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Notre-Dame-des-Landes

Emission du 7 mai 2011 / Catégories : Agriculture, Energie, Hydrocarbure, Politique

Description

Reportage autour du projet d’aéroport du Grand-Ouest à Notre-Dame-des-Landes.

Invités

  • Dominique Fresneau, de l’ACIPA
  • Sylvain Fresneau, agriculteur, de l’ADECA
  • Michel Tarin, de l’ACIPA et l’ADECA
  • Gilles Denigot, du CEDPA
  • Thierry Masson, Officier Pilote de Ligne basé Nantes

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Transcription

Ruth Stégassy : On parle ce matin d’un projet pharaonique. On est bien, Dominique Fresneau, dans cette petite sale qui s’appelle La Vache Rit

Dominique Fresneau : c’est un hangar, c’est un lieu de résistance pour nous, c’est vrai que symboliquement on a aménagé de bric et de broc ce hangar pour en faire un lieu de résistance.

Ruth Stégassy : Alors il y a du café chaud dans la thermos, il y a un poêle et puis il y a des affiches « lorsque le peuple s’accroche le peuple gagne ». Plogoff, Le Pellerin, Le Carnet, le Larzac, Guérande, Donges-Est, Notre-Dame-des-Landes même combat, même victoire. Le vôtre de combat c’est Notre-Dame-des-Landes. Vous dites « on a ça dans les gènes »

Dominique Fresneau : Moi je suis né sur le terrain et quand on a cette épée de Damoclès au-dessus de la tête depuis plus de quarante ans - moi j’ai plus de cinquante ans donc on peut dire que je l’ai dans les gènes ce projet d’aéroport. Il a pourri la vie à mes parents et si ça continue il va pourrir la vie aux générations derrière nous, donc c’est quelque chose qu’on a vraiment dans les gènes je pense.

Ruth Stégassy : Comment est-ce qu’il vous a pourri la vie au quotidien ?

Dominique Fresneau : Au quotidien… des parents qui sont dans l’agriculture et qui essaient de faire vivre leur famille, de la meilleure manière qui soit, en préservant aussi l’environnement parce qu’on a ici un boccage exceptionnel et en fait les investissements sont bridés par ce projet d’aéroport, donc c’est toujours un souci et en plus pour pérenniser l’agriculture on a de plus en plus de problèmes pour trouver des jeunes qui veuillent bien s’installer sur le secteur. C’est difficile de continuer ce métier.

Ruth Stégassy : Vous dites aussi, Dominique Fresneau, que c’est un combat difficile parce que tellement long.

Dominique Fresneau : C’est vrai qu’on est passé par beaucoup de phases et pendant 20, 25 ans ce projet est resté latent, on pensait avoir gagné et puis en fait il est ressorti en 2000, c’est la gauche qui a porté ce projet en 2000 et là c’est l’ACIPA qui s’est créée.

Ruth Stégassy : L’ACIPA c’est ?

Dominique Fresneau : L’ACIPA c’est l’Association Citoyenne Intercommunale des Populations concernées par le projet d’Aéroport. C’est vrai qu’il est difficile de mener en même temps une activité pour nourrir sa famille et de lutter contre ce projet d’aéroport, ça mobilise beaucoup de temps, beaucoup d’énergie et en même temps c’est très satisfaisant parce qu’on a vu aussi plein de gens nous rejoindre sur cette opposition. Au départ c’est parti d’une association de riverains qu’on a vite balayée puisqu’on a cherché tous les arguments qui pouvaient s’opposer à ce projet qu’ils soient environnementaux ou au niveau de l’emploi, des emplois il n’y en aura pas tant que cela de créés, on s’aperçoit qu’il s’agit juste d’un transfert de l’aéroport de Nantes à Notre-Dame-Des-Landes, mis à part pour la construction. Mais si on doit construire quelque chose autant que ce soit réellement d’utilité publique donc cet argument de l’emploi ne tient pas. Pour beaucoup de riverains ici la lutte est pesante mais en même temps on se sent dans le vrai. Et à partir du moment où on lutte pour quelque chose qui pour nous est juste on sait qu’au bout on va gagner, il faudra du temps mais on gagnera.

Ruth Stégassy : Donc vous dites qu’il ne faut surtout pas penser que c’est une lutte de riverains.

Dominique Fresneau : Notre lutte c’est « ni ici ni ailleurs ». Nous n’en voulons pas parce que ce genre de projet n’a plus lieu d’être.

Ruth Stégassy : Vous Sylvain Fresneau vous vous occupez de l’ADECA, Association de Défense des Exploitants Concernés par l’Aéroport

Sylvain Fresneau : Je m’appelle Sylvain Fresneau, je suis agriculteur depuis quarante-neuf ans, marié, trois enfants. Je suis en GAEC avec deux associés, un voisin et ma femme, nous sommes trois associés avec une centaine de vaches laitières et environ 190 hectares de terres. On représente à peu près bien le secteur parce que c’est une zone d’élevage. Le secteur de Notre-Dame-des-Landes on appelle ça le bassin laitier de Blain et toutes les exploitations font de l’élevage.

Ruth Stégassy : Beaucoup de lait, un certain nombre d’exploitants et une colère tenace contre ce projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes.

Sylvain Fresneau : Une colère tenace, une colère qui dure parce que mon père m’a toujours dit que j’étais né avec, ça fait plus de quarante-cinq ans qu’on se bat contre ça. Moi je me suis installé en 84, on a fait des emprunts, on a fait des bâtiments, on a toujours eu des permis de construire, on l’a fait dans la légalité toujours, et jusqu’à il y a quatre ans où on a refait un bâtiment pour la mise aux normes où l’Etat s’est trouvé un peu coincé puisqu’il nous obligeait à nous mettre aux normes et il ne voulait pas nous donner de permis de construire. Ils ont fini par nous donner le permis de construire quand même.

