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Sénégal 1 : le reboisement de la mangrove en Casamance

Emission du 9 avril 2011 / Catégories : Plante, Monde, Biodiversité

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Reportage sur le reboisement de la mangrove en Casamance.

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Transcription

Ruth Stégassy : Terre à terre, le magazine de l’environnement, on part ce matin pour la Casamance en compagnie de l’équipe de l’Oceanium de Dakar. Ismael, qu’est-ce que c’est le programme, là ?

Ismael : Alors aujourd’hui, on va faire la visite historique du reboisement de la mangrove, dans la ville de Tobor.

Ruth Stégassy : Pourquoi historique ?

Ismael : Historique, parce que c’est le premier reboisement où un seul village a participé ; c’est le village de Tobor. Et c’est là où l’aventure a commencé, avec le reboisement de la mangrove, sur tout le delta du Sénégal, de la Casamance, le Sine-Saloum et St Louis.

Ruth Stégassy : c’était quand ?

Ismael : ça a commencé en 2006, et depuis lors ça continue.

Ruth Stégassy : Et ensuite, qu’est-ce qu’on fait ?

Ismael : Après, on va aller dans le village de Tobor, où on va rencontrer les populations. On va vraiment voir le sens de la mobilisation, et la sensibilisation au niveau de l’environnement chez les populations. Vous allez rencontrer l’imam, les prêtres, les présidents de communautés rurales, toute la population qui a participé au reboisement.

- 

Ruth Stégassy : Haidar, pendant qu’on traverse le fleuve, tu peux me raconter la mangrove qu’on ne voit plus ?

Haidar el-Ali : Ici, on est dans le plus grand cimetière de mangroves d’Afrique de l’ouest. On est à Massassou, où à cause de cette piste latéritique qu’on a construite dans les années 1990, on a empêché la circulation d’eau, et toute la mangrove est morte. Ces gros troncs que l’on voit là, qui sont immenses, il y avait – moi quand je passais ici il y a 20 ans - une immense forêt ombragée que traversait une petite piste. Et ça, ça a disparu, malheureusement. Maintenant, il n’y a plus que des troncs morts. On fait quelques expériences qui ont réussi, là-bas : on voit de petites taches vertes. À l’intérieur de ce...

Ruth Stégassy : Mais comment ça pourrait redémarrer ?

Haidar el-Ali : Mais avec la foi, avec la force, avec le courage, avec l’action. On va faire, on va faire, on va faire jusqu’à ce que ça prenne.

- 

X : ça c’est un reboisement de 2007.

Jean : de 2007 ! Et en période de crue, toute cette zone est inondée. Je vois que vous avez planté ici, c’est mort ou bien vous n’avez pas du tout planté là-bas ?

X : là c’était des rizières, des rizières privées.

Ruth Stégassy : ça c’est les propagules ?

Jean Goepp : voilà, c’est ça qu’ils plantent et ça germe très rapidement, et très facilement.

Ruth Stégassy : Oui, très rapidement, puisqu’on voit les plantations de 2010, qui ont déjà pris : il y a déjà un petit houppier de feuilles, et les premières échasses qui montent, qui arrivent.

Jean Goepp : Le palétuvier, au fur et à mesure qu’il grandit, comme il est dans la vase, dans un milieu instable, il se rend compte qu’il va bientôt tomber puisque dans ce milieu instable, il n’a qu’un pied pour se tenir. Au lieu de former une branche, il décide de faire une racine pour avoir un deuxième pied, et une emprise au sol plus grande, et du coup pouvoir continuer à se développer. Donc au plus il grandit, au plus il sort des racines échasse.

Ruth Stégassy : Alors il les campe bien écartées l’une de l’autre ?

Jean Goepp : Voilà. Alors au plus il a d’espace, au plus il décide d’envoyer une racine échasse loin. Comme ça, il est vraiment stable au sol. C’est rigolo, parce qu’on fait des jeux avec les enfants dans la mangrove, où justement ils se mettent à cloche-pied, d’autres se mettent à deux pieds, d’autres à quatre pattes. On a une corde, on les pousse, et on voit à partir de quel moment ils tombent dans la vase ! Et finalement, les enfants arrivent à dire : l’arbre là, il est intelligent, parce qu’il a beaucoup de pieds pour tenir et vivre dans la vase. Et quand ils te disent ça, là on dit : yes, c’est gagné ! Parce qu’effectivement, il a su s’adapter à ce milieu à priori hostile. Pendant longtemps, on a cru que la mangrove c’était un milieu hostile. Maintenant, on se rend compte que c’est la base de la vie.

