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Les biocarburants

Emission du 29 septembre 2007 / Catégories : Energie, Hydrocarbure, Nutrition

Description

Avec : Fabrice Nicolino, auteur "La faim, la bagnole, le blé et nous : une dénonciation des biocarburants" (Fayard, 2007)

Invités

  • Fabrice Nicolino

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Transcription

Ruth Stégassy : Ce matin : Le danger se lit en vert. Fabrice Nicolino, on pourrait commencer par une sorte de happy end. Je vais vous lire un communiqué de presse qui a quelques jours à peine. Il y a eu la techno parade à Paris, techno parade 2007.

C’est un communiqué de presse des Jeunes Agriculteurs : « Le char des jeunes agriculteurs fête la planète et rythme nos cultures. L’environnement est au cœur de la techno parade 2007. Jeunes Agriculteurs profitera de cette rencontre pour communiquer sur le métier d’agriculteur et sur son rôle d’acteur du développement durable. Le plus gros tracteur de la gamme Same deutz va tirer un plateau de 30m, le DJ Joren et ses platines seront installés sur le char entourés d’une fresque peinte représentant les différentes cultures permettant la production de biocarburants : le blé, le colza, la betterave . Sous le slogan « l’agriculture rythme nos cultures », une cinquantaine de Jeunes Agriculteurs seront présents pour animer le char. »

Vous êtes heureux ?

Fabrice Nicolino : Oui vraiment, je suis heureux ! Là, je riais en vous entendant parce qu’évidemment, la première réaction saine, me semble-t-il, c’est d’éclater de rire ! Ces agriculteurs sont certainement pris dans des contraintes terribles, mais c’est terrible ! C’est consternant et c’est angoissant je vais essayer de dire pourquoi.

Ruth Stégassy : D’abord, on va expliquer pourquoi cette consternation et pourquoi ce démarrage en fanfare, c’est le cas de le dire, c’est parce que, Fabrice Nicolino, vous publiez ces jours-ci, un nouveau livre chez Fayard —on n’a pas encore oublié Le scandale des pesticides, publié l’année dernière—, mais voilà que vous revenez avec cette fois La faim, la bagnole, le blé et nous. C’est un livre d’enquête et d’analyse rigoureuse et rageuse sur ce qu’on appelle les biocarburants. Une vieille idée délaissée à l’époque du pétrole gratuit.

Fabrice Nicolino : Oui, rageuse, c’est sûr et certain ! C’est vrai que je suis profondément en colère et que ça se sent dans ce livre. De quoi s’agit-il ? D’abord, c’est une vieille idée les biocarburants. Les précurseurs de l’industrie et de l’industrie automobile en particulier, Rudolf Diesel, celui qui a inventé évidemment le moteur Diesel, ou Henri Ford qui a inventé la Ford T qui a très longtemps été l’automobile la plus vendue au monde, ces braves gens là à la fin du XIX et au début du XX faisaient déjà rouler leurs engins avec des huiles végétales. Donc, c’est une idée ancienne, l’idée que des huiles ou des plantes peuvent, après trituration et après modification, servir de carburant aux automobiles.

L’histoire avait été abandonnée ensuite pour une raison très simple, c’est que le pétrole ne valait rien. C’est une matière première assez extraordinaire, même si elle nous pose des problèmes monstrueux aujourd’hui. Donc, cette idée de faire rouler des bagnoles avec des huiles végétales ou des plantes alimentaires avait été abandonnée.

La mutation majeure de l’agriculture devenue industrie… en surproduction.

Il s’est passé en France quelque chose de tout a fait considérable, c’est les crises récurrentes de surproduction agricole. Pourquoi ? Tout simplement, l’agriculture est devenue une industrie.

Ces braves gens, les agriculteurs dont vous me parliez à l’instant, oublient un détail qui n’en n’est pas un, c’est que l’agriculture telle qu’elle a été pensée et pratiquée par les humains depuis 8000 ans a disparu, très grossièrement après la seconde guerre mondiale.

À partir de 1945-46, l’agriculture est devenue une industrie avec des capacités de production assez démentielles à coup d’engrais, de pesticides, vous connaissez la chanson comme moi hélas, et cette agriculture industrielle a perpétuellement créé des phénomènes de surproduction avec des problèmes de débouchés.

Comment faire pour fourguer toutes ces surproductions, ces merveilleuses surproductions agricoles ?

En 1992, il y a eu une réforme de la politique agricole commune, toujours en relation avec ces surproductions, et l’Union Européenne a décidé de geler 15% des terres céréalières sous forme de jachères, qui n’étaient pas vraiment des jachères puisque les jachères sont des lieux où on ne cultive pas.

La trouvaille malhonnête des « jachères cultivées » à des fins non alimentaires.

Le lobby de l’agriculture industrielle avait réussi un coup sublime, obtenir de l’Union Européenne des primes pour geler ses terres (15%) des primes importantes, mais avec une condition qui était à l’époque passée totalement inaperçue, à savoir qu’il était possible de cultiver sur ces « jachères », à condition que ce soit à des fins non alimentaires.

Ruth Stégassy : Condition totalement passée inaperçue à l’époque, mais est-ce qu’elle a été véritablement employée ? Je vous pose la question parce qu’aujourd’hui se pose la question de l’emploi de ces jachères. Je pense que c’est important de préciser d’entrée de jeu si les fameuses jachères agricoles ont été ou non véritablement gelées depuis 92 jusqu’à aujourd’hui. Jachères dont on sait qu’elles sont des refuges pour la biodiversité.

Fabrice Nicolino : C’est un peu compliqué d’entrer dans le détail. Ça varie, ça a varié d’une année sur l’autre. On peut dire que, depuis 15 ans en France, il y a entre 1 million et 2 Millions d’ha de terres agricoles qui n’ont pas été cultivées et qui, donc, étaient un refuge pour cette biodiversité tout a fait ordinaire, qui comptait énormément pour moi et j’espère pour vous tous, c’est-à-dire les petits mammifères, les oiseaux, les insectes, les papillons. C’est des zones refuges extraordinaires pour la faune et la flore, et Dieu sait qu’on parle de biodiversité en France aujourd’hui.