Ruth Stégassy : Mais vous arrivez vraiment à ne pas le voir ce projet d’aéroport, à l’écarter, à le repousser hors de vos têtes ou bien est-ce qu’il est toujours présent comme une ombre qui plane ?

Sylvain Fresneau : Cela a toujours été une ombre qui plane, un genre de rapace qui est assez haut mais ce rapace commence à descendre un petit peu dans la mesure où il y a eu la DUP en 2008 qui nous a fait mal, la Déclaration d’Utilité Publique et surtout le concessionnaire qui a été choisi en fin d’année qui lui veut imposer sa loi. C’est Vinci pour ne pas le citer. Vinci dit « moi j’ai la concession, avec moi ça va gicler, j’en ai vu d’autres opposants comme ça, pas un ne m’a résisté… » Nous l’avons rencontré une fois – un de ses représentants – il nous a dit « messieurs c’est fini, en 2013 vous dégagez » C’est vrai que c’est surprenant, on dort mal la nuit. Mais après et avec le recul et pour les avoir recontactés plusieurs fois, ils n’ont pas les financements et on a bien l’impression qu’ils attendent 2012. Pour eux 2012 c’est vraiment une étape importante. A chaque élection, que ces soit cantonales municipales ou même nationales, à chaque fois on en reparlait, on en remettait une petite couche et on pourrait retrouver les mêmes articles – j’ai un voisin qui garde tous les articles – les articles de 74 et de 90 ce sont les mêmes, avec les mêmes mots. Ce ne sont pas les mêmes journalistes mais les mêmes mots…

Ruth Stégassy : Que disent-ils ?

Sylvain Fresneau : … que c’était imminent, que cela allait se faire, dans le quart d’heure. Moi je l’appelle l’Arlésienne permanente. Les gens très informés nous disent « … si, si moi je connais le copain d’un copain d’un voisin … ils ont acheté des camions… » Cela fait vingt ans qu’on entend régulièrement parler de ça.

Ruth Stégassy : Mais y a-t-il eu des gens qui du coup sont partis ?

Sylvain Fresneau : Au niveau agricole personne n’est parti. Encore en 2000 quand le processus a été lancé, à savoir Jospin qui a lancé l’étude de faisabilité nous on s’est comptés au niveau des agriculteurs, on s’est recensés et là on a vu qu’on était moins nombreux, mais comme dans le reste de la France, parce qu’il y a le phénomène d’agrandissement des exploitations. Mais on était plus jeunes que dans le reste du département, mieux structurés et on avait plus de lait. Donc d’une zone morte, quand la ZAD a été créée en 1974 (Zone d’Aménagement Différé) - ce qu’ils voulaient c’était faire mourir le secteur - donc nous d’une zone d’aménagement différé nous avons fait une Zone Agricole Durable.

Ruth Stégassy : Michel Tarin, ce projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes il est à cheval sur quatre communes ?

Michel Tarin : Il est à cheval sur quatre communes. Il faut savoir que dès le départ, dès les années 70, nous avons toujours dénoncé, toujours trouvé que c’était un projet surdimensionné qui n’avait rien à faire dans une région comme la nôtre. Mais à l’époque il était dit que c’était pour faire une plateforme aérienne pour le Concorde. C’étaient les années 70. Je suis un amoureux du concorde je trouve que c’était un appareil fantastique, mais il ne vole plus ! Sauf que ce projet des années 70 a été non pas abandonné mais un peu en sommeil jusqu’en 1994. En 94 c’est Jean-Marc Ayrault qui a réveillé le projet.

Ruth Stégassy : Le maire de Nantes

Michel Tarin : On avait déjà vu très très grand à l’époque. Il faut savoir qu’on avait prévu une zone de 1200 hectares dans les années 70. Et quand nous sommes arrivés en 2008 à la Déclaration d’Utilité Publique, ils ont encore agrandi la zone, c’est 1650 hectares aujourd’hui qui sont pris complètement. Il faut y adjoindre les trois routes départementales qui sont coupées par ce projet et la ramification de ces routes pour les envoyer à chaque bout du projet et là on prend encore plusieurs centaines d’hectares de terres et au total ça fait 2000 hectares qui disparaissent de l’agriculture. Pour prendre un exemple Nantes-Atlantique actuellement c’est 320 hectares, l’aéroport international de Nantes-Atlantique. Celui de Genève c’est 340 hectares. Celui de Gatwick, sud de Londres, une seule piste comme le nôtre c’est 270 hectares et quand on fait le tour, la plupart des aéroports de cette dimension c’est 300, 400 hectares mais ici il nous faut un aéroport aussi grand qu’Heathrow. Heathrow à Londres, le plus grand aéroport européen qui a deux pistes parallèles de 3600 mètres de long, et bien le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes c’est Heathrow, c’est deux pistes de 3600 mètres de long 60 mètres de large sur 1650 hectares. Alors quand on voit Heathrow, 2010, 75 millions de passagers, 580000 mouvements annuels d’avions et quand on compare avec ce qui se fait à Nantes-Atlantique actuellement, c’est 3 millions de passagers et c’est 38000 mouvements annuels. Alors vous voyez les comparaisons. Nous disons deux choses, la première c’est que ce projet est complètement surdimensionné en surface, en équipements, etc. nous n’avons pas besoin de cela dans l’ouest. La deuxième c’est que l’aéroport actuel de Nantes-Atlantique est un aéroport international avec une quarantaine de destinations qui n’est pas au tiers de sa capacité actuellement, un aéroport comme ça c’est le même que celui de Genève. A Genève vous avez 170000 mouvements et 11 millions de passagers annuellement, pourquoi ne peut-on pas faire la même chose à Nantes ? On n’est absolument pas dépassés à Nantes. Nantes-Atlantique est un bel outil, en plus c’est un aéroport bien desservi, peu d’aéroports régionaux en France ont le train qui passe à l’intérieur de l’aéroport. Ici à Nantes-Atlantique nous avons une ligne SNCF qui passe à l’intérieur de l’aéroport qui est Nantes-Pornic, il faut le savoir. Qu’on ait à mettre en place, et je m’en réjouis c’est très important, des trams-trains autour de Nantes, le tram-train peut venir à Nantes-Atlantique sans problème.