Ruth Stégassy : Ah ben hostile... Quand on regarde là, on voit des oiseaux absolument magnifiques, immobiles, perchés sur les jeunes arbres.

Jean Goepp : Voilà, il y a des aigrettes dimorphes qui sont en train de pêcher là-bas. Il y a des aigrettes garzettes là-bas... Elles se nourrissent des crabes, des crevettes, qui ne vivaient pas ici avant, parce qu’avec l’arrivée des palétuviers, maintenant il y a de l’ombre, il y a des abris, il y a des cachettes. On sait que les 2/3 des poissons du monde entier viennent grandir et se reproduire dans les écosystèmes de mangroves. Dans le delta du Saloum, on a créé une aire marine protégée ; on est passé de 51 à 74 espèces de poissons différentes qui vivent dans cet écosystème de mangroves. Donc c’est la source de vie. C’est pour ça que les gens plantent, d’ailleurs.

Ruth Stégassy : Parce qu’ils le savent !

Jean Goepp : Ils le savent, les gens savent que la mangrove c’est une source de vie.

Ruth Stégassy : Mais Jean, qu’est-ce qui fait qu’avant ce programme de 2006, les gens ne plantaient pas ? Ils avaient baissé les bras ?

Jean Goepp : Non, les vieux même disaient que la mangrove, ça ne se plante pas. Et pourquoi ? Parce qu’ils ont toujours vu la mangrove qui se régénérait naturellement. Donc pour eux, on peut planter un manguier dans sa cour, on peut planter de l’arachide ou du mil, ou du riz pour le manger, mais la mangrove on ne la plante pas. C’est une ressource naturelle, dont les ressources que l’on tire ne sont pas directement pour soi. Et c’est aussi une zone publique. Donc les gens, naturellement, ne plantaient pas. Mais ce qu’il faut aussi savoir, c’est que dans les temps passés, les vieux, il n’y avait pas autant de gens, il n’y avait pas aussi toute cette croissance démographique. Et puis, on a mis des routes partout. C’est ces routes-là qui ont tué la mangrove. Mais les gens n’ont pas fait forcément la relation avec ça. Et quand on vit dans la souffrance, dans un quotidien difficile, parce que des fois, on n’a même pas de quoi manger pour le lendemain, c’est difficile. Donc on a beaucoup parlé, on a fait beaucoup de cinéma-débats, on a échangé avec les gens. On a fait un test, et ça a marché.

Maintenant, les gens ont remarqué qu’en plus d’avoir toutes les ressources naturelles de la mangrove, ça protégeait leurs rizières.

Ruth Stégassy : De quelle manière ?

Jean Goepp : En fait les palétuviers fixent le sol. On voit bien ici le nombre de racines échasse qui bloquent sur le sol. Donc ça limite fortement l’érosion, ça protège les digues. Et donc ça permet aux rizières qui avant étaient érodées par la montée des eaux, de l’être beaucoup moins, parce que le sol est fixé. Donc maintenant les rizières peuvent prospérer. Et en Casamance, tous les gens vivent du riz, donc on a besoin du riz. Ils vivent d’ailleurs quasiment eu autarcie : ils ont le riz, ils pêchent le poissons.

Ruth Stégassy : les crevettes.

Jean Goepp : et les crevettes. Et maintenant, ils savent qu’avec la mangrove ils peuvent avoir tout ce dont ils ont besoin, leur priorité, leur nourriture localement.

- 

Z : Il y a l’école qui a participé à ce reboisement, il y a un groupe de planteur, plus le village. Ces jeunes planteurs ont décidé de sauver l’honneur. C’est cela que nous avons compris. Ces jeunes planteurs, qui font 5 km à pied pour venir travailler, et repartir encore sur les 5 km, la journée c’est 10 km, ont décidé d’aller jusqu’au bout.

Ruth Stégassy : Mais c’est un travail dur quand même !

Z : C’est dur ! Il faut arracher le bois mort, pour pouvoir continuer le travail. C’est notre avantage, parce que c’est nous qui gagnons cet intérêt.

