Présentation de l'émission

Afin de pouvoir écouter les émissions en lignes, vous devez télécharger Flash

Les dérives de la bio

Emission du 4 décembre 2010 / Catégories : Agriculture, Pollution, Nutrition

Description

Appel de l’association Alterravia, pour la réalisation d’un livre collectif : "De la bio alternatives aux dérives du "bio"-business, quel sens donner à la bio ?"

Invités

  • Philippe Bacqué, auteur du dossier « Sortir de la bio industrielle : une urgence sociale ! » de la revue Silence
  • Patrick Hermann, paysan-journaliste
  • Michel Besson, directeur de l’association Minga (Agir ensemble pour une économie équitable).

Liens

  • Revue Silence Revue Silence, explorateur d’alternatives - écologie ; alternatives ; non-violence
  • Site de l’association Minga Agir ensemble pour une économie équitable
  • Association Alterravia L’association a pour but de favoriser des actions à vocations culturelles, sociales ou écologiques à travers la production et la promotion d’oeuvres littéraires, audiovisuelles ou cinématographiques.

Détails

officiel | téléchargement | transcription | commentaires | débat

 

Téléchargement

Audio

Téléchargez l'émission (directement reprise du podcast officiel) au format MP3 :

Téléchargement en MP3

Texte

Téléchargez la transcription aux formats PDF, ODT ou DOC :

Téléchargement en PDF
Téléchargement en ODT
Téléchargement en DOC
 

Transcription

Ruth Stégassy : Terre à terre, le magazine de l’environnement. On s’intéresse ce matin aux dérives de la bio. Et oui, "Les dérives de la bio", c’est le nom que vous avez choisi d’utiliser, Philippe Bacqué, pour un dossier qui est publié dans le numéro de Silence de novembre 2010. Au-delà de ce dossier, dont nous allons abondamment parler, il y a un projet que vous avez monté avec deux de vos amis qui sont ici présents : Michel Besson de Minga, que nous connaissons, Patrick Hermann, que nous connaissons également, que nous avions rencontré lorsqu’il avait publié "Les nouveaux esclaves du capitalisme", aux Editions du Diable Vauvert.

Alors Philippe Bacqué, vous-même vous faites des documentaires. Vous en avez réalisé un en 2007 : "Le beurre et l’argent du beurre" qui était sur le commerce équitable. Et puis plus anciennement, un autre qui s’intitulait "L’eldorado de plastique" que vous aviez tourné dans le sud de l’Espagne, une région où nous avons eu nous-mêmes l’occasion d’aller, du côté d’Almería. Et dans cet eldorado de plastique, on peut rencontrer, croiser des travailleurs immigrés, sans papiers, qui sont parqués, ostracisés, extrêmement maltraités, qui ne disposent d’aucun moyen de transport, d’aucun secours sanitaire d’aucune sorte, qui ont beaucoup de mal à s’alimenter. On est là dans l’agriculture industrielle productiviste, la plus dure.

Pourquoi est-ce qu’aujourd’hui, vous décidez de vous intéresser à ce qui se passe du côté de la bio, qu’on imagine plutôt légère, respectueuse, plaisante ? Enfin, on a l’impression de sortir de ce système concentrationnaire, terrible.

Philippe Bacqué : Alors effectivement, l’Andalousie est un peu à l’origine de ce projet, de livre. Alors je voudrais rectifier : ce n’est pas un projet sur les dérives de la bio. Le titre du projet – ce ne sera certainement pas le titre du film -, mais le titre du projet c’est déjà de la bio alternative. C’est parce que le but, c’est aussi un peu de revenir aux sources de la bio, qu’est-ce que c’est que la bio ? Est-ce que effectivement aussi elle est née en Europe ? Peut-être qu’on a des leçons à prendre en Amérique latine. C’est de la bio alternative aux dérives du bio-business. Et quel sens donner à la bio ? Parce qu’aujourd’hui, ce que moi je constate, ainsi que les amis avec qui je travaille sur ce projet, c’est que la bio ça ne veut plus dire grand chose : on lui fait dire tout et n’importe quoi.

Alors l’Andalousie, c’est vrai que moi j’avais fait ce film en 2000, en Andalousie, sur l’exploitation des travailleurs immigrés marocains, dans la mer de plastique autour d’Almería, et j’y suis retourné pour travailler sur la bio, il y a à peu près 1 an, 1 an ½. Parce que j’avais eu des informations. Je suis resté en contact avec le Syndicat des Ouvriers des Champs...

Ruth Stégassy : le SOC ?

Philippe Bacqué : … le SOC, qui organise et défend les travailleurs immigrés dans la mer de plastique d’Almería. Et je savais qu’il y avait des grandes entreprises de bio qui produisaient des fruits et des légumes bio dans la mer de plastique. Donc par curiosité, j’avais envie d’aller voir ce qui se passait là-bas. Et c’était aussi parce que j’avais proposé au Monde Diplomatique d’écrire un article, de faire une enquête sur un peu ce qui se passait dans la bio.

C’est ça qui m’avait amené là-bas. Je tiens à préciser que je ne suis pas du tout un spécialiste de la bio ; je suis journaliste indépendant. J’avais fait un travail précédemment sur le commerce équitable, avec Michel Besson que je connais depuis 25 ans. On a fait ce film, qui a beaucoup circulé en France. Et chaque fois dans les débats - un film qui s’appelle "Le beurre et l’argent du beurre", qui est un regard critique mais constructif sur le commerce équitable – revenait incessamment la question et le thème de la bio. On me disait toujours...

Ruth Stégassy : « oui mais la bio ? »

Philippe Bacqué : … oui mais la bio, mais il se passe la même chose, et c’est même encore pire que ce qui se passe dans le commerce équitable. Vous devriez enquêter sur la bio.

Donc j’avais fait cette proposition au Monde Diplomatique, de commencer une enquête sur l’agriculture bio. Et je me suis rendu en premier en Andalousie. Et là, ce que j’ai découvert est un peu à la genèse de ce projet, parce que je ne m’attendais pas du tout à voir ce que j’ai pu voir, et à rencontrer les gens que j’ai pu rencontrer. Notamment, déjà, juste, on m’a interdit l’entrée d’une énorme hacienda de 500 hectares de fraises bio, dans la région de Huelva, en plein cœur du parc naturel...

Ruth Stégassy : Bionest ?

Philippe Bacqué : Bionest. Le parc naturel de Doñana, et on m’a interdit d’entrer. C’était déjà ça complètement à l’opposé de ce que je pouvais imaginer du bio et de la nécessaire transparence.

Ruth Stégassy : Alors cette nécessaire transparence, on va essayer de la construire peu à peu, au fil de cette émission. Mais on va peut-être d’abord demander à Michel Besson : Vous, vous êtes un spécialiste de la bio ? Non. Vous c’est Minga, une association qui s’intéresse et qui milite pour une économie équitable.