Ruth Stégassy : Michel Tarin vous êtes passé très vite sur le fait qu’il s’agissait de terres agricoles or vous avez été concerné au premier chef

Michel Tarin : On pouvait rêver il y a trente ou quarante ans, mais aujourd’hui je crois qu’on y est rendu, il faut changer de système de développement, c’est important et il faut conserver un maximum de terres agricoles autour des grands centres. C’est-à-dire produire et consommer localement. On a beaucoup d’Amap qui se mettent en place sur Nantes. La Loire-Atlantique est le deuxième département au niveau de l’agriculture biologique mais la Loire-Atlantique a une autre spécificité qui est incroyable, c’est le premier département français qui dépense le plus de terres chaque année dans l’artificialisation des terres agricoles. Nous sommes depuis quinze ans à 2500 hectares qui quittent l’agriculture ou les zones naturelles chaque année, qui partent en béton, en routes, en ronds-points, en lotissements. On sait bien qu’il en faut mais tout le monde tire la sonnette d’alarme. La France gâche énormément, d’ailleurs elle vient de se faire épingler par l’Europe au mois de janvier 2011 sur le fait qu’on gâche quatre fois plus de terres que les allemands ou les espagnols, on ne peut pas continuer à gâcher les terres agricoles comme ça. Il y a une autre particularité sur ce secteur, c’est un boccage très bien conservé puisque justement il n’y a pas eu de remembrement sur ce secteur-là puisqu’il était conservé pour faire ce projet, en fait si le projet a protégé un petit peu les exploitants en disant on va continuer d’exploiter. S’il n’y avait pas eu ce projet, on est tout près de Nantes et on risquait d’avoir, j’allais dire de l’infiltration, des gens qui venaient pour du loisir et qui mettaient la surenchère sur les terrains. Quelque part ça nous a protégés, ça a protégé l’élevage…

Ruth Stégassy : …protégé en tous cas, de la spéculation immobilière

Michel Tarin : … pour l’instant oui. Qu’est-ce qu’il adviendra après ? Je ne suis pas du tout certain pour l’avenir.

Ruth Stégassy : Qu’est-ce que vous appelez, après ?

Michel Tarin : Après la décision qui se prendra en 2012. Pour moi la décision se prendra, oui ou non, en 2012. Pour moi c’est mon barreau, c’est ma limite.

Ruth Stégassy : Mais vous dites qu’à chaque élection on en reparle. Pourquoi 2012 tout à coup ?

Michel Tarin : Parce qu’il y a une DUP et que la déclaration d’utilité publique elle a un laps de temps, une durée de vie et il n’y a que le président ou un conseil des ministres qui peut stopper ce projet-là, et donc c’est pour ça qu’on a des relations avec des gens qui sont plutôt dans l’écologie et qui eux nous soutiennent et se battent aussi contre ce projet.

Ruth Stégassy : Sylvain Fresneau, ce projet vous a permis à la fois de rester d’une certaine manière – comme on vient de voir - … vous seriez resté de toute façon !... mais c’est vrai qu’il aurait été difficile de lutter contre la promotion immobilière ou autre, mais ça vous a aussi, et vous le disiez au début de l’entretien, ça vous a ouvert sur toutes sortes d’autres milieux, de groupes, d’associations. Comment cela a-t-il modelé les relations entre les gens du territoire concerné ?

Sylvain Fresneau : Cela nous a ouvert l’esprit, on a rencontré des gens, on a été obligé de faire des choses qui n’étaient pas prévues. Aller parler devant 2000 personnes à Nantes pour défendre la cause agricole, je n’étais pas formé pour ça. Je peux vous dire que l’on dort mal la nuit d’avant. Donc on a rencontré des hommes politiques, on les côtoie, ils nous connaissent, on les connaît, ils savent notre position parce que la mienne a toujours été claire et celle des autres agriculteurs a toujours été claire. Ca nous a ouvert l’esprit et même politiquement, maintenant on sait beaucoup mieux où se situer et où situer les gens. On a discuté encore l’autre jour avec des gens qui sont aussi agriculteurs, on a une vision plus complète que des gens qui ne sont pas confronté à un projet comme ça. Là on vraiment été mis dans le bain, on nous a jeté dans la mare et puis débrouillez-vous et on essaie de se sortir et on continuera à s’en sortir.

Ruth Stégassy : Et votre vision sur le projet d’aéroport elle a bougé ?

Sylvain Fresneau : Le projet il est aberrant, il est tout ce qu’on veut. On veut faire un projet bio, un aéroport bio. Alors que nous on s’est battus pendant des années en disant vous voulez faire un aéroport mais il y a des agriculteurs bio, des gens qui sont en bio déjà, « est-ce que vous certifiez leur label pendant les vingt ans qui viennent ? » « Ah non on ne peut pas se prononcer » et voila Vinci qui arrive « je mets tout en bio, je veux en plus des subventions de l’Europe, je veux tout le monde bio autour de l’aéroport, je veux un aéroport bio avec des bâtiments passifs, avec… » Il faut qu’on arrête de se moquer du monde parce que la première chose écologique à faire c’est de ne pas faire l’aéroport.

Ruth Stégassy : Justement, Michel Tarin, à propos de développement, Nantes se pose beaucoup en ville pilote du développement durable

Michel Tarin : Oui (rire), mais nous en discutons tous les jours y compris avec Jean-Marc Ayrault. Nantes va même être en 2013 la ville la plus verte de l’Europe ! Moi je pense qu’à Nantes il y a de belles choses qui ont été faites, de belles choses qui se font aussi et c’est dommage justement d’entacher l’image de Nantes, de ses habitants, du travail qui est effectué sérieusement, par quelque chose qui est vraiment inutile et qui va complètement contre le développement qu’on voudrait voir aujourd’hui.