- 

Ruth Stégassy : ça fait plusieurs kilomètres que l’on roule sur cette route, qui est en fait une nationale très passante. Et vous disiez que finalement, cette route avait eu au moins un avantage, c’était de servir de publicité vivante à ce programme de replantation. Ici on est dans le berceau, on est à l’endroit où tout a commencé : 65 000 arbres plantés en une après-midi (3 heures). Aujourd’hui, on en est à 62 millions ?

X : Effectivement, c’est ici que ça a commencé. C’était un 29 septembre 2006, et on a planté 65 000 arbres avec 150 personnes, en trois heures de temps. Et ce qui est génial effectivement, c’est qu’ici c’est la route nationale, et en fait quel que soit l’endroit où tu veux aller, tu es obligé de passer par là. Et donc tout le monde a vu ça. On a médiatisé ça dans les radios. Les radios ont joué un rôle très important, parce que quand on a fini de planter, on a parlé de ça dans les radios. Les gens ont vu que ça poussait, ils ont dit : comment ça, c’est des gens qui ont fait ça, mais c’est beau, ça pousse, ça marche ! et l’année suivante on a lancé des appels à la radio, et il y a plein de villages comme ça, comme Tobor qui a le record, la médaille d’or cette année – ils ont planté plusieurs millions de palétuviers en trois mois -. Ce village a commencé à nous rejoindre en 2008 parce qu’ils ont vu le reboisement ici. C’est eux-mêmes qui nous ont contactés, en disant : mais nous là ça nous intéresse, on veut faire la même chose, comment ça se passe ? Et c’est comme cela qu’on est arrivé cette année à 410 villages qui ont planté 62 millions de plantes sur 5000 hectares. C’est parce que les gens ont vu le résultat, mais aussi parce que c’est facile. Et puis parce qu’on avait 17 unités autonomes de cinéma-débats qui ont parcouru les villages, et donc les gens ont adhéré. Et aujourd’hui, c’est toute la Casamance qui plante de la mangrove.

Ruth Stégassy : Une mangrove qui sera à maturité d’ici encore une dizaine d’années.

X : Les arbres vont pousser même peut-être pendant 15 ou 20 ans. On a remarqué qu’en fonction des lieux, les arbres grandissaient plus ou moins vite. Ici, on est dans une zone à croissance moyenne, on va dire, c’est pas la meilleure des zones. Mais voilà, ça pousse, on voit des arbres adultes qui sont au milieu de nos reboisements.

Ruth Stégassy : Surtout ce qu’on voit, c’est que l’écosystème fonctionne déjà.

X : Ah oui ! Ce qui est un bon indicateur, ce sont ces échassiers. On voit aujourd’hui des limicoles, donc comme ces aigrettes dimorphes ou la grande aigrette qui est là-bas...

Ruth Stégassy : la blanche ?

X : la blanche là. Eux, ils sont là pour se nourrir. Cela veut dire que dans l’eau là, il y a des algues, il y a des petites crevettes, il y a des petits poissons.

Ruth Stégassy : ça c’est extraordinaire, parce que pour l’instant, les palétuviers ce sont des herbes vaguement surmontées de trois feuilles.

X : Effectivement. Bien qu’ils soient petits, ils font quand même un peu d’ombre. Ceux de gauche qui sont de 2006, on voit qu’ils ont déjà les racines échasse. Donc cela fait un peu des barrages, des protections. Le rhizophora, lui, lutte contre le sel, en l’accumulant à l’intérieur de sa feuille, et après la feuille meurt et tombe. Cette feuille est remplie de nutriments, les poissons s’en nourrissent. Donc en fait cela devient un vivier. A la fois c’est une protection, parce que les racines échasse forment une sorte de grille, de maison pour les poissons. Les grands poissons ne peuvent pas atteindre, il n’y a que les petits qui rentrent dedans. Et à la fois, c’est une zone où le poisson trouve de la nourriture : ces feuilles qui tombent sont mangées d’abord par les crabes, qui sont ensuite mangés par les poissons. Donc les poissons ont un abri, un lieu où se nourrir. Et les oiseaux aussi, dans la chaîne alimentaire, viennent en profiter, viennent prendre leur part là-dedans.

Ruth Stégassy : Mais dans la chaîne alimentaire, les humains, eux, doivent pour l’instant se retenir.