Donc les jachères, ça a varié, mais hier la Commission Européenne a décidé pour la campagne agricole 2008, de supprimer totalement la jachère.

C’est-à-dire qu’on revient à une situation de 0% de jachères en relation directe, je dis bien directe, avec le biocarburant.

Ruth Stégassy : N’allons pas trop vite. Je vous ai interrogé sur les jachères, mais restons à 1992, l’instauration donc de 15% des terres agricoles pour de la jachère sauf pour des cultures non alimentaires et retour de cette fameuse huile végétale qui avait disparu après Ford et Diesel. Et après le formidable boom du pétrole.

Fabrice Nicolino : J’ai dit huiles végétales mais ce n’est pas simplement des huiles végétales, c’est des esters, il y a différentes techniques de production de biocarburants à partir de végétal.

C’est vrai qu’à partir de 92, il y a eu la création d’un lobby extraordinaire en France, totalement inconnu du grand public. Je suis certain qu’à peine 3% de vos auditeurs en ont entendu parler. Il y a ce lobby extraordinaire qui s’est mis en place, avec évidemment toujours les mêmes responsables : des industriels, des responsables de la FNSEA pour ne pas la nommer, toute une série de producteurs qui cherchaient tout simplement un débouché. Il n’y a pas d’autre explication au boom des biocarburants que celui-là. Je vais essayer d’expliquer pourquoi.

Rigoureusement AUCUN ARGUMENT pour défendre les biocarburants.

Donc, l’agriculture industrielle produit trop, ils vont commencer à taper à la porte d’un certain nombre de politiques. Certains les ont écoutés avec beaucoup d’intérêt, et ont commencé à parler de biocarburants, d’abord à voix basse, à voix basse pour une raison très simple qu’à cette époque lointaine déjà, 92, 93 et même 94, on n’avait aucun argument valable à faire valoir.

Le prix du pétrole était bas, le lobby n’avait pas déniché cette trouvaille dont je vais parler juste après, qui consiste à faire croire que les biocarburants sont très bons pour lutter contre le réchauffement climatique.

Et donc on était dans l’embarras : il fallait justifier le fait de trouver des débouchés commerciaux, sans autre raison que celle-là. Mais le lobby s’est créé dans le silence, dans les coulisses dans ces années décisives entre 92 et 94.

Les mêmes plantes pour nourrir les hommes et faire rouler les voitures.

Ruth Stégassy : Il faut peut-être préciser que les plantes dont vous parlez, qui servent donc à faire les biocarburants sont les mêmes qui servent également de cultures alimentaires. Quand vous parlez de surproduction, ce n’est pas que, tout à coup, on s’est amusés à produire en masse des plantes qui allaient servir à fabriquer des biocarburants, c’est qu’on avait ces cultures-là, on avait du soja, on avait de la betterave…

Fabrice Nicolino : On peut faire du biocarburant à partir d’à peu près n’importe quel végétal. Dans la réalité du Marché Mondial tel qu’il existe, il s’agit de transformer en biocarburant — bien que le mot soit impropre — des plantes alimentaires.

En France c’est plutôt le colza et le tournesol, mais aussi bien du blé ; aux Amérique du Nord c’est le maïs ; en Amérique du Sud c’est plutôt le soja et la canne à sucre ; en Afrique et en Asie du SE c’est plutôt le palmier à huile. Donc, toutes ces productions végétales qui seraient très utiles à la nourriture des humains passent et passeront toujours plus dans la fabrication de biocarburants.

J’en étais à ce point très important de la création d’un lobby en faveur des biocarburants, sans avoir trouvé encore l’argumentaire, la propagande, l’argumentaire de propagande, qui aurait permis de faire passer cette chose là en 94.

La corruption en marche, professionnelle.

En 94, il s’est passé un événement évidemment passé inaperçu comme beaucoup d’autres événements importants, le lobby a trouvé une place dans les structures d’État.

Il y a un réseau qui s’appelle Agrice qui est né à l’intérieur de l’ADEME, Agence Publique pour la Maîtrise de l’Environnement et de l’Energie qui est considérée, pour aller vite, comme écolo, qui dépend du ministère de l’écologie de M. Borloo qui prépare comme vous le savez le Grenelle de l’Environnement.

Donc, l’ADEME prépare depuis 1994 le « cœur nucléaire » si je peux me permettre cette expression, du lobby des biocarburants sous le nom d’Agrice.

Agrice qu’est-ce que c’est ? C’est une assemblée tout à fait étonnante, qui rassemble des Hauts Fonctionnaires, des responsables de l’État, du Ministère de l’Écologie, de l’ADEME et puis des structures privées, des entreprises qui ont un intérêt direct à la fabrication et à la commercialisation des biocarburants.

Ruth Stégassy : Et Agrice ça signifie ?

Fabrice Nicolino : Ça veut dire Agriculture pour la Chimie et l’Énergie. C’est une structure vraiment fascinante. Je vous avoue que je ne savais pas qu’existaient, comme ça, dans des appareils d’État et a fortiori au cœur du Ministère de l’Écologie, des structures qui mélangeaient d’une façon aussi étonnante et détonante des intérêts privés et intérêts publics.

Ruth Stégassy : De quelle manière ?

Fabrice Nicolino : Eh bien il y a des études qui sont menées en commun, il y a des financements communs d’études très importantes.

Et puis, là, je crois que c’est un sommet : il faut savoir quelque chose qui semble très difficilement croyable, c’est que toute la politique France en faveur des biocarburants, la totalité de ce qui est fait repose sur une seule et unique étude qui a été publiée en 2002, commandée par l’ADEME, cette agence « écolo » dont je parlais à l’instant et puis la DIREM qui est une direction du Ministère de l’Industrie.

