ce que vous avez le sentiment que ça a influé d’une manière ou d’une autre sur votre relation aux citadins ?

François Oulmont : Euh…c’est difficile à répondre, comment dire ? Est-ce que ça a influé sur ma relation avec les citadins, ben…pas tellement non, je me rends compte, comme la biodiversité végétale, de la biodiversité humaine. Voilà, et que ça soit des citadins ou des ruraux, il y a un petit peu de tout. Le tout c’est que le concept AMAP qui est très beau, il faut qu’il réunisse des gens qui ont du cœur, qui ont des choses à partager, c’est pas juste un système commercial. Si c’est qu’un système commercial, on va aller…ça va pas durer longtemps en France.

Ruth Stégassy : Mais vous dites qu’il y a un roulement très fort.

François Oulmont : C’est pour ça, y a un roulement très fort parce que justement, beaucoup de gens y voient l’avantage d’avoir tous les produits en même temps, etc, la simplicité, mais après quand ils se rendent compte qu’il faut cuisiner, que ça change leurs habitudes, non, il y a des gens qui sont pas prêts à faire cet effort.

Ruth Stégassy : Qui se retrouvent avec des légumes qu’ils n’ont pas choisis ?

François Oulmont : Voilà, des légumes qu’ils n’ont pas choisis, des légumes à jeter parce qu’ils sont périmés, ils ne savent pas les conserver, etc, donc là ça convient pas. C’est un mode de vie, il faut que ça soit des gens qui aient un petit peu la fibre de la campagne si je puis dire, c’est-à-dire la fibre de savoir utiliser ce qu’il y a. Le disponible, on fait avec. Voilà, c’est pas la moyenne des gens maintenant. Les gens ont l’habitude de choisir, d’acheter quand ça leur prend, à l’heure que ça leur prend. L’AMAP non, il faut être régulier, il faut venir chaque semaine à la même heure, on n’arrive pas une demi-heure après ou une heure après, ou une heure avant. Donc ça aussi ça ne convient pas à tout le monde, on s’aperçoit que les gens décrochent parce que ça leur convient pas, ou aussi parce que leur situation change ou ils déménagent. Mais je pense que c’est surtout parce que ça ne convient pas. Donc heureusement qu’on est dans une région très habitée, avec très peu d’agriculteurs, donc on a cette chance de trouver des familles. Mais si c’est pas le cas, une AMAP de village elle a beaucoup de soucis aussi parce qu’il faut fidéliser les gens. Et ça quelque soit je dirais la tête de l’agriculteur ou son caractère, ça n’a rien à voir. Les gens ils doivent manger, ils mangent tous les jours, tout le monde mange tous les jours. Donc c’est un choix, c’est une nécessité, un choix d’acheter de cette façon-là mais une nécessité de manger.

Ruth Stégassy : Il y a quand même des gens pour qui le système AMAP a été un déclencheur de créativité aussi, très fort. Des gens qui ont découvert que dans cette apparente régularité, cette apparente monotonie, il y avait des trésors d’imagination à déployer, pour justement cuisiner des choses qu’on ne connaissait pas, ou pour les cuisiner de manière différente afin de lutter contre la lassitude, il y a aussi ce pan-là.