Ruth Stégassy : Mais il est quand même Haute Qualité Environnementale cet aéroport !

Michel Tarin : On commencerait par raser 90 km de haie bocagère – c’est un bocage magnifique – pour mettre cette plateforme en place. On va évacuer une quinzaine voire une vingtaine d’exploitations totalement et une quarantaine d’exploitations ne pourront plus fonctionner mais il va y avoir une ferme-musée dans l’aérogare pour expliquer aux voyageurs ce qu’était l’agriculture avant l’aéroport ! Donc une ferme laitière avec le bruitage les odeurs etc. Vinci se propose de mettre une Amap en place. Alors une Amap, pour nous les agriculteurs, c’est des consommateurs qui s’organisent avec des producteurs et qui constituent une Amap, mais ce n’est pas une société, ce n’est pas quelque chose qu’on impose comme cela, c’est associatif. Donc là ils se sont trompés, mais ils ne savent sans doute pas ce que c’est qu’une Amap. Ils ont prévu aussi un point de vente pour les agriculteurs dans l’aéroport. Alors on ne sait pas trop ce que donne le lait des vaches ou autre autour d’un aéroport, parce qu’il n’y a pas beaucoup d’aéroport c’est vrai …

Ruth Stégassy : … juste avant d’enregistrer vos bagages ce n’est pas mal

Michel Tarin : On propose aussi de chauffer l’aéroport au bois déchiqueté parce qu’on est dans un bocage, il y a beaucoup de haies, mais après avoir arraché les 90 km de haies et les 50 hectares de bois magnifiques que vous verrez demain. Bon je m’arête là parce que c’est totalement révoltant

Ruth Stégassy : Thierry Masson, vous êtes pilote de ligne

Thierry Masson : Je suis Officier Pilote de Ligne depuis vingt-deux ans, 18000 heures de vol à mon actif, dont 14000 heures à transporter des voyageurs en Europe, sur des courts ou moyens courriers.

Ruth Stégassy : Et vous vous êtes intéressé à ce projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. C’était le plaisir d’avoir une nouvelle piste bientôt à utiliser ?

Thierry Masson : Non pas du tout, si belles que puissent être les pistes que nous fréquentons, la pertinence d’un grand aéroport avec deux pistes, qui plus est à Nantes, ma région d’origine me paraissait très surprenante et les propos tenus par diverses associations opposées au projet semblaient non dénuées d’intérêt et surtout les propos des porteurs de projet, eux, paraissaient complètement incohérents, entachés d’allégations alors je me suis manifesté lors d’une réunion publique devant tant d’aberrations énoncées.

Ruth Stégassy : Comme par exemple ?

Thierry Masson : Comme par exemple des avions qui déballastent leur kérosène avant d’atterrir, qui vidangent leurs toilettes, nous étions dangereux, des cow-boys… Je l’ai entendu de la part d’élus politiques de premier rang dans la région.

Ruth Stégassy : On disait ça des lignes existantes, des avions qui venaient se poser à Nantes-Atlantique ?

Thierry Masson : Voila c’était le problème de l’aéroport de Nantes qu’il fallait à tous prix déménager, lié à sa dangerosité avérée. Propos tenus par les porteurs du projet, cela semblait tellement extraordinaire qu’on ne pouvait pas laisser en tant que citoyen, qui plus est pilote, on ne pouvait pas laisser les choses être énoncé comme ça devant 400 ou 600 personnes en réunion publique. Donc là je me suis manifesté et dans la dynamique on a créé un collectif de pilotes doutant de la pertinence de ce projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes.

Ruth Stégassy : Vous pouvez nous préciser ce qui de votre point de vue de pilote est aberrant.

Thierry Masson : Beaucoup de choses énoncées. D’une part la saturation de Nantes-Atlantique. C’est complètement faux. Il y a de la documentation, de la littérature officielle issue du ministère des transports, d’une délégation de l‘aviation civile, qui démontre très clairement que sur les cinq critères retenus pour envisager la saturation à terme d’un aéroport, Nantes-Atlantique en est très loin. La dangerosité de l’aéroport n’existe pas non plus, nulle part. Nantes fait partie des 99% aéroports européens les plus sûrs, sans aucune recommandation, Le danger animalier n’existe pas, le survol de la zone Natura 2000 n’existe pas, nous n’ingérons pas des canards ou des oiseaux, nous ne terminons à terme arrêtés au sol avec des canards dans les réacteurs comme un avion à Huston aux Etats-Unis après avoir ingéré des oies, non ça n’existe pas.

Ruth Stégassy : En revanche peut-être qu’il est pertinent, plausible de construire un nouvel aéroport très beau, très moderne, très grand.

Thierry Masson : Effectivement pourquoi pas envisager la construction d’un grand aéroport avec deux pistes intelligemment construites, je précise bien intelligemment construites, puisque le projet de Notre-Dame-des-Landes nous annonce deux pistes non parallèles, ça n’existe nulle part en Europe. La dernière construction de pistes non parallèles en France c’est Orly, ça date des années 50. Si un gros avion type A380, on nous vend l’A380 bientôt à Notre-Dame-des-Landes, il mettra 200 passagers au lieu de ses 500 ou 600 passagers il ne mettra même pas du carburant pour pouvoir décoller de Notre-Dame-des-Landes parce que les pistes sont trop petites, elles ne sont pas assez larges. Les parkings, demain à terme à l’ouverture pour 4 millions de passagers en 2017 ou 2018 si le projet va à son terme, les surfaces de parking avions sont plus restreintes qu’à Nantes-Atlantique actuellement. On nous parle d’une extension de Notre-Dame-des-Landes aux horizons 2065, pourquoi ne pas l’envisager d’ores et déjà à Nantes-Atlantique, il y a la place avec 320 hectares à Nantes-Atlantique contre les 900 sur Notre-Dame-des-Landes.