C’est une étude qui porte sur le bilan énergétique et écologique des biocarburants. Cette étude est très contestée. Ceux qui liront le livre verront comment elle l’est, par qui elle l’est.

Elle l’est aussi par moi, je vous rassure, elle l’est fondamentalement pour une raison très simple : l’ADEME et l’Agrice, sa création, ont accepté que cette étude soit dirigée en fait par un comité de pilotage dans lequel figure l’essentiel du lobby industriel des biocarburants : la grande industrie, des entreprises très très importantes de l’agro-industrie et de l’agro chimie, y compris des transnationales. Donc c’est vraiment du gros, ce n’est pas des petites choses, cette étude si vous voulez…

Quels mots employer ? Je vous dirais que j’hésite, parce qu’il y a le risque très évident de poursuites en diffamation dans un domaine aussi sensible que celui-là. Disons que cette étude pour moi n’a pas de valeur. Elle est contestée de façon technique ; non pas par moi parce que j’en suis incapable, mais par des gens en qui j’ai une réelle confiance.

Elle est contestée, ses conclusions sont contestées, et je sais de source sûre et certaine que l’ADEME est très embarrassée d’avoir à justifier la politique France en faveur des biocarburants à partir de cette seule étude, qui est très mauvaise, et envisageait ces dernières semaines de lancer une nouvelle étude avant la fin de l’année 2007.

Tout le dispositif en France repose sur UNE étude qui a été pilotée par l’industrie. C’est ce qu’il faut retenir et c’est à mes yeux totalement scandaleux ! Mais il n’y a pas que la France bien entendu.

Ruth Stégassy : Je pensais à ces étonnants partenariats financiers qui mêlent des finances publiques à des recherches d’ordre privé, et qui surtout, si je ne m’abuse, rendent l’ADEME aveugle sur l’emploi de ses fonds.

Fabrice Nicolino : Vous avez tout à fait raison. Il faut savoir qu’Agrice est née en 1994. Il y a environ 180 projets autour des biocarburants dont des études qui ont été réalisées dans ce cadre là. Évidemment, c’est curieux parce qu’Agrice très grossièrement, c’est l’État, c’est l’argent de tous, c’est le service public on va dire.

Il y a des intérêts privés qui sont à l’intérieur d’Agrice, mais je dois préciser quelques noms, ça parlera davantage aux auditeurs. Il y a par exemple le semencier Maïsadour, ou les tracteurs John Deer, ou bien Limagrain qui est un géant d’OGM, ou bien Rhodia qui est l’ancien Rhône Poulenc, et aussi Bayer CropScience qui est une transnationale qui a été mêlée de très près au scandale du Gaucho en France.

Des fonds publics pour une science canalisée vers des buts privés.

Je suis tombé sur un rapport du Conseil Économique et Social qui n’est pas considéré que je sache comme un groupe gauchiste, exalté. Dans un rapport du 28 avril 2004, il écrit exactement ceci : « Pour préserver la confidentialité des recherches entreprises sur la base de financements privés, l’ADEME, organisme gestionnaire d’Agrice n’a pas droit de regard sur l’utilisation de ses crédits, qui peuvent être très importants. Ainsi, un grand groupe chimique français a engagé sur une année un programme de recherche de 2.700.000 euros soit pratiquement l’équivalent de la dotation budgétaire annuelle d’Agrice. Les entreprises privées conduisent leurs recherches en toute confidentialité, mais informent les responsables d’Agrice des thèmes sur lesquels elles ont travaillé. »

Je trouve ça très aimable de leur part d’informer les responsables d’Agrice mais je trouve stupéfiant, inqualifiable, que le Ministère de l’Écologie par l’intermédiaire de l’ADEME et d’Agrice accepte ce compagnonnage avec l’industrie privée pour une cause que je juge détestable.

Ruth Stégassy : On va en venir maintenant à cette fameuse cause des biocarburants dont vous dites qu’elle est détestable, Jusqu’à présent on a simplement vu naître et se développer un lobbying dans une forme classique. Vous allez nous expliquer pourquoi classique, peut-être.

On peut se demander pourquoi c’est devenu si important, que des sommes aussi considérables y soient investies. Quels sont les intérêts de ce lobby, au-delà de vendre une surproduction.

Et surtout, quels sont les impacts de ce lobby des biocarburants sur notre vie à tous. En quoi est-ce que ça nous concerne, au-delà d’être effectivement choqués par des rapprochements qui, en effet, semblent peu désirables ?

Fabrice Nicolino : Les biocarburants c’est une révolution planétaire. Et je pèse le sens de mes paroles. C’est une sorte de feu de brousse qui court d’un bout à l’autre de la planète, et qui provoque de véritables catastrophes écologiques, sociales et humaines. En France d’une certaine façon, c’est affreux, mais je vais dire que ça reste limité. La jachère va disparaître, elle disparaît déjà sous nos yeux, la petite faune qui en a l’habitude va morfler. Pardonnez-moi l’expression mais c’est celle qui convient.

Au passage, des gens du lobby de l’agriculture industrielle vont se faire beaucoup d’argent parce qu’il y a des bioraffineries — des usines qui fabriquent des biocarburants — qui poussent comme des champignons partout en France. Il y a une usine qui va ouvrir au Havre en 2008 — je le dis parce que c’est très important — et qui va recycler des morceaux d’animaux, des graisses animales pour fabriquer du biocarburant. Le groupe SARIA. Je le dis parce que c’est très important pour moi, ça a une signification très grave. Mais la France, c’est la France.

Le miroir aux alouettes de l’autonomie énergétique.

Maintenant, sur le plan mondial, il se passe quelque chose d’encore plus foudroyant si possible, à mon avis et, d’après ce que je sais après cette enquête, en grande partie venue des États-Unis. Aux États-Unis, c’est un petit peu différent : bien sûr, il y a des crises de surproduction puisque l’agriculture y est aussi industrielle que chez nous, mais, disons que le coup de pouce décisif a été donné par Georges Bush après les attentats de 2001.