Michel Besson : Tout à fait, oui. Nous, le sujet nous intéresse au sens où tout nous intéresse, tout est lié, au niveau de la société et au niveau de l’évolution de la société, la mondialisation, enfin tout ce qu’on entend, la globalisation etc. Donc ce qui nous intéresse, c’est de monter un chantier citoyen. On est 3 ou 4 au départ, mais on espère être plus, pour réfléchir justement sur cette évolution, et en ce qui concerne notamment l’agriculture et l’alimentation, qui sont essentielles.

Ruth Stégassy : Oui, mais ce que j’aimerais bien que vous nous disiez là d’entrée de jeu, peut-être, Michel Besson, c’est quel lien vous faites entre l’économie équitable, le commerce équitable et la bio aujourd’hui ? Qu’est-ce qui vous a amené vous, à vous intéresser spécifiquement à la bio ?

Michel Besson : La bio, c’est la vie. Donc déjà, c’est global. Ensuite, c’est l’alimentation, c’est l’agriculture, mais c’est aussi le commerce, la transformation, les transports. Voilà, tout n’arrive pas dans notre assiette comme ça, directement. Donc ça veut dire que c’est de l’économie. Donc ça nous intéresse, et notamment au niveau du respect, puisque nous par équité, on entend respect, respect de l’autre, mais aussi respect de la terre, respect du sol, respect de la nature, etc. Donc toutes ces questions-là nous intéressent. Et on s’aperçoit que comme dans beaucoup d’autres domaines, le système libéral, mondial, absorbe toutes les nouvelles tendances – comme ils disent eux-mêmes – en les réduisant. Par exemple, on a déjà vu que le commerce équitable a été réduit à un acte de charité Nord Sud. Il y a même une loi en France.

Et bien la bio, c’est pareil. Au lieu de parler de vie, de respect de la vie, la bio est réduite à des produits soit-disant sans intrants chimiques, point final. Alors que c’est bien autre chose, et que c’est un mouvement historique du respecte de la terre, qui n’est pas né d’hier. Et tout ça, ça nous intéresse, pour mieux comprendre la société dans laquelle on vit.

Ruth Stégassy : Est-ce que comme Philippe Bacqué, vous avez constaté ou découvert des choses qui vous ont étonné, du côté de la bio ? J’imagine que pour vous, la bio ce sera de la bio importée plus généralement, puisque vous travaillez beaucoup avec l’importation.

Michel Besson : Oui, mais... Bon disons que non, rien ne nous surprend. Parce que ça fait longtemps comme beaucoup de citoyens, qu’on réfléchit sur le fonctionnement de la société. Donc rien ne nous surprend. Ce qui peut nous surprendre, c’est au contraire les millions de résistances qui existent dans le monde, par rapport à ce système libéral justement qui récupère absolument tout sur la base de mensonges, sur la base de fausses certifications. C’est cela qu’on a envie de comprendre, parce que ce n’est pas facile aujourd’hui de comprendre ce qui se passe. Donc nous les citoyens, on essaye de s’auto-éduquer, et d’apprendre les choses par nous mêmes. Et notamment au niveau international. Donc on voyage beaucoup, puisque les questions aujourd’hui se posent au niveau international, au niveau mondial. Voilà, c’est dans ce sens là que ça nous intéresse, et qu’on travaille ensemble.

Ruth Stégassy : Patrick Hermann, vous allez nous aider à comprendre ; Michel Besson dit que ce n’est pas facile à comprendre. Et de fait, j’aimerais bien là qu’on entre un peu dans le cœur des choses. Alors vous, je le rappelle, vous aviez écrit "Les nouveaux esclaves du capitalisme", vous vous intéressiez à la situation des ouvriers agricoles en France.

Patrick Hermann : … en France et en Espagne et au Maroc. C’était valable d’ailleurs pour les ouvriers agricoles sur tous les continents, puisqu’on retrouve la même situation absolument partout. L’origine de mon point de vue est un peu différente de celui de Philippe Bacqué et de Michel Besson, puisque je suis encore en activité agricole. Je suis...

Ruth Stégassy : arboriculteur.

Patrick Hermann : … paysan dans le sud de la France, oui, j’ai fait de la fraise bio pendant 20-25 ans. Et maintenant je suis simplement arboriculteur, producteur de pommes. Et donc, j’ai participé, j’ai fait partie de ce premier mouvement d’installation des années 1970-75, après les pionniers des années 1960, qui nous ont précédés. Et c’est vrai qu’à l’époque, notre démarche était motivée par une réflexion qui mêlait l’agriculture, l’alimentation, la santé, et l’environnement. Tout ça faisait partie de notre réflexion, et cette prise de conscience...

Ruth Stégassy : Les conditions de travail aussi, que vous ne citez pas.

Patrick Hermann : A l’époque, quand on décidait de s’installer personnellement en agriculture biologique, on mêlait tout ça. On s’installait sur des petites surfaces, on était des petits producteurs, qui n’avaient pas de problème de main-d’œuvre qui se posaient à l’époque. La réflexion sur les conditions sociales de production est venue plus tard. Ce que je voulais dire simplement, c’est que cette réflexion s’est muée petit à petit au fil des années, en une prise de conscience globale sur le productivisme, sur tout ça. Et maintenant, on se rend compte qu’effectivement, comme disait Philippe Bacqué, que le mot « bio » recouvre des réalités qui sont non seulement différentes, mais...

Ruth Stégassy : diamétralement opposées !

Patrick Hermann : ...carrément antagonistes, quoi.

Ruth Stégassy : par exemple ?

Patrick Hermann : Comment un même mot, un même concept, peut effectivement, recouvrir une exploitation comme celle de Bionest, dont je m’étais approché d’ailleurs aussi dans le parc de Doñana,...

Ruth Stégassy : avec autant de succès que Philippe Bacqué ?

Patrick Hermann : Oui, non, non, on n’avait pas pu rentrer.

Ruth Stégassy : Je crois que même une délégation de parlementaires européens n’a pas réussi à rentrer véritablement. C’est-à-dire qu’ils ont été reçus dans les bureaux, mais ils n’ont jamais pu aller visiter les serres.

Patrick Hermann : Voilà. Donc comment ça peut recouvrir une réalité telle que celle-là - sans parler de 10 000 hectares de canne à sucre bio, certifiée bio au Brésil ou ailleurs, quand on connaît les conditions de travail des coupeurs de canne à sucre là-bas - et en même temps une pratique comme la mienne et comme celle de beaucoup de paysans de par le monde, il y a quelque chose qui ne va pas du tout. Et donc, on se dit que c’est peut-être le moment effectivement de clarifier un peu les choses, et d’expliquer comment tout ça s’est passé. On est obligé de faire un détour par l’histoire de ce qui finalement est un mouvement social, c’est-à-dire il ne faut pas oublier ça.