Ruth Stégassy : Est-ce qu’on parle beaucoup dans les compagnies aériennes de l’expansion exponentielle du trafic aérien dans les années à venir ?

Thierry Masson : Excellente question effectivement. Il y a quelques petites années il y avait une croissance de l’ordre de 2% ou3% de manière linéaire pour les 15 prochaines années. Les modèles économiques faits par, aussi bien la Société Boeing qu’Airbus, tablaient sur ces croissances mais liées au cout du carburant dans les avions. Mais si le baril de pétrole a un cout inférieur à 90 dollars, effectivement il peut y avoir de la croissance linéaire pour les trois, quatre prochaines années. Au-delà des 90 dollars – ce ne sont pas des chiffres que nous inventons – tous les modèles économiques s’écroulent. Aujourd’hui les grandes compagnies européennes, dont la mienne, tablent sur un cout du kérosène à 115 dollars – et la nouvelle date de ce matin, les derniers budgets sont faits sur le base de 115 dollars sachant que la réplétion à terme ce serait un baril qui dépasserait a minima 145 dollars pour les deux prochaines années donc on explose tous les modèles de prévision. Pour les très grandes compagnies aériennes le carburant aujourd’hui est un poste qui représente en moyenne 20% de nos couts, pour les low cost, modèle économique qui a été retenu à Notre-Dame-des-Landes, c’est plus de 45% du cout fixe. Donc il n’y a pas de modèle économique qui tienne la route à cause du carburant. Les compagnies aériennes aujourd’hui réduisent le nombre d’avions même si elles augmentent le nombre de sièges par avion elles réduisent le nombre d’avions, le nombre de vols.

Ruth Stégassy : Gilles Denigot vous étiez Conseiller Général jusqu’à il n’y a pas très longtemps, aux dernières élections et il semblerait que ce projet ait eu un impact sur votre carrière politique.

Gilles Denigot : Sur ma carrière oui sans doute, sur l’élection notamment, puisque le parti socialiste avec lequel on avait un accord sur le canton de Saint-Nazaire a jugé utile, principalement à cause de mon opposition ferme et sans compromis à cet aéroport, de mettre un candidat contre moi effectivement, ça m’a couté le canton, le seul canton que les écologistes avaient sur le département

Ruth Stégassy : Depuis combien de temps ?

Gilles Denigot : J’ai été élu il y a trois ans et j’ai mené effectivement au Conseil Général un combat permanent contre cet aéroport que je juge inutile, couteux, économiquement infondé etc. et qui cache bien d’autres manœuvres et projets que celui de l’utilité d’un nouvel aéroport dans la région. Donc je ne regrette pas ce combat même si j’ai perdu, parce que j’ai défendu mes convictions et je vais continuer à le faire et si j’ai du temps libre, aider les opposants à cet aéroport.

Ruth Stégassy : Mais quelle est l’ambiance chez les élus d’une manière générale face à ce projet ?

Gilles Denigot : C’est compliqué. Je crois que ça empoisonne l’ambiance collective du Conseil Général quelles que soient les familles qui siègent au CG et on voit bien que certaines personnes sans être intrinsèquement favorables au projet, soit parce qu’elles le connaissent mal, soit parce qu’elles ne le considèrent pas indispensable sont très gênées, après on rentre dans des problèmes de discipline de formations politiques assez classiques et c’est cela qui crée une difficulté supplémentaire. Mais je pense à titre personnel, que malgré cette ambiance difficile entre les plus rudes, quelle que soient les familles politiques, qui sont favorables à ce projet et les opposants dont je fais partie, une grande parie de mes collègues au Conseil Général ne serait pas fâchés si ce projet ne se faisait pas, mais on ne bouge pas trop parce qu’il y a cette discipline de parti qui fonctionne.

Ruth Stégassy : Mais tout de même Gilles Denigot, est-ce que votre passage au Conseil Général vous a fait découvrir des aspects du projet que vous ne connaissiez pas et vous a permis de nuancer peut-être votre position ?

Gilles Denigot : C’est l’inverse en fait, je suis arrivé au Conseil Général sans bien connaître ce projet, c’est précisément pour tous les dossiers que j’ai abordés pendant le mandat qui était le mien – je présidais la commission économie-environnement en charge de l’agriculture et du tourisme – que j’ai véritablement travaillé, étudié, regardé les détails pour me dire « mais Gilles ce projet-là il est inacceptable, ce projet est inutile »

Ruth Stégassy : Quels sont les points saillants qui vous paraissent les plus inacceptables ?

Gilles Denigot : On ne fait pas disparaître aujourd’hui quasiment 2000 hectares de terres agricoles sur un espace périurbain à la porte des villes parce que nous aurons besoin partout en France dans dix ans dans quinze ans de plus en plus de cette alimentation, de ces circuits courts, de cette agriculture périurbaine, première chose. Deuxième chose, il y en a un aéroport. S’il a des défauts il faut les corriger. Troisième chose, très honnêtement au moment où on nous dit que les collectivités publiques de l’Etat aux collectivités locales – parce que tout le monde va mettre de l’argent, c’est-à-dire que les contribuables paient plusieurs fois – au moment où on nous dit qu’il n’y a pas d’argent et qu’il y a une dette on n’emprunte pas pour ensuite prêter de l’argent à Vinci qui en a sans doute beaucoup pour faire ce type de projet. Je pourrais dérouler une multitude d’arguments qui font que ce projet-là, très honnêtement, quand on fait de la politique il faut être capable de dire non, il n’y en a pas besoin, il y a d’autres priorités sociales, économiques et écologiques.