À l’époque, l’Amérique s’est retrouvée dans une situation très compliquée pour ses approvisionnements en pétrole, dépendant beaucoup trop à ses yeux de l’Arabie Saoudite dont elle commençait à se méfier sérieusement compte tenu du fait qu’une partie des terroristes du 11 septembre étaient saoudiens.

Donc, il y a eu un effet d’aubaine très extraordinaire : le lobby des biocarburants, vous l’imaginez au moins aussi puissant qu’en France, a trouvé l’oreille de Georges W. Bush et lui a fait miroiter la possibilité d’une certaine autonomie énergétique grâce aux biocarburants. Et Bush a foncé dans l’aventure. Évidemment, l’idée c’était de lancer un plan massif de développement de l’industrie des biocarburants.

Le processus de production d’éthanol est déjà largement en route…

Ça a marché, parce qu’il faut que vous sachiez un truc qui est proprement inouï : c’est que l’Amérique d’aujourd’hui consacre 25% de sa production de maïs, le quart ! C’est énorme, c’est gigantesque ! À la production d’éthanol, de biocarburants. 25% de la production de maïs aux États-Unis, c’est des biocarburants ! Or, les États-Unis, c’est le plus gros producteur mondial de maïs et la pénurie de céréales alimentaires a déjà commencé.

Vu la nature du marché mondial des céréales, un tel événement ne pouvait pas manquer d’avoir des conséquences en chaîne par des effets de substitution, par des effets de contagion. Et ce qui devait arriver est arrivé, la pression sur le prix du maïs a entraîné, en cascade, une pression sur le prix des céréales dans le monde entier.

Révoltes de la faim en perspective.

Il y a eu une première révolte qui annonce d’autres révoltes de la faim, je vous le dis solennellement. Il y a eu une révolte au début de l’année 2007 que j’ai suivie d’assez près — on l’a appelée la révolte de la tortilla, — une galette de maïs, équivalent de notre pain national en France -, en grande partie à cause du boom sur le prix du maïs.

À cause des biocarburants, le prix de la tortilla a augmenté massivement et brutalement au Mexique. Il y a eu un début d’émeute qui a conduit le gouvernement du parti d’Action Nationale au pouvoir à immédiatement importer du maïs massivement et à bas prix pour les consommateurs. Ils ont eu très peur et ils avaient raison, parce qu’il n’y a rien de plus décisif que le prix des céréales, comme on le sait en France depuis une certaine année 1789.

Tout ce malheur sur terre… pour faire rouler les bagnoles des riches.

Donc, on assiste vraiment à quelque chose de fulgurant, c’est-à-dire qu’à cause de ce boom sur les biocarburants, — je le rappelle parce qu’on l’a un peu oublié en route, POUR FAIRE ROULER DES BAGNOLES ! — à cause de cela, le prix des céréales qui sont la base de l’alimentation des milliards de pauvres dans ce monde est en train de flamber !

Ruth Stégassy : Je vais abonder dans votre sens avec une information que j’ai trouvée dans votre livre et qu’on retrouve ailleurs, à droite à gauche mais hélas pas partout : le plein d’un réservoir de 4x4 ça équivaut à l’alimentation d’une personne pendant un an dans les pays du Sud.

Pour revenir à ces cultures dont on n’arrive pas très bien à comprendre si elles sont en surproduction, finalement où est le problème ? Parce que la surproduction, autant la transformer en quelque chose d’utile, de bon pour la santé, de bon pour la planète etc.

Mais avant d’insister sur les éventuels bienfaits des biocarburants sur la planète et sur la santé de la population mondiale, peut-être devriez-vous préciser quelque chose, Fabrice Nicolino.

Il y a deux hypothèses si on revient sur l’exemple du maïs : soit ils ont augmenté leur production et, dans ce cas là, de quelle manière ? Soit ils ont pris sur la production qui était à destination alimentaire.

C’est vrai pour les États-Unis, c’est vrai pour l’ensemble des productions de biocarburants aujourd’hui.

Fabrice Nicolino : La réponse n’est pas simple, donc je ne vais pas biaiser avec vous : bien sûr qu’il y a une partie de la production de biocarburants qui a pu être gagnée de façon marginale sur des terres qui n’étaient pas cultivées ou qui étaient en friche, en jachère, ou quelques forêts par ci par là — je parle là des États-Unis. Mais fondamentalement, c’est au détriment de l’alimentation soit du bétail, soit, plus majoritairement encore, des humains.

La frénésie (au sud) de la course aux exportations de biocarburants (vers le nord).

Et, ce que je viens de vous dire sur les États-Unis serait déjà très grave, mais en fait, ça se double d’un phénomène hystérique j’utilise ce terme à dessein, qui touche l’essentiel des pays du sud de la planète :

Dans les pays du sud de la planète, il y a une sorte de frénésie : c’est à qui produira le plus, le plus vite et au coût le plus bas, des biocarburants qui seront vendus ensuite au Nord, c’est à dire fondamentalement à l’Europe, aux États-Unis, et au Japon.

Je vais vous citer quelques exemples : le Brésil c’est une sorte de champion on va dire des biocarburants. De longue date, le Brésil fait rouler une partie très importante de son parc automobile depuis déjà de longues années, avec de l’éthanol, produit notamment avec de la canne à sucre.

Le président Lula, qui est officiellement du moins un homme de gauche, voit dans le développement des biocarburants au Brésil, l’occasion pour son pays de devenir un Grand, un très Grand même dans le concert des nations comme on le dit. Le Brésil parle de plus en plus — et il n’est pas le seul — d’OPEP verte, d’une sorte de coalition mondiale.

D’ailleurs, Lula a reçu triomphalement, TRIOMPHALEMENT !, le président Bush au début de l’année 2007 pour parler de biocarburants. Il y a un axe mondial Bush-Lula pour les biocarburants. Pour un type comme Lula, c’est un événement extraordinairement positif. Il s’agit de produire au Brésil SUR DES MILLIONS D’HECTARES ! des biocarburants qui permettront à ce pays de jouer un rôle accru dans la diplomatie mondiale.