Maintenant, beaucoup de gens doivent penser que la bio, c’est simplement une technique de production agricole, basée sur le compost, les engrais verts, les rotations de cultures, les ceci, les cela, etc, et point final. Et effectivement, depuis que les grandes firmes de l’agrobusiness ou de la grande distribution se sont intéressées à ce "créneau", on tend à re-cantonner le mouvement bio dans simplement cette case très étroite, qui est celle d’une technique agricole, en plus revue périodiquement à la baisse, avec des cahiers des charges toujours à minima.

Et il faut, je crois, rappeler – parce qu’il y a beaucoup de gens ne connaissent pas sûrement l’histoire de ce mouvement social – ce que ça a été au début. On se trouve confronté en fait à une tentative de captation du mouvement de l’agriculture biologique, pour le cantonner à un segment d’un marché dominé par l’agrobusiness en amont, et la grande distribution en aval. Donc ça, c’est le cœur de notre réflexion qui nous réunit tous les trois, et qui réunira d’autres personnes, on l’espère, par la suite.

Ruth Stégassy : Alors vous avez lancé là énormément de pistes de réflexion, et de questionnements. Philippe Bacqué, peut-être que vous pourriez nous expliquer maintenant ce qui se passe exactement, ce qui fait qu’aujourd’hui, vous avez décidé de mettre ce coup de pied dans la fourmilière

Philippe Bacqué : Oui, ce « coup de pied dans la fourmilière », d’autres diront, « se tirer une balle dans le pied », on va peut-être donner ce titre au livre ! Je voulais juste compléter ce que disait Patrick Hermann par un rappel de ce qu’a été le cahier des charges de l’IFOAM (Fédération Internationale des Mouvements d’Agriculture Biologique) en 1972. Et on verra qu’aujourd’hui, on s’en est énormément éloigné. L’IFOAM avait des objectifs écologiques : tendre vers une agriculture globale, développer une agriculture qui ne pollue pas la biosphère directement ou indirectement, d’autres critères aussi. Mais elle avait aussi surtout des critères sociaux, qui mettaient en avant la solidarité de tous les membres de la filière dans toutes les régions françaises et européennes, la solidarité internationale par la pratique d’une agriculture qui ne participe pas au pillage des pays pauvres. Et on va voir là qu’on en est très loin – je veux vous parler un petit peu de ce que j’ai pu voir en Colombie, parce que je reviens de Colombie -, rapprocher le producteur du consommateur, la compétition doit céder le pas à la coopération... Et des objectifs économiques, notamment encourager les entreprises à échelle humaine, favoriser le partenariat local, national et international.

Ruth Stégassy : Ce que vous êtes en train de nous lire là, c’est une charte qui avait été écrite en 1972, et qui donc était la charte adoptée par l’ensemble des agriculteurs qui se revendiquaient de l’agriculture biologique.

Philippe Bacqué : Voilà. Et on en est très loin. Alors cette charte a été reprise presque mot pour mot par Bio Cohérence, une marque qui a été lancée par la FNAB et les Biocoop...

Ruth Stégassy : début 2010.

Philippe Bacqué : … début 2010, en complément de la réglementation européenne.

Ruth Stégassy : Aujourd’hui, on est effectivement très loin de cette charte, et ça s’est fait à coups de réglementations successives. Et en l’occurrence, peut-être pourriez-vous nous parler de la dernière réglementation qui a été promulguée en Europe, et qui est entrée en activité en quelque sorte début 2009, donc voilà deux ans maintenant.

Philippe Bacqué : Oui, oui. Donc cette réglementation qui s’applique à l’ensemble de l’Europe, est une réglementation qui a été revue à la baisse par rapport à celle qui existait auparavant en France. Elle permet entre autres :
-  des traces de 0,9% d’OGM dans tous les produits bio
-  au niveau des élevages de volaille par exemple, des élevages intensifs industriels, et une utilisation d’antibiotiques, enfin tout un tas d’autres choses. Elle prépare un peu, enfin elle prépare non, elle favorise et encourage le développement de cette bio industrielle à laquelle on assiste actuellement. Surtout, il n’y a pas un seul mot, dans cette réglementation européenne, au niveau social. La bio reste uniquement des normes agronomiques, et rien au niveau social par rapport à justement ce que l’on a pu voir avec l’IFOAM en 1972.

Ruth Stégassy : Vous dites qu’elle est en retrait par rapport aux réglementations précédentes : il y avait des considérations sociales ?

Philippe Bacqué : Non, non plus.

Ruth Stégassy : Il n’y en a jamais eu.

Philippe Bacqué : Non, il n’y avait pas de considérations sociales, et cela depuis 1991, depuis l’adoption d’une première réglementation européenne en 1991.

Ruth Stégassy : Patrick Hermann, pour vous qui êtes agriculteur bio, comment est-ce que vous articulez dans votre pratique la charte de l’IFOAM, que nous rappelait Philippe Bacqué, et les réglementations françaises et européennes ? Est-ce que c’est un empilement, est-ce que ça vous tire à hue et à dia, est-ce que vous arrivez à intégrer le tout, comment est-ce que ça se passe ?

Patrick Hermann : Non, ce n’est pas un empilement. Moi, j’ai une petite exploitation agricole, donc je n’ai pas de problème de main-d’œuvre. j’embauche quelqu’un périodiquement pour la taille des arbres fruitiers aux mois de janvier ou février. J’embauche aussi quelqu’un pour l’éclaircissage, ou pour des choses comme ça, et puis un peu à la récolte. Je transforme pas mal, puisque je fais du jus de pomme essentiellement. La récolte, c’est quelque chose qui ne dure pas très longtemps : j’ai à peu près 300 pommiers sur 1,5 à 2 hectares. Et donc, je n’ai pas de problème de conditions sociales de production. Quant à l’empilement des réglementations, moi j’ai été à l’association Nature & Progrès pendant une trentaine d’années. Et donc, je continue à fonctionner de la même manière, même si le cahier des charges européen a été revu à la baisse, c’est-à-dire que je travaille toujours de la même manière. Moi personnellement, ça ne me pose pas de problème.

Ruth Stégassy : C’est-à-dire qu’en fait, vous vous imposez un cahier des charges bien plus contraignant que celui qui est aujourd’hui en vigueur en Europe, et cela à vos frais, en quelque sorte.

Patrick Hermann : Oui, à mes frais. Paradoxalement, les gens qui se sont installés en agriculture biologique ont continué bon an mal an à payer leur certification, et à encaisser des surcoûts, surtout quand on choisissait un cahier des charges plus drastique, plus cohérent et plus contraignant que celui de la réglementation européenne. Dire qu’on peut récupérer ces surcoûts ensuite après au niveau du prix de détail, ce n’est pas vraiment le cas, parce qu’en fait on reste dans une moyenne de prix. Mais ça après, c’est une question de démarche et de cohérence. C’est là qu’on retrouve l’esprit qui a été celui des débuts de l’agriculture biologique des années 1970-75. On n’a pas varié si vous voulez de... enfin moi je parle pour mon cas, mais pour beaucoup d’autres gens que je connais aussi qui n’ont pas varié de pratique. Et la pratique maintenant se trouve finalement noyée dans une espèce de grand déferlement de la bio, organisée, promue, etc. Et c’est cela qui pose problème.