Ruth Stégassy : Je vais vous demander un exercice difficile Dominique Fresneau, c’est de nous raconter en résumé les épisodes marquants de la lutte. Alors ce n’est pas les quarante années parce que cela ferait beaucoup, mais en tous cas les dernières années

Dominique Fresneau : Les dernières années, depuis la création de l’ACIPA en 2000 suite à la déclaration de Lionel Jospin qui remettait ça au gout du jour on a demandé un débat public puisque cela faisait partie des nouveaux moyens d’expression du citoyen. Donc en 2002 on a eu un débat public. Cela a été un grand défouloir, c’est vrai que cela a été important parce que les gens avaient besoin d’en parler, mais cela a déçu tout le monde parce que cela n’a pas aboutit, on n’a pas étudié le projet d’aéroport, son utilité, on a étudié comment on allait faire à Notre-Dame-des-Landes et cela a frustré un peu les gens. Donc suite à ce débat public il y a eu enquête d’utilité publique qui a eu lieu en 2005-2006, et là toujours le même problème, on ne veut pas étudier les alternatives, il y a eu de nouvelles frustrations. A la suite de ça on a fait une fresque humaine avec près de 5000 personnes qui sont venues écrire NON à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes sur le bocage avec leur personne. C’était assez important et cela a permis de nous faire connaître. Suite à cette enquête publique où les commissaires enquêteurs, même pas tous d’accord entre eux, ont dit que c’était un pari sur l’avenir et que ce n’était pas gagné, nous on a continué. Il y a eu la déclaration d’utilité publique en février 2008 et là on a fait une grande manifestation où prés de 10000 personnes se sont rassemblées à Nantes et là ça nous a à nouveau rendus confiants dans notre lutte et à chaque étape maintenant il y a des manifestations sur le terrain, des gens qui viennent qui s’opposent aux forages, aux sondages. Régulièrement il y a des enquêtes publiques qui continuent, il y a eu une enquête parcellaire, il y a des propriétaires qui s’opposent, des gens qui n’ont pas encore vendu leur terre au département et qui veulent absolument s’opposer de cette manière-là, les élus continuent à manifester avec nous et je pense que de ce coté-là on va réussir à bouger l’opinion et qu’au bout d’un moment on va arrêter ce projet.

Ruth Stégassy : C’est-à-dire que vous maintenez une présence constante de manifestations. Il y avait eu un camp action climat aussi.

Dominique Fresneau : En 2009 on a fait venir un camp action climat à Notre-Dame-des-Landes. C’est une qui action se faisait plus en Union Européenne mais dans les pays anglo-saxons. Et nous avec les amis de Silence - une revue bien connue en France - on a pensé que ce serait bien d’accueillir ce type de manifestation à Notre-Dame-des-Landes. Et avec ce camp action climat est venue toute une mouvance de gens qui ont une autre vision de la société et qui ont voulu s’installer pour nous aider sur le site du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Et depuis deux ans maintenant il y a des gens qui sont installés. Certains ont des métiers, certains s’occupent sur le terrain en jardinant et on se rend compte que maintenant il y a un développement à ce niveau-là, on a un boulanger, on a des jardins qui fonctionnent. C’est une nouvelle forme de résistance sur le terrain, des gens qui sont venus qu’on a accueilli et qu’on est contents d’avoir dans l’opposition à ce projet. On a aussi un autre moyen de lutte, c’est Citoyens Vigilants, tout un groupe de citoyens qui se sont dit on va faire une action non-violente pour sensibiliser surtout les élus et les nantais sur ce projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Donc depuis le 22 octobre 2009 il y a quelqu’un en permanence, des citoyens vigilants, à Nantes devant le Conseil Général. Maintenant devant le CG, devant le siège de l’UMP et le siège du PS à Nantes, régulièrement. Ils sont là tous les jours d’ouverture, six jours sur sept pour crier cette opposition et pour dire aux élus de réfléchir sur ce projet d’aéroport complètement insensé

Ruth Stégassy : Donc tout le monde peut s’inscrire pour faire la vigie.

Dominique Fresneau : Tout le monde s’inscrit, pour le moment il y a une permanence, on a réussi à boucher tous les trous tous les jours de permanence à Nantes. Et c’est vrai que ce sont des gens qui viennent parfois de très loin pour tenir cette vigie et qui s’opposent à leur manière, d’une manière passive à ce projet d’aéroport avec juste une chasuble pour dire qu’ils sont opposés et que ça va encore couter beaucoup d’argent au contribuable.

Ruth Stégassy : Une résistance installée, est-ce qu’en face il y a une répression d’installée ?

Dominique Fresneau : A chaque fois bien sûr il y a une répression par ce que dès qu’on s’oppose aux sondages c’est tout de suite 200 gendarmes en permanence sur Notre-Dame-des-Landes, à chaque enquête publique c’est une présence de gendarmes mobiles casqués, avec bombes lacrymo parce qu’on n’a pas le droit d’intervenir, pas le droit de bouger. C’est vrai que cela renforce aussi la détermination des gens contre ce projet d’aéroport, avoir une réaction aussi violente et mettre autant de forces de polices en face des gens. Pour l’instant il n’y a jamais eu de violence des opposants et mettre une présence policière aussi forte ça veut dire que quelque part on veut faire passer ce projet par la force et çe cela contribue à nous renforcer dans notre motivation de nous opposer à ce projet d’aéroport quoiqu’il en soit.

Ruth Stégassy : Il y a d’autres actions prévues ?

Dominique Fresneau : Tous les ans on fait des pique-niques pour informer les populations locales et en même temps pour rassembler toutes les associations qui viennent s’opposer à ça et puis on a encore prévu pour cet été un grand rassemblement politique avec des meetings avec des représentants nationaux de grandes organisations, de partis politiques qui vont venir à Notre-Dame-des-Landes dire une fois de plus leur opposition à ce projet d’aéroport, c’est donc le 8, 9, 10 juillet à la Noë Verte, Vigneux de Bretagne

Ruth Stégassy : Michel Tarin ça plairait évidemment beaucoup de repérer des divisions au niveau des différents mouvements des différents groupes qui luttent contre ce projet, vous, vous préférez parler de la diversité de ce mouvement.