Les paysans du sud en esclavage pour que les autos du nord continuent à rouler.

Mais qu’est-ce qui se passe sur le terrain ?

J’ai trouvé dans un journal Brésilien, un chiffrage TRÈS précis de ce que ça signifie de travailler dans des plantations de canne à sucre. Concrètement :

On en parle ici au Nord, on est tranquillement installé, ici à Paris, mais là-bas, dans les canne à sucre, il y des gens qui bossent dans les champs du matin au soir comme des esclaves, qui sont surveillés par des gens en armes, et qui doivent faire des gestes mécaniques au milieu de tiges effilées qui leur coupent les mains sans cesse, par DIZAINES DE MILLIERS DE FOIS CHAQUE JOUR. Il faut donner des coups de machette, il faut plier les genoux, il faut déplacer des fagots de canne à sucre etc. etc. c’est un travail d’esclave !

Ruth Stégassy : On peut préciser qu’une tonne de canne à sucre coupée, c’est 0,75 euros.

Fabrice Nicolino : Oui c’est ça, mais personne ne peut imaginer ça parce que personne n’est à la place de ces travailleurs dans les champs de canne à sucre.

Pour moi, c’est une IGNOMINIE et je pèse mes mots !

Je parlais de cette flambée dans les pays du Sud. Il y la canne à sucre, il y a le soja (souvent transgénique) au Brésil. Tout ça se prend au détriment, et de plus en plus, — et malgré toutes les dénégations —, au détriment du Serrado qui est une sorte de savane, une sorte de zone intermédiaire avant la forêt tropicale, et aussi sur la forêt tropicale amazonienne.

On est en train de faire disparaître à une vitesse que vous n’imaginez pas, une vitesse fulgurante, des pans entiers de la forêt tropicale amazonienne pour les biocarburants pour la bagnole. En Argentine, c’est INCROYABLE !

J’attends vraiment que la presse française nationale, que la télévision, fassent des reportages sur ce qui se passe en Argentine : la dévastation par le soja transgénique au profit des biocarburants !

Il y a des peuples entiers, des peuples indigènes qui sont menacés de mort par cette explosion incroyable.

Au Paraguay, des peuples locaux qui sont installés là depuis des millénaires. Ils avaient l’habitude d’aller chasser dans un latifundio, une grande propriété forestière qui a été détruite et transformée en une zone de soja transgénique pour les biocarburants. Il y a deux ou trois jours, trois personnes, un père et ses fils sont allés chasser comme toujours sur une petite colline qui est au milieu de ce latifundio. Ils ont été dégommés au flingue par les tueurs du propriétaire terrien.

La réalité elle est celle-ci : en Argentine on est en train de vendre une grande partie du pays aux biocarburants. Je parle de MILLIONS D’HECTARES.

Même des arbres mous… (OGM)

Dans le sud de l’Argentine, en Patagonie, il y a un accord qui a été passé avec les gouverneurs locaux pour la plantation d’arbres transgéniques destinés aux biocarburants.

Arbres transgéniques, je dis un mot là-dessus, vous allez comprendre, c’est inouï ! Une université américaine a trouvé le moyen de mettre une enzyme dans des arbres pour les transformer génétiquement de façon à ce que ces arbres produisent moins de lignine, une substance qui permet au tronc de tenir debout, d’être ferme, d’être dur.

Si, par une manipulation génétique, vous diminuez cette production de lignine, vous aurez un accès plus rapide et plus commode à la cellulose qui est à l’intérieur de l’arbre et qui sert de matière première, là encore aux biocarburants.

Mais vous créez des monstres, des arbres transgéniques sur des milliers ou des dizaines de milliers d’ha qui, évidemment, pollueront. Parce que on sait très bien que le pollen sera dispersé aux quatre coins de la terre, ces arbres transgéniques destinés aux biocarburants, ce sont des arbres mous.

Ça parait inouï, c’est une grande nouveauté dans l’histoire de la vie sur terre : les hommes sont en train de créer des arbres mous et de planter des milliers d’ha d’arbres mous qui serviront à faire des biocarburants qui serviront à faire rouler des bagnoles au Nord, chez nous en France, en Europe, au Japon, aux États-Unis !

Ailleurs, dans l’Asie du SE, l’Indonésie est devenue le troisième émetteur au monde de gaz à effet de serre. Pourquoi ? Parce que l’Indonésie est en train de sacrifier ses dernières forêts tropicales primaires pour les biocarburants.

Et c’est très simple à comprendre : les mafieux du Sud qui sont omniprésents dans les pays du Sud, — c’est pas la peine de se raconter des histoires jusqu’à la fin des temps, les gens qui contrôlent les pouvoirs politiques dans les pays du Sud sont des mafieux, des gens qui n’ont qu’une idée en tête, comment voler leur peuple un peu plus qu’ils ne l’ont fait dans le passé, comment trouver des ressources solvables qui vont leur permettre d’ouvrir des comptes bancaires numérotés aux îles Caïman —, et les biocarburants, c’est là qu’on touche au désastre le plus total, c’est un miracle pour les mafieux.

Ils n’en ont rien à faire, bien entendu, du sort de leur pays, de ce qui arrivera demain ou après demain, leur objectif est simple : c’est de planter des millions d’ha de palmiers de soja, de canne à sucre, de tout ce que vous voulez, de les vendre au Nord qui ne demande que ça, et d’alimenter de la sorte des comptes bancaires numérotés qui leur assureront à eux-mêmes et à leur descendance une vie dorée.

C’est ce qui est en train de se passer d’un bout à l’autre de la planète à cause de NOTRE demande de biocarburants pour la bagnole.

En Afrique qui était un continent très préservé jusque là, — il n’y a jamais eu que très peu d’OGM en Afrique — tout est en train de changer là aussi à une vitesse fulgurante.