Ruth Stégassy : De fait, ce qui est difficile à comprendre, mais que vous expliquez aujourd’hui, c’est qu’il y a cette juxtaposition entre une bio associative en quelque sorte, et donc des cahiers des charges et des chartes qui sont associatives et donc strictement volontaires – volontaires encore qu’elles impliquent des coûts -, et puis il y a ces fameuses normes françaises et européennes, dites-vous Philippe Bacqué, qui sont revues systématiquement à la baisse. Et cela favorise, c’est cela que vous êtes en train de nous dire, l’arrivée d’une bio, qui elle est une bio industrielle. Alors peut-être pourrions-nous nous arrêter un moment sur des exemples. Vous avez cité la province de Huelva en Espagne, où il y a ces cultures de fraises sur 500 hectares je crois, donc de la fraise intensive. Il y a également les élevages qui sont, en France, les élevages industriels de poulets. On a un peu du mal à imaginer que la bio puisse se satisfaire de volailles qui sont élevées en batterie, dans des conditions extrêmement proches de l’agriculture conventionnelle, puisque l’épointage du bec est permis par exemple, effectivement l’utilisation d’antibiotiques. Et c’est pourtant ça la réalité, et la situation avec des chiffres assez ahurissants.

Patrick Hermann : Oui. Alors ce que je voulais préciser, c’est que là il est question de la bio certifiée. Donc c’est une bio certifiée qui est destinée à l’exportation, et qui vient certifier des cultures intensives sur plusieurs dizaines ou centaines d’hectares, et industrielles parce que ce sont généralement des monocultures. Je vais revenir sur l’Andalousie, ce que j’ai vu dans la province de Huelva, et aussi dans la province d’Almería, puisque j’ai aussi visité une exploitation de 200 hectares sous serre de production de tomates et de poivrons. Et en fait ce que j’ai pu découvrir, qui m’a choqué à l’époque, qui m’a donné envie de me lancer dans ce projet de livre, c’est que j’ai retrouvé exactement les mêmes conditions que ce que j’avais pu visiter, ce que j’avais rencontré dix ans auparavant dans l’agriculture intensive, chimique et hyper polluante...

Ruth Stégassy : … enfin à quelques nuances près, puisque tout de même...

Patrick Hermann : enfin, non, non, il n’y a pas de chimie, alors voilà, la différence c’est ça. Moi j’avais surtout travaillé au niveau social, sur l’exploitation de la main-d’œuvre et sur la pollution aussi que ça engendrait au niveau environnemental. Et donc là c’était en plein milieu de cette mer de plastique, on retrouvait ces exploitations bio. Alors là je précise effectivement, il n’y a pas d’utilisation de chimie. Mais dans la région d’Almería, à Griaco, ce sont des monocultures de tomates qui fonctionnent avec un système de goutte-à-goutte. Et c’est ce système de goutte-à-goutte qui amène des fertilisants et des intrants qui sont certifiés bio, et souvent importés de Hollande ou d’Europe. donc on retrouve là déjà les mêmes techniques que ce que j’avais pu voir dans les serres « conventionnelles ».

Ruth Stégassy : C’est-à-dire qu’on est dans de la culture hydroponique, qu’on porte atteinte directement aux nappes phréatiques ?

Patrick Hermann : Oui, parce que c’est un ensemble. Là ce sont des dizaines de milliers de serres effectivement qui portent atteinte. Et l’agriculture biologique certifiée, là ce n’est qu’une goutte d’eau dans cette mer de plastique. Et surtout ce qui m’a choqué, c’est l’exploitation de la main-d’œuvre. Par exemple dans l’hacienda que je n’ai pas pu visiter, Bionest, Bionest emploie des centaines, peut-être des milliers de femmes qui viennent de Bulgarie, de Roumanie, du Sénégal, et aujourd’hui des Philippines. Et ce n’est pas que Bionest ; c’est l’ensemble de la mer de plastique, qui utilise et s’enrichit sur le dos de ces femmes. Ce sont des femmes hyper précarisées, qui viennent avec des contrats dits d’origine. Donc elles ont des visas... par exemple si elles ont un contrat de 4 mois – ce qu’on retrouve en France avec des contrats omis - , elles ont des contrats de 4 mois et donc un visa de 4 mois, et il faut qu’elles quittent le territoire dès qu’elles ont fini leur travail. Et souvent ce sont des organisations patronales espagnoles qui vont les recruter. On recrute des femmes qui ont des enfants, qu’elles laissent dans leur pays d’origine, pour qu’on soit sûr qu’elles vont rentrer. Et elles sont hyper exploitées. Ce sont des femmes qui ne parlent pas l’espagnol, qui ne connaissent pas leurs droits, et qui sont absolument totalement dépendantes de l’agriculteur qui va les embaucher.

Ruth Stégassy : Elles sont logées sur place ?

Patrick Hermann : Elles sont logées sur place. Là j’ai pu visiter les logements de Bionest, dans le dos de Bionest. Ce sont des baraquements, des baraques complètement perdues au milieu des serres. Par contre, sur la route vous voyez en permanence des femmes en train de faire du stop, à leurs risques et périls, parce qu’elles sont complètement isolées.

Ruth Stégassy : C’est-à-dire que ce n’est pas au sein d’un village, une agglomération, il n’y a pas de commerces ?

Patrick Hermann : Non, non, il n’y a pas de commerces, et elles sont complètement retirées, elles n’ont pas le droit de visite, on leur confisque leur passeport. Et ça, c’est l’ensemble de la situation des femmes qui viennent travailler dans les mers de plastique d’Andalousie. Et rien ne change dans les exploitations bio.

Ruth Stégassy : Et ça, ce sont les tomates et les poivrons bio que l’on retrouve où ensuite ?

Patrick Hermann : Un peu partout en Europe, dans les supermarchés...

Ruth Stégassy : en France.

Patrick Hermann : en France, dans les boutiques spécialisées. Aujourd’hui, il y a l’amorce d’un début de réflexion sur le respect de la saisonnalité des légumes, des tomates et des poivrons, dans certaines boutiques spécialisées. Mais jusqu’à peu, puisqu’il y a des acteurs qui sont dans la bio, qui ont été à l’origine... Bionest par exemple, a été soutenu à l’origine par ProNatura, une des principales société d’import-export en France, qui fait partie de Bio Cohérence. Et le projet du Maroc que je suis allé visiter aussi dans la plaine du Souss, à côté d’Agadir, a été créé à l’origine, a été soutenu en tout cas par les Biocoop et par ProNatura, qui sont aussi impliquées dans Bio Cohérence, qui se veut aujourd’hui plus rigoureux que la réglementation européenne.