Michel Tarin : Bien entendu, pour nous toute personne, tout citoyen, tout individu qui veut venir sur la zone pour soutenir notre action et aussi pour s’installer. Quand on voit nos forces de police, ou la préfecture ou certains porteurs du projet dire voila il y a des gens malvenus sur le site qu’on baptise les autonomes ou les squatteurs ou je ne sais quoi, nous on dit ce sont des habitants et ce sont des gens qui sont là pour nous et qui ont le droit d’être là. On est pour la diversité, oui.

Ruth Stégassy : Et n’avez-vous pas le sentiment même que cela apporte quelque chose ? Je trouve cela intéressant cette notion de lutte hétérogène parce que pendant très longtemps on avait à faire à des groupes très uniformes ?

Michel Tarin : Oui surement, mais on a un petit peu de recul là-dessus. Moi je suis un ancien du Larzac et quand les copains du Larzac ont vu une multitude de gens arriver comme ça je dirai dans mon jargon la mayonnaise a très bien pris puisque certains se sont installés et ont apporté une nouvelle vie, une ouverture et ça on le ressent actuellement, des gens qui pensent un peu différemment de nous qui ont des méthodes de travail différentes, qui ont des approches sur la biodiversité qu’on n’avait pas. Je crois que c’est effectivement très riche dans le cadre des échanges.

Ruth Stégassy : Qu’est-ce que c’est que ce lieu « les cent chênes » Mathilde ?

Mathilde : D’abord c’est le lieu où on habite et on a choisi de venir habiter sur ce terrain en opposition au projet d’aéroport donc c’est un lieu occupé, on est en occupation illégale, c’est un squat sur une friche qui appartient au Conseil Général dans l’optique de résister à ce projet et aussi d’y construire un autre mode de vie. On représente un des lieux occupés de cette façon-là, il y a entre quinze et vingt lieux sur la zone d’aménagement différé, l’ancienne ZAD, qui sont opposés à ce projet.

Ruth Stégassy : Occuper un lieu ça veut dire y vivre, y travailler, y développer des activités.

Mathilde : Y vivre c’est sûr, y développer des activités, après cela dépend ce qu’on entend par travail, si c’est un travail salarié, peu d’entre nous…

Ruth Stégassy : je disais développer des activités car en arrivant ici je vous ai vue avec tout un groupe d’enfants que vous étiez en train d’initier à un jeu

Mathilde : Oui on a eu envie d’accueillir des enfants ici et leur parler de pourquoi on occupe et on a lancé des après-midi-jeux les mois de printemps. C’est ce que nous portons ici mais il y a aussi la boulangerie, le jardinage, les chantiers collectifs de construction, les ateliers de partage de savoir-faire, les vélos, etc. beaucoup d’activités qui sont initiées par les personnes qui sont présentes…

Ruth Stégassy : …en fonction de ce qu’elles savent faire ?

Mathilde : oui et de ce qu’elles ont envie de partager avec d’autres. Plus de quinze lieux occupés c’est des gens avec des méthodes, des savoir-faire, des fonctionnements différents donc c’est aussi l’occasion d’expérimenter d’autres choses et de les partager.

Ruth Stégassy : Damien, vous c’est la boulangerie ?

Damien : Entre autres, je ne fais pas que ça. Je suis boulanger de métier, du coup en arrivant ici j’avais envie de continuer ça, donc je suis en train de finir de construire le fournil pour ouvrir une boulangerie sur place ici-même, sur la friche. On a construit une maison en paille et on l’a agrandie pour qu’une partie serve de fournil. Le pain sera fait ici, vendu sur place, peut-être sur un marché mais ce n’est pas encore sûr. C’est un prétexte pour rencontrer du monde, pour rencontrer des gens qui passent ici. Moi j’aime ça alors ça me permet d’en vivre aussi.

Ruth Stégassy : C’est comme si ce lieu, un lieu barré en quelque sorte cela vous avait permis aux uns et aux autres de démarrer quelque chose de complètement neuf

Mathilde : Je pense que la motivation de l’installation c’était le fait qu’il y ait le projet. Cette ouverture à tous les possibles nous permet d’expérimenter plein de choses avec assez peu de barrières, ne serait-ce que le fait qu’il n’y ait pas de loyer. On sait qu’on monte tout de façon relativement illégale c’est aussi un mode d’expérimentation pour beaucoup de choses

Ruth Stégassy : Cela fait combien de temps qu’il y a des lieux occupés comme ça ?

Mathilde : En fait le mouvement d’occupation il a vraiment pris de l’ampleur à la suite du camp action climat qui a eu lieu lors de l’été 2009 où un appel à occuper les lieux a été lancé. A la suite de ce camp, depuis l’automne 2009, les premiers lieux ont été occupés, les maisons squattées, des terrains défrichés pour poser des cabanes, des yourtes, des tentes etc. et cela a grandi en nombre depuis ce moment-là, ça fait un an et demi.

Damien : On est venu ici parce qu’on avait vraiment la niaque. Ceux qui sont venus ici c’est qu’ils sont vraiment motivés sinon ce n’est pas la chose la plus simple à faire mais c’est super intéressant, c’est vrai qu’il y a énormément de personnes, on dit qu’il y a entre quinze et vingt lieux cela fait entre soixante et quatre-vingt personnes en squat. Tout le monde a énormément à échanger. Ce matin on était sur une parcelle de jardin collectif et on était en train de planter des patates de manière collective, une dizaine sur une parcelle, c’est très enrichissant. Par contre le problème pour l’Etat c’est que des gens comme nous ce n’est pas très intéressant, ça ne génère pas de PIB, ni quoique ce soit. Pour nous c’est enrichissant mais pour l’Etat et pour pas mal de personnes il n’y a pas grand-chose à gagner financièrement et même nous financièrement on ne s’enrichit pas beaucoup (rires)