François Oulmont : J’ai un exemple, ici, Nice c’est le pays de la blette, la blette de Nice. Vous avez entendu parler de la blette de Nice. La blette a été vraiment la grosse production niçoise. On est depuis 1900…ça a inondé la région parisienne, le MIN de Nice a été créé parce qu’il y a eu de la blette et d’autres légumes qu’on exportait à Rungis, qui a été créé en même temps, le MIN, et donc c’est vraiment la plateforme de la production de la blette. La blette, beaucoup de gens en mangent vraiment très rarement et ils n’aiment pas trop ça. Moi j’en produis toute l’année, et j’en ai on va dire les deux tiers de l’année dans le panier, chaque semaine. Alors les gens voient arriver une botte de blette chaque semaine, je peux vous dire qu’il faut qu’ils se creusent un peu la tête. Alors s’ils demandent pas à leurs voisins, à leurs amis, et qu’ils vont pas chercher sur internet, ou dans des bouquins, comment la cuisiner, ben ils sont débordés, ils font deux plats et puis ils disent « de la blette encore de la blette ». Et les enfants n’en mangent pas en plus. Alors je dis oui mais le problème c’est peut-être que vous ne savez pas la préparer. Essayez ça ou demandez à madame, elle sait très bien les préparer. Alors ils demandent à madame et elle dit oui moi c’est prêt en 5 minutes mon gratin de blettes, vous allez en manger ce soir vous verrez et donc en 5 minutes c’est prêt. Ah bon ? Mais alors comment vous faites. Ben comme ça et comme ça. Alors ils font ça et puis après ils se régalent. C’est des légumes ça, il faut y mettre un peu d’imagination. On peut faire, y a un livre qui a été écrit entre autres sur la blette mais sur les légumes du pays, de la région de Nice ici, il y a des centaines de recettes là-dessus, on peut vraiment, mais vraiment varier, c’est incroyable les quantités de recettes qu’on peut faire. Donc il faut aussi rechercher, il faut que les gens…c’est pas seulement consommer, acheter des produits, c’est aussi chercher, comment les préparer, comment les accommoder.

Ruth Stégassy : C’est aussi la redécouverte des saisons.

François Oulmont : Voilà voilà, la redécouverte des saisons est impérative dans les AMAP. Nous on respecte les saisons, vous voyez, on est mi-avril, il fait encore froid, il y a du brouillard sur la colline, on ne mange pas des tomates, je suis désolé. Moi les tomates vous allez les voir dans la serre, elles sont là devant nous. Elles sont toutes petites, elles font 10 centimètres de haut, même pas, on vient d’en planter là pendant deux jours dans l’autre serre, elles vont donner fin juin. Voilà, moi je n’ai pas des tomates dans mon AMAP avant fin juin et bien souvent mi-juillet, l’année dernière, c’est arrivé vers presque le 20 juillet. Alors c’était très tard et j’ai dit ben voilà, c’est comme ça. Les gens ne peuvent pas venir dans une AMAP et puis dire début mai ou fin avril, et dire on veut des tomates ou des courgettes. Ou alors dans ce cas-là il faut aller dans une AMAP en Espagne, dans le sud de l’Espagne, dans le sud de l’Italie ou au Maroc, peut-être. Mais pas ici, vous voyez le temps qu’il fait, il fait 10° ici. Je vais couvrir d’ailleurs, parce que là mes petits bébés il ne faut pas qu’ils aient froid. Et pourtant c’est chauffé là.

Ruth Stégassy : La serre est chauffée ?

François Oulmont : Non non, là c’est chauffé dessous, j’ai une nappe chauffante dessous, qui maintient à 25°, parce que la serre n’est pas chauffée non. Ça descend à…là ça a gelé il y a 4-5 nuits.

Ruth Stégassy : Sous la serre ?

François Oulmont : Oui oui, dehors, dedans non, mais dehors, et là ça veut dire que la température est descendue à 4-5 degrés. Alors l’aubergine, minimum 24°, température de germination 24°, minimum de croissance 20°, alors vous pensez bien que à 4° la nuit, c’est pas la peine. C’est pour ça qu’il y a ces petites techniques, qu’avant ils n’avaient pas. Avant ils ramassaient les tomates encore plus tard, et c’était encore plus aléatoire, mais maintenant on a la chance d’avoir ça, alors double plastique, ça a un double intérêt, ça maintient l’humidité, c’est chauffé en dessous, et c’est très économique parce que...

Ruth Stégassy : C’est tropical !

François Oulmont : Voilà c’est du tropical et donc ça maintient la température de l’air à 15-18°, ce qui est parfait pour les maintenir un peu à la vie dure, le dessous des pots c’est à 25°, donc c’est ce qu’il faut pour qu’ils poussent, et chaleur et humidité. Là la serre n’est pas chauffée, donc avec ça je ne consomme même pas 80 watts, s’il fallait chauffer la serre, ce serait 5000 watts, même plus.

Ruth Stégassy : Ça c’est des trucs à trouver au fur et à mesure ?