Ruth Stégassy : C’est-à-dire qu’aujourd’hui, on assiste à deux mouvements :
-  d’une part, l’entrée massive de la grande distribution sur ce créneau de la bio, et donc les produits dont vous avez parlé alimentent également les rayonnages de la grande distribution, j’imagine
-  et puis des acteurs historiques du mouvement bio, biologique, sont aujourd’hui partie prenante de cette intensification et de cette mondialisation des pratiques de la bio

Patrick Hermann : Totalement. Et ce que j’ai pu constater en Colombie. Puisqu’il y a une crise à l’heure actuelle au niveau du monde de la bio, en France, autour de l’huile de palme bio. L’huile de palme bio que l’on consomme en France sert surtout à la transformation, puisque 60 à 80% des biscuits qu’on achète dans les Biocoop ou dans les rayons bio des supermarchés, contiennent de l’huile de palme bio qui vient en très grande partie de Colombie. Donc il y a un débat et un peu une crise en ce moment, parce que la société qui s’appelle la société Daabon, qui exporte cette huile de palme en Colombie...

Ruth Stégassy : … qui a même le monopole de l’exportation de l’huile de palme bio.

Patrick Hermann : … qui à même le monopole oui en Colombie. Elle a une concurrente apparemment au Brésil, mais l’huile de palme vendue en Europe vient principalement de Colombie. Et cette société appartient à une très puissante famille, qui s’appelle la famille Davila dans la région de Santa Marta de côte Atlantique de Colombie. C’est un famille – alors je vais faire vite - qui est à la tête d’une espèce de pieuvre économique, avec des tentacules un peu partout, et très obscure, mais qui se présente comme une petite entreprise familiale, puisqu’ils m’ont reçu, ils m’ont fait visiter les plantations de palmiers, et chaque fois ils se présentaient comme étant une petite entreprise familiale. Et en fait, en grattant un petit peu... et il y a des informations qui sont disponibles sur le site de l’association Avenue Colombie : ce sont toutes des informations que j’ai pu vérifier sur place, avec des intellectuels, des journalistes, des professeurs d’universités qui dénoncent en Colombie tout ce qui se passe au niveau de l’huile de palme bio – et qu’on ne veut pas entendre en France -. Donc cette entreprise familiale a des liens avec les paramilitaires, avait des liens très proches avec le régime Uribe, dont la conséquence a été 3 millions de déplacés, et des dizaines de milliers d’assassinats. J’ai rencontré le Pr Mario Mejia, professeur d’agronomie, qui a écrit une dizaine de livres sur l’agriculture agroécologique, qui est vraiment très respecté en Colombie, et qui lui, dit clairement : le projet de palmiers à huile en Colombie est un projet paramilitaire, c’est-à-dire qu’il soit bio ou « soustenible » c’est-à-dire durable, l’ensemble dans l’entreprise de convertir 3 à 7 millions d’hectares en palmiers à huile, pour satisfaire le biodiesel et les besoins en agrocarburants est un projet directement paramilitaire. L’entreprise Daabon et la famille Davila n’échappent pas du tout à cela.

Ruth Stégassy : C’est-à-dire qu’on met exactement dans le même sac la production d’huile de palme bio, et le non bio : c’est la même chose. Et vous dites : ce qui se passe et qu’on ne veut pas entendre en France, qu’est-ce qu’il se passe ?

Patrick Hermann : Oui, alors on a eu un exemple et il y en aurait d’autres. Bon je ne vais pas en parler mais dans la province de Guajira, la famille Davila, liée avec des paramilitaires, a réussi à récupérer des terres pour faire des plantations de bananiers, puisqu’ils sont dans les bananes bio, ils sont dans le café bio, ils sont dans le cacao bio, dans la canne à sucre... enfin. Ils ont acheté une finca, qui était occupée par 120 familles de paysans, qui occupaient cette finca de 2000 hectares depuis une dizaine d’années. Cette finca aurait appartenu à quelqu’un proche des narcotrafiquants, mais qui avait abandonné sa finca. Donc il y avait 120 familles qui vivaient sur cette finca. Et la famille Davila, la société Daabon, a racheté cette propriété, pour planter évidemment des palmiers à huile, qui n’étaient pas bio, mais soit disant durables, et pour alimenter les usines de biodiesel, à l’intérieur de laquelle elle a pratiquement toutes les actions de cette usine de biodiesel. Elle a expulsé ces 120 familles de paysans, et il y a depuis un an un conflit entre ces 120 familles qui demandaient à revenir sur cette finca, et la famille Daabon qui voulait faire sur cette finca de la monoculture de palmiers à huile.

Ruth Stégassy : Alors ce qui est très compliqué, c’est qu’à force d’être à cheval en permanence sur bio, non bio, industriel, pas industriel, on se perd un petit peu. Philippe Bacqué, tout de même, ce que vous nous dites, c’est que du côté de la bio, c’est la même chose, il n’y a pas à chercher une différence de traitement : cette même famille qui a expulsé des familles de petits paysans pour faire de l’agro-industrie, fait indifféremment du bio et du non bio. Alors quand vous dites qu’on ne veut pas l’entendre en France, c’est que de fait, du côté des certificateurs français, il n’y a pas d’états d’âme. On certifie bio, et donc on continue à trouver dans les circuits de commerce bio français cette huile de palme qui est obtenue dans des conditions sociales et environnementales plus que douteuses.

Philippe Bacqué : Oui, puisque la société Daabon a été aussi condamnée deux fois pour atteinte à l’environnement, en Colombie. Ce qu’il y a aussi c’est que la société Bodyshop¸ qui était un des principales acheteurs d’huile de palme bio à Daabon, a décidé il y a quelques mois de suspendre ses achats à Daabon. Elle avait financé un rapport de quatre experts colombiens sur la situation de Las Padas - c’est le nom de l’hacienda où 120 familles ont été expulsées -. Et donc suite à ce rapport, Bodyshop a décidé de ne plus acheter de l’huile de palme à la société Daabon.

Ruth Stégassy : est-ce que du coup, ça a inspiré à l’organisme certificateur français, plus de retenue ?

Patrick Hermann : Pas du tout, non, non. Ecocert continue à certifier, et Biocoop continue à distribuer cette huile de palme. Moi j’ai un texte, par exemple, de Biocoop qui dit : "le contexte colombien, les coutumes du pays, expliqueront la complexité de la situation, et les enjeux d’une médiatisation occidentale orchestrée." Donc pour eux, tout ce qui pourrait avoir une relation avec le social, le politique, ça ne rentre pas dans la bio. La bio, c’est essentiellement respect de la réglementation européenne, non-utilisation de produits chimiques, non-déforestation – c’est vrai que les plantations apparemment dans la région de Santa Marta n’ont pas été faites sur des zones déforestées -. Mais tout ce qui est considération, liens avec les paramilitaires, les narcotrafiquants, et expulsion des 120 familles, ça ne rentre pas en compte. Donc cette huile de palme aujourd’hui continue à être distribuée en France, et utilisée par les transformateurs.