Ruth Stégassy : C’est l’une des particularités il me semble de ce que vous avez mis en place ici, vous n’êtes pas comme la génération des néo-ruraux qui au début des années 70 partaient loin des villes loin des lieux où se passaient les choses on a le sentiment que vous êtes au cœur des problèmes d’une certaine manière

Damien : Peut-être que pour nous c’est un peu plus concret. On n’était pas là mais on l’a su après, ce qui s’est passé en 70 c’était plein d’ambition mais pas forcément très réaliste. Il y a des choses qui ont tenu, il y a des choses qui se sont cassé la figure, peut-être que là on part sur du plus concret, moins rêveur, plus terre à terre, tout en pensant qu’il y a plein de choses à faire, plein de possibilités. On rêve aussi… quand même… (rires)

Mathilde : Moi, je n’ai pas forcément envie de porter un jugement ou un regard sur ce qui s’est passé pendant les années 70 parce que je n’ai pas le recul suffisant je pense ou la connaissance pour comparer mais ce que je trouve intéressant ici c’est ce tissage entre les différentes dynamiques collectives et le fait que l’on se rend compte aussi que cette opposition à ce projet d’aéroport elle peut être comprise et vécue de plein de façons différentes on a l’impression de porter une opposition qui n’est pas seulement une opposition à l’aéroport mais aussi à tout le monde qui va avec et quand on dit ça c’est très large et chacun y met des choses différentes.

Ruth Stégassy : Oui mais si on se met à dire que l’on voit une maison en paille, un panneau photovoltaïque un tonneau de récupération d’eau de pluie on comprend un peu mieux

Mathilde : Oui il y a des éléments, bien que le photovoltaïque on en reparlerait… mais l’idée ce n’est pas d’être exemplaires, c’est de planter quelque chose de plus cohérent pour nous et dans ce projet d’aéroport de vivre plutôt quelque chose d’emblématique, c’est toute une société qu’on n’a pas envie de faire tourner ni de cautionner

Ruth Stégassy : Marie cela fait déjà dix ans que vous êtes installée ici. Vous vous êtes intéressée à cette alchimie qui se passe ici et qui n’est pas si simple, le mélange de populations très diverses qui se sont toutes retrouvées happées par cette histoire et qui du coup se sont trouvées avoir quelque chose en commun qu’elles n’avaient pas imaginé

Marie : Oui tout à fait, je fais de belles rencontres avec ces personnes, je suis contente de les connaître. Il y a des échanges, sur la fabrication du pain par exemple. C’est un accueil formidable, il y a des personnes aussi qui m’expliquent tout ce qui est plantes et d’autres façons de voir le monde que je n’avais peut-être pas, je découvre des ouvrages que je n’avais peut-être pas lus avec mes quarante-quatre ans. Donc au moins pour ça je les remercie. J’ai été élevée comme beaucoup selon l’idée qu’il fallait travailler, gagner son argent quoi qu’il arrive, en discutant avec eux je me suis questionnée sur cette notion de travail …

Ruth Stégassy : Ce qu’on comprend bien c’est que cela a bousculé des choses sur lesquelles vous ne vous interrogiez pas

Marie : C’est quelque chose qui pour moi était très loin, moi, à la limite je ne comprenais pas trop. Maintenant je respecte le droit de lutter contre quelque chose d’inadmissible, c’est plus que le fait d’avoir un aéroport. On ne nous demande pas notre avis, on nous impose des choses. Au niveau politique c’est une catastrophe, chacun se renvoie…c’est juste pour le profit. Le profit, le profit, le profit quoiqu’il arrive. Et nous là-dedans qu’est-ce qu’on fait, nous les humains ?

Ruth Stégassy : Finalement au départ j’imagine que comme tout le monde vous avez été agacée, choquée par ce projet d’aéroport et vous avez découvert à travers ces années de lutte et tout ce que ça a crée comme apports nouveaux, vous avez découvert que le problème était bien plus vaste

Marie : C’est exactement ça, ce n’est pas uniquement l’aéroport, c’est la vie qu’on nous propose. On marche sur la tête, voilà c’est ça, c’est supprimer les hôpitaux, c’est dire que les fonctionnaires il y a un petit peu trop, les instituteurs il faudrait qu’ils en fassent un petit peu plus, c’est tous ces domaines-là… pour moi c’est injuste

Ruth Stégassy : Tous ces domaines-là ils sont liés

Marie : Oui. La rentabilité, et on n’écoute plus les gens, par contre on leur fait croire qu’on les écoute. Ca c’est nouveau, on fait des débats publics beaucoup, on leur dit de participer aux réunions, qu’on va les écouter. Donc au départ – même moi j’y ai cru – on dit oui c’est bien, ça part d’un bon principe. On y va, on écoute ce qu’on nous dit et puis à la fin on découvre que tout était vu d’avance, déjà décidé, après on vous explique aussi que comme c’est décidé il n’y a rien à faire, ça va être fait

Ruth Stégassy : Donc aujourd’hui, vous… ?

Marie : Nous aujourd’hui, je dis nous parce que je ne suis pas la seule, les habitants qui résistent représentent tous ceux qui sont en location on va peut-être être virés, toutes les personnes qui sont sur la ZAD également, on luttera jusqu’au bout, ce n’est pas gagné mais on ne les laissera pas gagner non plus. Ce que je veux dire c’est que ce n’est pas inutile, on ne le fait pas seulement pour dire qu’on n’est pas d’accord, viscéralement il y a quelque chose qui n’est pas normal et quand ce n’est pas normal on se bat jusqu’au bout.

Ruth Stégassy : Aujourd’hui même, 7 mai commence une manifestation-occupation avec les occupants de la ZAD, la Zone A Détruire ou la Zone d’Aménagement Différé ou la Zone A Défendre. Donc il est possible soit de se rendre sur place à partir de La Paquelais à 10 heures ou de les rejoindre les jours suivants pour une occupation.

 

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