François Oulmont : Oui, c’est des trucs à trouver, chez les uns chez les autres, c’est toujours des échanges entre collègues. Nous on a l’avantage dans notre réseau des AMAP, d’avoir beaucoup d’échanges entre paysans. Là par exemple dans 15 jours on se réunit chez une copine, dans le Var, et on va parler de nos problèmes, de nos difficultés, de nos joies, et tout ça, et entre autres des petites réussites. Là par exemple je suis en train de faire des tomates greffées. Alors j’ai un problème de maladie du sol, de taupins, de nématodes, très grave, j’ai beaucoup de perte, voilà. Et donc je me suis renseigné, j’ai cherché tous les moyens. On a parlé de tourteaux, on a parlé de procédés, de traitements, alors bien sûr en conventionnel ils utilisent la désinfection à la vapeur, le Vapam, des produits hyper toxiques au niveau du sol, qui tuent tout, voilà, comme ça on est tranquille, le petit taupin, le ver fil de fer il est mort. Bon moi je suis en bio, je ne peux pas, donc j’essaye des systèmes alternatifs, et j’ai essayé les tourteaux, tourteaux de ricin, tourteaux de Neem, il parait que c’est la seule chose efficace.

Ruth Stégassy : Neem c’est l’arbre indien ?

François Oulmont : Le fameux Neem oui, qui est interdit en France au niveau des traitements, alors c’est fabuleux parce que cet arbre il est insecticide, insectifuge pour plus de 200 espèces d’insectes différents, mais bon il n’est pas accepté en France, il est interdit, c’est assez bizarre. Donc j’ai essayé ces tourteaux, ça ne fonctionne qu’à 30 %. Alors en me renseignant avec le conventionnel, avec tout ça, les techniques un peu modernes, on parle de tomate greffée, d’aubergine greffée, de melon greffé, tout ça, je me suis dit mais c’est quoi ce truc-là ? Il y a deux ans j’ai essayé. J’ai acheté des plants greffés. Je me suis rendu compte…

Ruth Stégassy : Bio ?

François Oulmont : Oui oui, bio, bien sûr, donc en fait c’est un plant qui est greffé, c’est une tomate qui est greffée sur une autre tomate, ou une aubergine qui est greffée sur une tomate. Le porte-greffe en fait, c’est une tomate très résistante, c’est une tomate sauvage, voilà, on a découvert cette tomate sauvage qui est extrêmement résistante, qui est immangeable mais très résistante. Alors on prend sa vigueur, on prend sa résistance, et on la donne en la greffant sur une autre variété au-dessus. Et donc moi ce qui me permet de greffer mes petites variétés chéries, les ananas, les Noires de Crimée, les Roses de Berne, etc, de les greffer avec ce porte-greffe. Alors là je fais mes petits essais, de greffe, bon, j’en ai réussi 20% parce qu’il a fait trop froid en fait, ça a été un mauvais moment, mais bon, une petite réussite quand même. Alors voilà, peut mieux faire...

Ruth Stégassy : Fera mieux !

François Oulmont : Alors tout le monde est étonné parce qu’effectivement, si on achète les plants greffés, ça existe, ça coûte très, très cher. Ça coûte pratiquement trois euros pièce le plant de tomates. Donc bon c’est un certain budget. Voilà, le porte-greffe c’est lui, c’est une tomate qui ressemble à un plant de tomate, qui sent mauvais.

Ruth Stégassy : Sauvage, elle pousse vraiment par ici ?

François Oulmont : Non, non, elle vient des Andes, non, ça vient pas d’ici la tomate, ça vient des Andes, d’Amérique du sud, ça a émigré dans le monde entier mais ça vient des Andes à l’origine. Donc c’est un plant qu’on a découvert, ça fait pas 10 ans, que ça existe ça. Donc la vigueur de celui-ci est donnée sur l’autre.

Ruth Stégassy : C’est un système de Maurice Chaudière aussi ?

François Oulmont : Oui voilà, et en fait c’est étonnant parce que j’ai appris il n’y a pas longtemps que les greffes sont parties d’ici, de la région niçoise, de l’INRA d’Antibes, entre autres, le Cap d’Antibes a été pionnier là-dedans, et ça a complètement disparu dans la région. Maintenant c’est fait dans d’autres régions de France, on les achète dans d’autres régions, y a personne qui fait des greffes ici, et en fait on utilise la technique de greffe, c’est la technique japonaise.

 intermède musical -

Ruth Stégassy : François Oulmont, il y a tous les échanges de tuyaux mais il y a aussi tout ce qu’il faut redécouvrir parce que les savoir-faire se sont perdus ?