Ruth Stégassy : En France et en Europe. Il ne faut pas non plus spécialement spécifier sur la France. Michel Besson, le commerce équitable ça vous a mis certainement en contact direct avec ce genre de pratiques plus d’une fois.

Michel Besson : Oui, bien entendu, et même dans les mêmes pays. Ce qui me semble important dans ce que dit Philippe Bacqué, c’est la question de la certification, des normes, des labels, etc, qui sont des systèmes complètement au service du commerce mondialisé. Nous on est très étonnés de voir des produits qui arrivent de très loin, bio, certainement et véritablement cultivés sans produits chimiques. Mais pour les amener dans nos assiettes, il faut 2 ou 3 litres de kérosène ou d’essence. Donc on n’y comprend rien, c’est anti-écologique.

Et pourtant, ce sont des produits certifiés par des organismes. Ce ne sont pas des organismes, ce sont des sociétés multinationales de certification. Mais on appelle ça des organismes ; parce que tout ça, c’est des questions de mots, aussi. C’est comme le mot consommateur : on n’est plus des citoyens, on est des consommateurs, on n’a plus de revenu, on n’a qu’un pouvoir d’achat. Il faut faire attention à tous ces mots qu’on nous met dans la tête. Et ce mot justement, "organisme de certification", non ! Derrière ce mot là, il y a des sociétés comme Ecocert, IMO, et plein d’autres, qui sont complètement intégrées dans ce nouveau marché, et c’est cela qu’il faut analyser.

Pour en revenir à notre chantier de livre, c’est un domaine qu’on veut justement démystifier, essayer d’éclaircir, expliquer, sans juger moralement les choses. Mais essayer d’expliquer comment ça se passe, pour que nous les citoyens, on s’y retrouve un petit peu plus. Ce n’est pas si compliqué que ça en fait, mais il faut analyser. Il faut analyser les choses, et au niveau mondial.

Ruth Stégassy : Ce n’est pas si compliqué, oui et non. Parce que vous avez raison de dire qu’il y a un certain nombre de mots écran qui empêchent de comprendre véritablement ce qui se passe. Mais une fois qu’on a compris que ces organismes de certification sont en vérité assujettis à des règles ou à des décisions qui favorisent le grand commerce international, la mondialisation des échanges commerciaux, on se repose la question : à ce moment-là, comment faire dans cette nouvelle jungle pour arriver à retrouver des circuits qui soient des circuits véritablement respectueux des conditions de travail, de l’environnement, de l’ensemble des partenaires ?

Michel Besson : C’est assez simple là aussi. Parce que face à cette mondialisation, y compris de la bio, recherche de profits de la société, il y a des mouvements de résistance partout. Non seulement de résistance, mais il y a des peuples entiers qui respectent la terre depuis des millénaires, même au travers de leur culture. Justement, ça nous intéresse de les rencontrer, pour essayer de réfléchir. Pour eux, ça les fait rigoler, nos problèmes de bio, et tout ça ; puisque eux depuis des millénaires, ils cultivent le sol, ils ont un rapport au sol complètement différent du nôtre, il n’y a pas de propriété privée... Eux nous accompagnent dans cette critique, ils vont participer aussi justement à ce chantier, à ce livre qu’on ne peut pas rédiger tous seuls, et c’est ça qui nous intéresse.

Mais il faut positiver : il y a énormément de résistances, d’alternatives, y compris dans des pays comme les Etats Unis, le Japon, et puis bien sûr dans des pays comme la Bolivie, où j’étais il y a quelques mois, et où il y a justement un mouvement bio social très important, beaucoup plus important qu’en Europe, et qui vient de siècles et de siècles de pratiques respectueuses de la vie, pas seulement de la terre, du sol ou de la santé, mais de la vie en tant que telle.

Ruth Stégassy : Mais alors est-ce que ce mouvement, on le verrait peu, parce que justement il resterait localisé pour éviter ces transports dispendieux que vous évoquiez, Michel Besson ?

Michel Besson : C’est une des raisons. Et puis ensuite, c’est la difficulté de s’informer. Nous-mêmes avons des difficultés dans ce chantier, dans ce livre. Ce n’est pas simple. Il y a beaucoup d’organisations qui ont du mal à nous aider, à nous donner des informations, à participer à ce mouvement d’analyse. Je pense que Philippe aussi peut en parler, Patrick également... ce n’est pas simple. Donc on va prendre le temps, contacter tout le monde, et essayer d’avancer, et on a besoin d’autres participations justement.

Ruth Stégassy : Dans quelles proportions est-ce qu’aujourd’hui la bio s’est industrialisée, massifiée, mondialisée, Patrick Hermann ?

Patrick Hermann : Je pense qu’il faut rappeler aussi que tout ce dont on vient de parler prospère finalement sur l’insuffisance de la production en agriculture biologique en Europe, et en France en particulier. Tous les gouvernements qui se sont succédés depuis les années 1980-90 n’ont quasiment rien fait pour développer l’agriculture bio en France. D’où le recours à l’exportation massive, à l’importation plutôt, massive. Et ce qui ouvre la porte bien évidement...

Ruth Stégassy : … La France qui a été exportatrice à un moment.

Patrick Hermann : … qui a été exportatrice mais qui a pris un retard après considérable. Ce n’est pas un cas particulier, la bio. En France, il y a un nombre drastiquement réduit de paysans : 550 000 paysans en France à l’heure actuelle. L’autre jour, quelqu’un qui faisait un recensement agricole est passé chez moi, et il me disait qu’en 10 ans, sur le sud Aveyron (puisque je suis là-bas), il y avait une diminution de 20 à 30% du nombre d’agriculteurs. Et il me disait : la tendance ne va pas changer. Donc on peut estimer qu’à l’horizon de 2015-20, il va rester quoi en France : 400 000 paysans, ce qui est une aberration complète pour un grand pays agricole comme la France. Et la bio n’échappe pas à cela.

Et le fait qu’il n’y ait jamais eu de volonté politique – puisque là on parle de politique au sens politicien du terme - d’installer des ceintures maraîchères en proximité des villes, de chercher des substituts à l’huile de palme - on commence juste à essayer de voir si on ne peut pas remplacer l’huile de palme par ceci ou par cela -, ça a évidemment ouvert la porte à l’importation massive, et ce qui était la porte grande ouverte à tout ce dont on vient de parler c’est-à-dire à la sur-exploitation de la main-d’œuvre sur place, à l’expulsion des petits paysans...

Ruth Stégassy : … à l’achat massif de terres, pour faire des mono-cultures intensives dites bio, mais qui peuvent par exemple contenir des OGM, comme en Roumanie par exemple ou en Bulgarie.