Des pays comme le Sénégal, ou le Mozambique qui sort d’une guerre civile monstrueuse, se lancent dans l’aventure des biocarburants pour les raisons que je viens d’évoquer, hélas ! La République Démocratique du Congo, l’ancien Zaïre qui, lui aussi est victime d’une guerre civile atroce, vient de signer un accord historique avec une société chinoise. Ce gouvernement un peu fantoche sur les bords a vendu trois millions d’ha de son pays pour qu’elle plante le plus vite qu’il sera possible des palmiers à huile qui serviront à fabriquer des biocarburants qui serviront donc à aller dans les réservoirs de nos voitures.

Ruth Stégassy : Résumons-nous. On déforeste, on prend sur les cultures alimentaires, on plante des OGM mais c’est pas grave puisque, finalement, on reforeste avec d’autres arbres. D’accord, ils sont OGM. Ce n’est pas grave, puisque ce sont des cultures non alimentaires. Donc ça n’est pas tragique, et là, me semble-t-il, on est au cœur de ce qu’on peut appeler, un délire, en fait :

Un délire qui consiste à privilégier les moteurs des voitures sur les estomacs des humains, délire qui consiste à imaginer qu’on peut remplacer un éco-système qui s’est forgé sur des millions d’années par de la technologie qui infligerait une nouvelle végétation.

On n’a pas encore parlé des pesticides, on pourrait commencer par là pour, après ce qui a été évoqué par vous, Fabrice Nicolino, les conséquences sur l’humanité déjà affamée et aussi les conséquences sur la planète elle-même.

Colossale supercherie.

Fabrice Nicolino : Je suis navré, je me sens légèrement sinistre ! Croyez-moi, j’aime beaucoup la vie, mais là, c’est trop ! Ça va trop trop trop loin !

Vous parliez de reforestation, tout ça c’est des attrape-nigauds que nous sommes tous, bien entendu.

Il y a une chose très importante sur laquelle je voudrais revenir : le lobby des biocarburants au plan mondial a réussi à nous faire croire que les biocarburants c’était très très très bon pour le climat, que le bilan bioénergétique des biocarburants était fabuleux. Au fond il y a beaucoup d’écologistes, hélas qui répandent cette fausseté.

Ruth Stégassy : Pas tous quand même !

Fabrice Nicolino : Pas tous, mais une partie. Le lobby des biocarburants s’accroche à cette idée qui est une idée de pure propagande, selon laquelle il y aurait un bilan neutre en matière de carbone. Les biocarburants ne recracheraient de carbone dans l’atmosphère que ce qu’il auraient utilisé au cours de leur croissance et donc, que ce serait un bilan neutre à l’arrivée.

En fait, il y a des études concordantes menées par des grands scientifiques, parmi lesquels je veux citer David Pimentel et [Ted Pastek (?)].

Il y a des études vraiment remarquables, dans le sens où ces scientifiques-là, à la différence d’autres qui a mon avis sont de pacotille, ces gens là intègrent tout, toutes les dimensions complexes d’une question complexe. En ce sens, ils se rapprochent de l’idée que je me fais d’une science complexe, intégrative, plus proche de ce que devrait être l’écologie scientifique aujourd’hui. Ces gens là ont intégré toutes les données de la question.

Ils trouvent des chiffres qui sont effarants et qui démontrent amplement que, non seulement les biocarburants ne préservent pas le climat, contrairement à ce que dit la propagande, mais ils l’aggravent dans des proportions CONSIDÉRABLES : le développement des biocarburants va aggraver l’effet de serre, et absolument pas arranger quoi que ce soit, hélas.

On pourrait en rire si ce n’était pas si grave ! C’est tellement grossier, c’est tellement manipulateur, c’est tellement honteux, c’est tellement mensonger ! Évidemment, on pourrait prendre ça pour une farce et rigoler ensemble.

Hélas, ça me donne modérément envie de rire parce que à l’arrière plan, il y a la faim massive des humains, il y a la destruction d’écosystèmes entiers qui ne reviendront pas sur leurs pieds parce que, comme vous le disiez très justement, des écosystèmes, complexes à un point qu’on ne peut même pas imaginer, ceux par exemple des forêts tropicales primaires qui sont parmi les plus riches 39.47 de la planète, ces écosystèmes qui disparaissent.

L’orang-outang, par exemple, est en train de mourir en Indonésie, notamment en grande partie à cause des biocarburants. En ce moment ! Il y a une accélération parce qu’on plante des palmiers à huile. Dans ces plantations, il y a des snipers comme dans l’ancienne Yougoslavie. Il faut pas se tromper, il y a des gens armés de fusils avec un viseur, qui sont chargés de buter les derniers orangs-outangs qui traînent dans la région. Parce que les orangs-outangs ne savent plus où aller, se répandent dans ces plantations industrielles, et mangent les feuilles tendres des palmiers à huile qui doivent servir aux biocarburants.

Donc, les derniers orangs-outangs, je vous l’annonce, sont en train de disparaître de la planète ! Bien sûr, qu’ils étaient menacés de mort auparavant, mais leur disparition va être accélérée par le fait qu’on plante là-bas par million d’ha des palmiers à huile.

Ça va être pareil pour l’éléphant d’Asie, puis un nombre incalculable d’espèces qui nous intéressent beaucoup moins mais qui sont extrêmement précieuses, tout du moins à mes yeux : des papillons, des insectes, des oiseaux, des petits mammifères dont personne n’a entendu parler, mais qui vont eux aussi disparaître à tout jamais.

Et toujours, toujours, avec le même intérêt et le même but finalement : remplir le réservoir de nos saloperies de bagnoles ! À l’arrivée c’est bien de ça qu’il s’agit, et j’aimerais bien en parler un petit peu : derrière tout ce processus mortifère, angoissant au dernier degré il y a notre appétit de rouler en voiture, il y a notre ALIÉNATION COLLECTIVE.