François Oulmont : Oui, oui, beaucoup. Les savoir-faire se sont perdus, mais on a la chance d’avoir dans ce réseau des agriculteurs de plus de 60 ans, des agriculteurs très chevronnés, comme…on parlait tout à l’heure de Daniel Vuillon, j’ai appris par ses deux filles qu’en fait il avait tout appris de son grand-père qui était un des très grand maraîcher du Var. Donc tout ça c’est des savoirs anciens, moi j’ai pas cet antécédent, mon père était dans les arbres fruitiers, mais je sais que par des collègues, comme ça, on retrouve les antécédents du savoir. Voilà, là je viens d’arroser, on peut se rendre compte de la chaleur et de l’humidité.

Ruth Stégassy : Oh ! Chaleur et blettes !

François Oulmont : La blette ! Celle-là elle va être bonne à ramasser, ça va être les premiers paniers, tout attachées, ça va remonter jusqu’en haut, ça va redescendre. Voilà, normalement ça devient après très productif. Le concombre aussi, le gros concombre de serre.

Ruth Stégassy : Celle-ci n’est pas chauffée non plus de serre ?

François Oulmont : Non, alors la nuit ça peut descendre, mais toujours 4-5 degrés de moins, et puis ça monte plus, et puis voilà, ça maintient un certain microclimat, et on gagne un petit peu. Et puis c’est surtout que en pleine saison, s’il y a de gros orages en été, on peut perdre beaucoup, ici on a eu de la grêle, on a eu plein de choses, alors on peut tout perdre, ça a déjà été le cas. Alors voilà, c’est des techniques qui permettent de contrôler un petit peu mieux. On est loin de contrôler la nature hein, heureusement, mais ça permet de faciliter le travail. Et puis quand il pleut, là pendant deux jours on a travaillé dedans. Là je viens juste d’arroser mais c’était tout sec. Donc c’est l’avantage aussi, quand c’est mouillé dehors, on a toujours un petit peu quelque chose à faire dedans.

Ruth Stégassy : Mais restons un peu sur les échanges de savoir : il n’y a pas de compétition, de concurrence entre vous ?

François Oulmont : Nous dans notre réseau on n’a aucun concurrence, parce qu’on a chacun nos exploitations différentes, nos lieux différents, nos fermes différentes, et on a chacun notre propre réseau. C’est-à-dire qu’on n’est pas, honnêtement, si on était voisins, et qu’on aurait la « même clientèle » etc, là il y aurait un risque de concurrence. Mais c’est pas le cas. On a une chance de participer à un réseau d’échange qui a des agriculteurs qui sont d’Avignon, de Aubagne, de Montpellier, etc de toute la région PACA, voire bien au-delà. Alors là, effectivement, on se retrouve, on n’a rien à…on n’a aucun concurrence, au contraire, au contraire, on n’a qu’une envie, c’est de savoir : mais l’autre comment il fait ? Alors ce qu’on fait c’est que chaque rencontre que nous organisons, on va chez un paysan. Et on tourne, alors ils sont venus ici, en octobre, avec mes petites serres, et mes petits légumes, et puis là on va chez Marie-Christine, et en décembre on était chez Daniel Vuillon, on a eu de la chance, beaucoup de gens n’avaient jamais vu son exploitation, beaucoup d’autres producteurs, alors à chaque fois on est 25, 30, 40 agriculteurs maraîchers, que des maraîchers, voilà on se réunit entre maraîchers.

Ruth Stégassy : Et donc en fait la concurrence, c’est pas une fatalité ?

François Oulmont : Ah non la concurrence c’est pas du tout une fatalité et puis je pense que dans l’esprit des AMAP c’est loin de la concurrence. Comme je disais tout à l’heure, on serait 10 maraîchers, sur un petit noyau de quelques familles, là il y aurait un sérieux problème, mais malheureusement l’agriculture, c’est plus ça, de loin. Et donc non, il n’y a plus de maraîchers et il y a beaucoup de familles à nourrir. Nous on a dépassé, on est en-dessous du seuil d’un agriculteur pour 5000 ou 10 000 habitants, quasiment, d’un maraîcher pour 10 000 habitants. Ça devient très grave, très très grave en France, et ici particulièrement dans la région. Alors à ce rythme-là, si on parle de concurrence, c’est grave. Parce que moi j’aimerais bien qu’il y ait des collègues qui viennent s’installer autour. J’aimerais bien qu’on puisse échanger du matériel, se donner des coups de main. Malheureusement il n’y a plus personne.