Patrick Hermann : Voilà. Et dans d’autres endroits, la déforestation. Donc tout ce système aurait peut-être eu un peu plus de mal à se développer, si il y avait eu depuis une trentaine d’années une politique agricole cohérente en France et en Europe.

Ruth Stégassy : Au lieu de quoi on s’est retrouvé justement face à ces réglementations successives, qui ont au contraire aidé et accompagné ce mouvement. Mais si on revient un petit peu en France, Philipe Bacqué, j’aimerais bien que vous nous parliez de cette étonnante valse qui a eu lieu autour des élevages industriels de volaille. J’ai lu ça dans le dossier que vous avez signé dans Silence. Patrick Hermann parlait du nombre qui diminue en permanence des exploitations agricoles, mais on s’aperçoit qu’aujourd’hui il y a une tendance à vouloir aider à la conversion en bio. Mais pas tout le temps, et pas à n’importe quel prix.

Philippe Bacqué : Oui, alors c’est vrai qu’il y a des aides pour la conversion en bio, mais apparemment il n’y a pas d’aides spécifiques pour l’installation en bio, et c’est ce que dénonce notamment la Confédération Paysanne. Oui, il y a des aides à la conversion en bio dont ont très bien su profiter les énormes coopératives agricoles. Cela, je l’ai vu dans le Sud-Ouest et dans le Sud de la France, comme Maïsadour, ou Terre du Sud, ou Terrana.

Ruth Stégassy : Donc ce sont de très grosses coopératives agricoles, qui à un moment donné se sont mises à inciter leurs membres à se convertir en bio, et non seulement elles les ont incités mais elles les ont énormément aidés.

Philippe Bacqué : Oui. Et il faut rappeler que ce sont quand même ces coopératives agricoles qui ont impulsé l’agriculture chimique, et qui sont aussi partie prenantes des OGM, qui font pression pour que les OGM soient de nouveau autorisés en France. Par exemple, Maïs Adour participe au niveau international avec Syngenta à la recherche, enfin ils ont des sites un peu partout sur la planète de recherche sur les OGM...

Ruth Stégassy : en plein champ !

Philippe Bacqué : en plein champ. Et donc ces coopératives sont aujourd’hui impliquées dans les élevages de poulets bio, puisque c’est ce qui va être de plus rentable très rapidement, grâce aux 20% du Grenelle de l’environnement imposés aux cantines scolaires en bio. Donc il va y avoir une énorme demande de poulets et de volailles de la part des cantines scolaires. Il y a aussi donc effectivement la grande distribution... mais là il va y avoir un marché, ils se sont impliqués, ils se sont investis là-dedans...

Ruth Stégassy : Alors ils l’avaient fait une première fois – c’est ce que vous racontez - il y a quelques années et ils avaient réussi à convertir je crois 60 000 membres ?

Philippe Bacqué : Non 60 agriculteurs.

Ruth Stégassy : 60 agriculteurs, mais qui produisaient à eux seuls 800 000 volailles par an, c’est cela voilà, je savais qu’il y avait un chiffre assez colossal.

Philippe Bacqué : Oui, car c’était plus rentable pour le marché anglais. Et comme le marché anglais s’est effondré, du jour au lendemain ils se sont remis au conventionnel. Ça, c’est la technique des coopératives agricoles liées aux multinationales, aux chambres d’agriculture et au syndicat FNSEA.

Ruth Stégassy : Des pratiques qui ont une incidence quand même assez énorme sur la vie des agriculteurs concernés, puisque cet accompagnement est vraiment massif. On leur passe les locaux, les volailles, les crédits, le matériel, l’aliment, et on leur rachète...

Philippe Bacqué : … Et ils sont obligés de livrer l’ensemble de leur production à la coopérative. Mais surtout, ce qui est le plus rentable, et avec des méthodes dites d’agriculture intégrée, où le paysan devient un employé, un sous-traitant, et avec des quantités. Par exemple, la nouvelle réglementation européenne permet d’avoir – je ne vais pas rentrer dans le détail - 75 000 volailles sur une seule exploitation à l’année. Et ce qui intéresse énormément les coopératives agricoles, c’est l’alimentation de ces volailles, qui est le plus rentable. Parce que – pour faire vite aussi - ces coopératives fabriquent et imposent ces aliments aux paysans, et ces aliments sont pour au moins à 50% fabriqués avec des céréales, du soja importé qui vient notamment d’Italie où les plate-formes sont un peu troubles là-bas, et permettent de « biologéiser » des importations des pays de l’Est, ou d’Amérique latine. Donc ce n’est qu’un marché.

Aussi dans mon enquête, j’ai rencontré aussi – et chaque fois c’est le souci, ce que disait Michel - en Colombie, en Espagne, en Turquie, on a toujours le souci avec ce projet de rencontrer des paysans qui proposent autre chose. Par exemple dans le cas des élevages de poulets, j’ai rencontré des éleveurs de poulets qui sont dans des élevages bio depuis 20 ou 30 ans, qui n’ont pas envie de changer, et qui continuent à faire toujours les mêmes quantités – même s’il y a une demande importante - et qui continuent à vendre aux marchés locaux, à des boutiques spécialisées, ou directement dans leurs fermes ou dans les AMAP.

On ne veut pas baser essentiellement notre travail sur la dénonciation des dérives de la bio, ce qui serait trop facile : on n’est pas là pour donner des leçons. On est là pour essayer d’apporter de l’information, d’aider les gens à se faire une idée, et après à agir en fonction de leur propre philosophie ou implication politique. En Colombie par exemple, j’ai rencontré dans des zones indiennes, une coopérative qui organise des centaines d’indiens, ou de campesinos qui ne sont pas indiens mais qui sont tous unis enfin afro-descendants qui sont tout unis dans la même coopérative, et qui développent une agriculture diversifiée. Mais ils font du café pour l’exportation, effectivement ; ils exportent ce café qui leur permet d’avoir des rentrées d’argent. Mais sur les mêmes plantations, ils font des bananiers, de la canne, et des cultures vivrières. Et ça, ce n’est pas les certificateurs bio qui leur ont appris à faire ça ; ce sont des techniques qu’ils savent faire depuis des centaines et des centaines d’années. Des milliers d’années puisque les indiens étaient là avec les semences, les semences viennent des sociétés indiennes qui ont préservé les sources d’eau, qui ont préservé l’environnement, et ce ne sont pas les certificateurs qui sont venus leur apprendre cela.