Ruth Stégassy : Vous venez de parler de la disparition des orangs-outangs, vous venez de parler de la diminution de la bio diversité, vous avez évoqué les esclaves qui travaillent dans les champs de canne à sucre, et ce père et ses enfants qui sont morts tués à bout portant par des milices qui protégeaient des cultures…

Tout de même, je voudrais qu’on insiste un petit peu sur cet aspect là : celui de la faim puisque, aujourd’hui, ce sont des populations entières qui sont déplacées, expropriées, qui sont renvoyées des terres qu’elles cultivaient depuis très longtemps et envoyées sans rien à manger dans des bidonvilles. Et puis, surtout demain, et peut-être même déjà aujourd’hui, la Chine et l’Inde.

Paysans abandonnés, vendus.

Fabrice Nicolino : Oui vous avez bien sûr mille fois raison, c’est par là qu’il aurait fallu commencer. En fait, à l’arrière plan de tout ce que je viens de dire, il y a un événement plus qu’essentiel. Je n’en connais pas de plus important à l’échelle du monde, personne n’en parle, c’est tout de même curieux !

Il y a deux civilisations agricoles plurimillénaires : la Chine et l’Inde. Et même si on n’en parle pas dans les journaux ce n’est pas une plaisanterie ! La Chine et l’Inde sont des civilisations agricoles assez stables depuis des millénaires. Ces civilisations sont en train de s’effondrer, d’exploser parce que le système industriel agricole mondial les a rattrapés.

La Chine vend, il n’y a pas d’autre mot, vend son système agricole, vend ses paysans, vend sa structure agraire qui est unique au monde au Marché Mondial par l’entrée dans l’OMC.

Je n’entre pas dans les détails mais c’est fondamental ! Les chiffres officiels chinois, — pas les miens, pas ceux que j’ai inventés hier au soir, mais les chiffres officiels chinois ! — parlent d’environ 150 millions de Min gong. Min gong c’est un mot chinois qui désigne ceux qu’on appelait chez nous jadis les vagabonds, les chemineaux, les gens déracinés.

Il y a, à l’heure actuelle, 150 millions de ruraux, de paysans, qui ont été chassés de leur terre pour une raison très simple : c’est qu’ils sont en concurrence désormais. Soit avec nos agriculteurs de la Beauce, soit ceux du Midwest américain, gorgés de subventions, utilisant massivement, comme vous le savez, des engrais et des pesticides, donc avec une productivité qui n’a strictement rien à voir avec celle du petit paysan chinois.

Le marché chinois s’ouvrant à ces productions qui déferlent, le paysan chinois disparaît, il n’a plus sa place dans la campagne où il habitait depuis des millénaires, il se rend dans les villes où on ne l’accueille pas à bras ouverts.

Vous voyagez aujourd’hui en Chine, dans n’importe quelle gare de la Chine, jusque dans la plus petite commune où il y a une gare, vous trouvez des gens, des vagabonds qui couchent par terre dans la salle principale de la gare et qui attendent. Quoi ? Je ne sais pas !

Donc, il y a 150 millions de Min gong, retenez ce mot, Min gong, il y en a 150 millions, il y en aura peut-être 300 millions demain. C’est le plus grand exode de toute l’histoire de l’humanité ! On assiste aujourd’hui en Chine au plus grand exode de toute l’histoire de l’humanité et personne n’en parle ! C’est tout de même assez curieux !

En Inde le phénomène est assez voisin, même si le système, finalement se montre plus protecteur vis-à-vis de ses populations rurales que le système chinois. C’est un paradoxe, — est-ce d’ailleurs un paradoxe ? —, en tout cas le système communiste maoïste chinois vend son peuple, ce que ne fait pas, en tout cas pas au même rythme, le régime indien.

Mais de toutes façons, ces deux paysanneries – je le dis dans le livre et je crois profondément à cette formule, — ces deux paysanneries qui regroupent à peu près 2 milliards d’individus, représentent la colonne vertébrale du monde.

Il y a ce dont on parle en France dans les journaux, on parle paraît-il de ce qui intéresse les français, ou les européens, ou les américains, on ne parle jamais de ces gens là. Or, le monde réel, c’est plutôt les paysans chinois et les paysans indiens que la petite caste, excusez-moi, qui tient le pouvoir et la parole publique à Paris, Londres et New York.

La production industrielle d’éthanol va certainement affamer les hommes et les bêtes.

En tous cas, c’est un événement absolument colossal et beaucoup de signaux nous disent qu’on se rapproche à pas cadencés de nouvelles famines de masse. Il y a déjà un milliard d’humains qui souffrent de la faim sur Terre. C’est les chiffres de la FAO, de l’agence de l’ONU pour l’agriculture et l’alimentation. 1 milliard d’humains !

Mais vraisemblablement, le développement inouï des biocarburants va pousser des centaines de millions d’autres humains à connaître les joies de la faim.

Il y a par exemple un produit dont on ne parle pas. On ne sait même pas que ça existe ! Le manioc, c’est une nourriture de base pour des centaines de millions d’hommes, de femmes et d’enfants en Afrique, en Asie et aussi en Amérique latine.

Même le prix du manioc est en train d’augmenter ! Il faut comprendre ce que ça signifie dans la diète quotidienne d’une famille de pauvres dans le Sud qui n’a pas un radis et qui se demande chaque matin en se levant comment ils vont faire pour trouver quelques piécettes pour acheter ce qui leur donnera à manger au marché du coin.

Il est certain qu’une augmentation du prix des céréales qui sont à la base de leur alimentation, c’est une catastrophe, une semi condamnation à mort ! Qu’est-ce que ces gens vont faire ? Ils vont envoyer leurs filles se prostituer, non plus à l’âge de 12 ans mais à l’âge de 8 ans ? Qu’est-ce qu’ils vont devoir faire ces gens pour continuer tout simplement à manger ?

Ruth Stégassy : Le CCFD [Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement] rappelle que pour la plupart des pauvres, il leur faut consacrer 40 à 60% de leur budget à l’alimentation, 90% pour les plus pauvres, chiffres à rapprocher de ce que vous venez de dire.