Ruth Stégassy : Ce n’est pas le cas ?

François Oulmont : Il n’y a plus personne. Moi le premier agriculteur à côté avec qui on peut échanger, se prêter du matériel, il est de l’autre côté de Mouans-Sartoux, il est loin, qu’est-ce que vous voulez que je fasse 15 km en tracteur pour aller charger une machine ? Non, on le fait jamais. Donc on ne se prête rien, on s’échange rien, on se voit de temps en temps.

Ruth Stégassy : Mais pour quelle raison est-ce que plus personne ne s’installe ? Parce qu’il n’y a plus de terres ? Parce qu’il n’y a plus de maraîchers ?

François Oulmont : Le gros problème c’est les terres, ici le gros problème c’est les terres agricoles. Les terres agricoles ont été spoliées, les terres agricoles ont été massacrées. On a construit de l’urbain. On a chaque année, 600 000 ha de terres agricoles qui disparaissent dans le périurbain en France, 600 000 ha, il faut quand même le savoir, c’est énorme. Et ça c’est que du périurbain qui disparait. C’est que des terres maraîchères pratiquement. C’est pas de l’élevage de montagne, d’arrière-pays. C’est très grave, sur les 600 000, y en a quand même 38 à 40% qui partent en espaces bétonnés, en parkings, en routes et en voirie, en trottoirs, etc. Donc là, bon c’est pour la nécessité commune, mais après y a tout l’aspect urbanisation, urbanisation. Ici malheureusement, bon, on y est arrivés comme ça, mais beaucoup de gens rêvent de venir habiter cette région, vous voyez il fait toujours beau, vous voyez, il fait un temps magnifique, on dirait le brouillard anglais aujourd’hui mais bon c’est rare. Alors bien sûr c’est la retraite de toute l’Europe, maintenant avec l’Europe c’est facile, moi je peux vous dire, regardez les maisons qu’il y a ici : là c’est un italien, là-bas c’est un anglais, un richissime anglais, là c’est un suédois, là ce sont des anglais, là des italiens, c’est tout des gens qu’on ne connait plus, je connais deux voisins sur…pourtant je suis né dans ce quartier, tous mes amis d’enfance ils sont partis. Tous les gens qui habitaient là ici avant, qui étaient dans la campagne, qui vivaient un petit peu d’agriculture ou de petits boulots, ils sont tous partis, les familles ont dû vendre.

Ruth Stégassy : Il y a l’urbanisation, François Oulmont, mais dans le même temps il y a un engouement de plus en plus marqué pour l’agriculture biologique, qui fait qu’on importe des produits biologiques.

François Oulmont : Ah oui c’est complètement aberrant, tout à fait, on a besoin d’alimentation, de toute façon on en parle tous les jours maintenant dans les médias : pénurie alimentaire, sans parler du biologique, le biologique c’est encore un choix de conviction, non, c’est qu’on arrive dans un système où il n’y a plus assez à manger. On va arriver dans des gros, gros problèmes. Le jour où le système de transports va se réduire très fortement, on va arriver dans de très gros problèmes. Moi je le dis, ici on a eu, vous vous rappelez peut-être, il y a 6 ou 7 ans il y a eu une crise des transporteurs, il y a eu un blocage des raffineries là, sur Marseille etc. Tous les services routiers se sont arrêtés. Les grandes surfaces de Grasse et des environs, de toutes les Alpes Maritimes, n’avaient plus rien en rayon, en 4 jours, plus rien en rayon, et ça c’était une petite crise d’une semaine. On peut imaginer ça à l’échelle de 6 mois ou un an, ou de quelques mois. Quelle solution on va trouver ? Ben là les gens vont retourner au jardin, ils vont retourner cultiver, ils vont aller chercher à manger et ils vont faire le nécessaire. Parce que là maintenant c’est facile on trouve de tout, on dit c’est cher, c’est cher. Oui peut-être, parce qu’on ne pense pas le prix du travail que ça représente. Il y a le transport c’est une chose, mais le prix de la production, quand vous écoutez des éleveurs ils vous disent : le lait on nous le paye moins cher qu’il y a 15 ans, on nous l’achète moins cher qu’il y a 10 ans, les céréales c’est pareil. Ah bon ? ça veut dire que vous gagnez la moitié de ce que vous gagniez il y a 10 ans ? Ah oui. Alors ça c’est acceptable ? Alors les gens nous disent : oui c’est cher, bien sur, mais moi je dis les produits alimentaires de qualité, je parle des produits de qualité, ne sont pas payés au juste prix. La réalité c’est qu’ils ne sont pas payés au juste prix. Les gens en fait sont surexploités, il y a trop d’intermédiaire, on va se retrouver dans une catastrophe, on parle de pénurie alimentaire, mais je crois que c’est ça.