Ruth Stégassy : Alors, le sujet est vraiment touffu, et on a déjà abordé énormément de choses, mais il y a peut-être encore un chapitre – je ne sais pas s’il est prévu dans votre livre - que vous appelez vous-même parce que vous venez de nous raconter, Philippe Bacqué, c’est la question de la restructuration des marchés : ces gens que vous êtes allés voir en Turquie, en Colombie, en Espagne, ailleurs, comment est-ce qu’ils s’organisent pour avoir un marché local ? Vous avez immédiatement parlé d’exportation. Or on sait bien – vous l’avez dit vous-même abondamment - que dès qu’il y a exportation, il y a de nouveau tous ces risques d’arrivées, d’investissements lourds, et donc d’une forme d’économie qui n’est pas la même. Donc comment est-ce que ces marchés réussissent à se restructurer autrement, et comment surtout est-ce qu’on pourrait, ici, en Europe, en France, restructurer des marchés qui permettraient d’échapper à cette emprise des pieuvres multinationales, Philippe Bacqué ?

Philippe Bacqué : Dans ce que j’ai pu voir par exemple en Espagne, en Colombie, et je pense qu’on peut trouver ça partout, c’est un dénominateur commun, qui sert aussi peut-être de base pour essayer de comprendre ce qui se passe ; c’est le respect de la biodiversité, de la souveraineté alimentaire. Et ça c’est une base. Par exemple, les énormes plantations de fraises à Huelva, les palmiers à huile de Colombie, ou les dizaines de milliers d’hectares de canne à sucre au Brésil – que j’ai pu voir aussi en Colombie, j’en parlerai une autre fois – ne respectent pas la biodiversité. Il n’y a pas de respect de la souveraineté alimentaire. Par exemple, la Colombie qui était un pays qui produisait du maïs, et qui était autosuffisant au niveau alimentaire, importe maintenant du maïs.

Ruth Stégassy : Depuis quand ?

Philippe Bacqué : Depuis quelques années, depuis 2-3 ans, c’est un pays importateur. Donc c’est déjà une base. En France, il y a le cas des AMAP, il y a l’exemple des AMAP qui peut être une alternative. Il y a le cas de tout un tas d’initiatives au niveau local pour relocaliser les marchés paysans. Et ce n’est pas forcément avec des produits certifiés. Justement, la question de la certification se pose. Peut-être qu’il n’y plus besoin de cette certification au niveau local, puisque ce sont des relations directes entre producteurs et consommateurs. Ce qui se passe en Colombie aussi. Moi j’ai vu dans la banlieue de Bogota effectivement des gens qui sont sortis de la certification, et qui n’en ont plus besoin. Parce que dans le cas de la Colombie par exemple, la certification ne sert que pour l’exportation, ou que pour approvisionner les grandes chaînes de supermarchés Carrefour et Casino qui sont présents là-bas.

Ruth Stégassy : Cette certification, c’est un vrai sujet de méditation, Patrick Hermann. Parce que de fait au départ, elle a été demandée, elle a été souhaitée par les acteurs de la bio. Et aujourd’hui, on a le sentiment qu’elle s’est refermée sur eux comme une sorte de piège.

Patrick Hermann : Oui effectivement, je peux parler aussi de mon cas personnel, puisque cela a répondu à une demande qui devait permettre à la bio d’émerger et de sortir de la marginalité qu’elle a connue aux tous débuts. Et pour reprendre mon cas personnel, moi je suis sorti de la certification en 2006, donc il y a 4 ans, puisque j’ai estimé qu’après avoir payé une certification pendant près d’une trentaine d’années, alors qu’en même temps était subventionnée l’agriculture chimique avec tous les dégâts qu’on connaît, je trouvais que ça commençait à faire un peu beaucoup. Et je pensais que contrôler quelqu’un après 30 ans de pratique, qui est vérifiable...

Ruth Stégassy : … sur place.

Patrick Hermann : … sur place, ça n’avait strictement aucun sens. Et donc j’ai arrêté et je continue à travailler en agriculture biologique, mais je ne suis plus certifié depuis 4 ans.

Pour répondre aussi à la question de : comment démêler un peu tout ce qui est touffu ? : je dois aller faire un tour en Italie du Sud, où il y a des initiatives intéressantes qui sont faites, en particulier en Sicile et en Calabre. En Sicile sur les productions d’agrumes et en Calabre aussi, il y a toute une réflexion et une action qui est engagée, pour monter des coopératives de producteurs, garantir un prix et des conditions décentes aux salariés qui sont employés dans ces exploitations, garantir un prix aux producteurs, et la vente étant faite en direction de ce qu’on appelle les Gruppo di Acquisto Solidale, qui sont les groupements d’achat solidaire, dans le reste de l’Italie.

Vous posiez la question : comment faire pour échapper effectivement à cette emprise un peu tentaculaire ? Je crois qu’effectivement il faut multiplier, même si ce n’est pas facile, il faut que les gens se prennent par la main. Il faut susciter des regroupements. Cela se fera petit à petit, on ne va pas du jour au lendemain faire basculer le système comme ça. Mais un peu partout, et vraiment je voudrais insister là-dessus, il y a des initiatives qui sont prises. Et notre livre va insister là-dessus, et ne va pas se contenter de dénoncer tout ce qu’on peut appeler dérives ou tentatives de captation, ou dévoiement, ou je ne sais pas quel terme. Mais le mouvement social qui est apparu dans les années 1970 est toujours bien vivant, et il s’adapte justement à cette nouvelle situation, avec des formes de résistance un peu partout.

Ruth Stégassy : Et en tout cas la solution, ça n’est pas, Philippe Bacqué, Michel Besson, cette nouvelle certification Bio Cohérence, que vous évoquiez au début de l’entretien. Philippe Bacqué ?

Philippe Bacqué : Pour moi, ça a un aspect positif quand même, parce que Bio Cohérence pose les véritables questions, en revenant justement au cahier de charges de l’IFOAM, puisqu’ils les ont réintroduits textuellement dans leur cahier des charges. Après, il faut que ça se clarifie. C’est vrai que Bio Cohérence, il y a des acteurs comme les Biocoop ou ProNatura ; il faut que ça se clarifie au niveau des importations ou de l’huile de palme.

Ruth Stégassy : Qui sont partie prenante donc de cette nouvelle certification, et qui continuent à accepter l’importation d’huile de palme, ou à accepter des conditions de travail qui ne sont pas celles qu’on pourrait souhaiter.

Philippe Bacqué : En tout cas, ce que je voudrais dire, c’est que ce n’est pas une quelconque certification qui va résoudre ce problème de clarifier les choses. C’est aux gens eux-mêmes à prendre leur consommation et leur vie en mains, et à se poser les véritables questions. C’est eux qui répondront, et ce n’est pas des certifications ou des labels, qui viendront dire aux gens comment il faut penser.

Ruth Stégassy : Ce projet de livre que vous avez évoqué, vous avez lancé une souscription, puisque vous avez besoin d’être aidé pour pouvoir réaliser les innombrables enquêtes que ça demande. Cette souscription, on la retrouvera sur notre site, www.franceculture.com.

 

Commentaires

Si vous souhaitez réagir à cette émission, vous pouvez le faire en cliquant sur le lien ci-dessous.

 

Poursuivez la discussion sur ce thème ailleurs