C’est là que je voulais en venir, Fabrice Nicolino c’est qu’on est au début du processus, c’est-à-dire qu’aujourd’hui, il y a encore relativement peu de cultures destinées aux biocarburants si ce n’est que ce « relativement peu » explose et se développe et se décuple à toute allure et qu’on n’en est qu’au début du processus.

Fabrice Nicolino : Je ne dirais pas qu’on en est au tout début, malheureusement, il y a déjà des millions d’ha qui sont plantés pour les biocarburants. Mais ce qui se profile, c’est des dizaines de millions d’ha, une révolution du paysage planétaire à cause des biocarburants.

Donc, c’est tragique mais aussi assez simple. Ou les opinions, très vite, dans les quelques mois qui viennent vont être capables de monter des coalitions très puissantes pour stopper ce processus qui est un processus de mort, ou bien le paysage de la planète va changer une nouvelle fois en pire, en bien pire.

Si ce processus n’est pas stoppé très vite, quand vous entendrez à l’avenir des politiciens, qu’ils soient français, américains ou japonais, ou anglais, ou d’où que ce soit au Nord d’ailleurs, parler de la protection de la biodiversité, de protection des forêts tropicales, ou de protection de l’Homme tout simplement, de lutte contre la faim, je vous autorise et je vous encourage même à rire.

Parce que franchement, si nous ne sommes pas capables de stopper ce processus, on vivra tout ce que je viens de dire. Moi, je prends mes responsabilités et je vous le dis !

L’affreuse cerise sur l’abominable gâteau.

Ruth Stégassy : Mais alors tout ça pour la voiture ? Tout ça pour des moteurs de machi- nes ?

Fabrice Nicolino : Ça, c’est la folie complète, c’est vraiment l’affreuse cerise sur l’abominable gâteau, c’est incroyable en fait, mais ça renvoie — et ce serait un autre débat — à l’aliénation collective dans laquelle nous sommes tous plongés !

Il y a trente quarante ans, au début du mouvement écologiste en France, en Europe et en occident, il était très courant d’utiliser ce mot d’aliénation. On essayait de comprendre par quel effet surprenant tant de gens oeuvraient et consommaient au détriment de ce qui paraissait être leurs intérêts.

Le mot a passé de mode et moi, je considère qu’il désigne pourtant quelque chose de fondamental. Ce processus nous rend étrangers à nous-même, nous rend étrangers à nos vrais intérêts, et il y a des millions de gens qui considèrent dans un pays comme la France, que la bagnole individuelle c’est plus important que tout.

Vous remarquerez, dans les discussions de salon, il est beaucoup plus facile d’évoquer la fin de la planète aujourd’hui, ce qui est quand même inouï ! La fin de la planète, la fin de l’Homme, que sais-je ? On y va gaiement maintenant, parce que de toutes façons ça paraît inconcevable…

Bref, moi je vais vous dire un truc très simple : pour moi, la bagnole c’est l’ennemi juré aujourd’hui de l’humanité et de tout projet humain digne de ce nom.

Ceux qui ne sont pas capables aujourd’hui de remettre en cause radicalement la place de la bagnole et du fait qu’une bagnole est servie avant les hommes et avant les écosystèmes, quelqu’un qui n’est pas capable de ça, je ne sais pas quel qualificatif lui donner ! Je vous laisse le soin de le trouver, ce que j’ai en tête et que je pourrais spontanément dire serait sans doute mal compris parce que c’est trop violent.

En tous cas je crois que cette bagnole doit revenir à sa place qui doit être une place subalterne et pas une place centrale décisive dans la conduite des affaires humaines.

Le document original de la transcription est disponible sur le site d’Etienne Chouard : http://etienne.chouard.free.fr/Euro...

 

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Les biocarburants - le 12/10/2007 à 00:24 - Étienne Chouard

Bonjour à tous.

la retranscription de cette émission importante est là :

http://etienne.chouard.free.fr/Europe/messages_recus/AgroCarburants_Fabrice_Nicolino_TerreATerre_Septembre2007.pdf

Merci à Michel, qui a patiemment retranscrit tout ça pour nous.

Amicalement.

Étienne. http://etienne.chouard.free.fr/Europe


Ce n’est pas aux hommes au pouvoir d’écrire les règles du pouvoir.

Ce n’est pas aux parlementaires, ni aux ministres, ni aux juges, d’écrire ou modifier la Constitution.

Il faut séparer le pouvoir constituant des pouvoirs constitués, qui ne doivent surtout pas être aux mains des mêmes personnes (sinon, ils trichent, évidemment, en s’écrivant des règles pour aux-mêmes, aux dépens de tous les autres).

Ce qui compte, pour nous protéger tous contre les abus de pouvoir, ce n’est pas qui vote la Constitution : ce qui compte, c’est qui écrit la Constitution.

Les membres de l’Assemblée Constituante doivent donc être tirés au sort (parmi les meilleurs élus non candidats, citoyens valeureux désignés spontanément par le peuple en dehors des partis, futurs hommes de pouvoir), et ces députés constituants doivent être déclarés inéligibles aux fonctions qu’ils instituent eux-mêmes.

Venez m’aider à montrer que c’est possible : des citoyens ordinaires peuvent parler de leur constitution :

http://etienne.chouard.free.fr/forum/

Ils peuvent même écrire eux-mêmes leur constitution :

http://etienne.chouard.free.fr/wikiconstitution/index.php?title=Constitution_nationale

Les biocarburants - le 30/09/2007 à 14:07 - Gérard Poisson

Le titre utilisé pour nommer ces nouveaux carburants me semblent éronés voire faux dans leur définition littérale puisqu’on devrait les nommer plutôt comme des phytocarburantsd(carburants tirants profits de l’énergie des plantes ou zoocarburants ;parlant des énergies tirées des animaux :"méthanisation par ex...") On n’a déjà trompé les consommateurs avec le mot "bio ; voire Danone" et le procédé de trituration de commercialisation , de production de ces phytocarbarants n’est pas forcément "bio"au sens biologique du terme" Gérard agriculteur en loire at-lantique"

 

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