Ruth Stégassy : Est-ce que le système AMAP ça permet de compenser ça, cette injustice des prix ?

François Oulmont : Oui bien sur, le système AMAP permet de calculer le juste prix. Moi je suis maraîcher à 100% en AMAP, c’est-à-dire que toute ma production passe uniquement dans l’AMAP. Donc c’est facile : j’ai un chiffre d’affaire annuel, j’ai des charges, donc je calcule combien va coûter le prix du panier, c’est facile de faire l’adéquation, vous voyez, c’est facile de l’expliquer, de dire aux gens ben voilà je gagne tant, avec le travail que je fais je gagne tant, et j’ai tant de charges, et j’ai du personnel, et j’ai pu embaucher par ce système, donc je créé des emplois. Vous allez me dire quelle activité créé des emplois maintenant et surtout dans l’agriculture ? L’agriculture est tellement mal présentée, on présente ça comme un truc vraiment sale, ingrat...

Ruth Stégassy : Vous dites vous-même qu’à 20 ans vous ne vouliez surtout pas faire ça, vous trouviez que c’était un métier très dur.

François Oulmont : Ben oui, parce que le lycée agricole me l’a présenté comme ça. A 15 ans, à 14 ans, je suis allé au lycée agricole, j’étais pas très bon élève donc on m’a dit : va faire des études agricoles. Ok j’y suis allé, et puis ça m’a presque dégoûté de l’agriculture, ça me l’a présentée comme un truc totalement pas intéressant, parce qu’ils ne m’ont pas montré les côtés intéressants, et puis j’ai vu quelque chose vraiment de très dur. Donc à un moment donné, non quoi ! Mais moi je pense que maintenant, au niveau de l’éducation, au niveau des jeunes, donc ça a été mon choix de ferme pédagogique, on revient au point de départ, c’est qu’il faut éduquer les jeunes, il faut éduquer sur l’importance, c’est pas d’aller se balader dans les parcs nationaux tout ça, c’est très bien d’avoir des espaces protégés, mais attends on peut vivre d’espaces protégés, et on va se retrouver bétonnés d’un côté, et espace protégé de l’autre. Voilà, c’est ce qui pend au nez des gens. Donc c’est pas ça. Je pense que la question c’est qu’il faut aller, il faut que les gens se réapproprient leur environnement, et donc le jardin en fait partie, cultiver son jardin, comme disait Jean-Jacques, notre ami Rousseau.

Ruth Stégassy : Et maintenant que vous le cultivez, qu’est-ce que vous en pensez de ce métier ?

François Oulmont : Ah ben je dis, je pense, je le dis pas trop mais quand on me pose la question je dis que c’est le plus beau métier du monde. C’est le plus dur, le plus exigent, c’est celui qui est peut-être un des plus fatigants, mais le plus beau dans le sens du retour qu’on en a, et de ce que ça peut nous apporter et aussi de comment on peut évoluer tous les jours, tous les jours, il n’y a pas deux jours pareils. On vit avec le vivant, on vit avec le climat, on vit avec la nature et ça c’est fabuleux. Voilà, quel prix ça a dans la société aujourd’hui ? Donc voilà, plus beau métier du monde, peut-être, pour moi.

Ruth Stégassy : Voilà.

 

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