X : Voilà. Alors dans la chaîne alimentaire, ce qui est génial, c’est que les gens viennent vers nous et disent : est-ce que les gens ne vont pas couper ? Je dis : mais ces gens, ce sont eux-mêmes qui ont planté. Et ils sont tellement fiers de ce qu’ils ont fait, que dans tous les villages il y a des conflits. Des gens font des réunions, créent des commissions. Il y a même des endroits où par exemple, pour le pêcheur qui fait le Balsandi - Balsandi c’est en Wolof – le pêcheur qui pêche à l’épervier, et bien ils réservent des endroits. Ils disent : à ces endroits on va retirer la mangrove, et toi, tu ne peux jeter ton filet que là, tu le jettes nulle part ailleurs, parce que sinon tu va gâter nos mangroves. Et donc ça on l’observe naturellement. C’est un cercle vertueux qui fait que les gens, parce qu’ils sont impliqués, parce que c’est eux, c’est leur reboisement, et donc ils protègent cela, et ils en sont fiers.

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Haidar el-Ali : Ici, à Tobor, par exemple, ils n’ont pas de semences. On doit leur apporter les semences, qui sont collectées dans des zones qui sont près de la mer, là où le taux de sel est le meilleur, là où la mangrove est très bonne, et qu’il y a beaucoup de semences.

Ruth Stégassy : Et qui se charge de ce travail, les villageois aussi ? Par exemple ceux de Tobor ?

Haidar el-Ali : Non, non pas ceux de Tobor : les villageois qui sont dans les zones où il y a la mangrove, qui vont collecter les semences, qui vont les vendre.

Ruth Stégassy : donc c’est par solidarité ? Ah oui, ils les vendent aussi !

Haidar el-Ali : Ils les vendent à des prix solidaires quand même, ce n’est pas très cher. En tout cas, nous on organise la collecte, la distribution, le reboisement. Mais ceux qui collectent ne sont pas ceux qui reboisent. Il y a des sites où ils ont en même temps les semences et des surfaces à reboiser. Eux ils collectent et ils plantent. Bon il y a un peu de tout. On a même une nouvelle expérience que l’on a mise en place, qui est très réussie, qu’on va développer en 2011. Les pirogues vont en mer dans les mangroves pour dix jours. Et pendant ces 10 jours, ils collectent des semences, et ils reboisent dans des zones qui sont très loin des villages, où les populations ne peuvent pas aller. Donc on a aussi cette expérience qui a marché, et qu’on va démultiplier. Car certains villages, qui ont reboisé tout les périmètres autour d’eux, ils ne peuvent plus, ils n’ont plus d’espace. Alors en pirogue, on va essayer d’aller plus loin, de continuer à planter.

Ruth Stégassy : Haidar, il y a des zones où la mangrove est en meilleure santé, parce que les conditions sont meilleures. Ici, l’espoir c’est de redonner les bonnes conditions de vie aux mangroves, ou bien c’est d’essayer malgré tout ?

Haidar el-Ali : C’est de restaurer la mangrove. Elle existait là. Dans les années 1970-80, on a eu de grandes périodes de sécheresse. Et la mangrove a besoin de l’eau de pluie, parce que c’est l’eau de pluie qui par ravinement va lui apporter le fer et l’azote dont elle a besoin pour se nourrir. Ensuite, dans les années 1980-90, la mangrove a beaucoup souffert parce qu’on a construit des routes sans faire attention à l’impact environnemental.

Ruth Stégassy : En quoi est-ce que ça impactait sur les mangroves ? En quoi est-ce que ça les gênait ?

Haidar el-Ali : Mais parce que la mangrove a besoin de l’eau de mer, et les routes vont couper la circulation de l’eau de mer, comme cette route que nous voyons à Tobor, qui est trop haute. L’eau de mer oxygène et nourrit la mangrove.

Ruth Stégassy : Parce que ce qu’il faut préciser c’est que là on est sur le fleuve Casamance, et que la mer remonte très loin sur le fleuve. Elle remonte sur une centaine de kilomètres, c’est ça ?

Haidar el-Ali : Plus d’une centaine de kilomètres, parce que jusque dans la région de Colda, jusqu’à Seillou, on retrouve le fleuve.

Ruth Stégassy : et donc les routes, elles font barrage en fait.

Haidar el-Ali : Absolument, c’est pour cela qu’il faut installer des buses, c’est pour cela qu’il faut faire des ponts à certains endroits, pour atténuer, et pour que l’eau de mer circule beaucoup.

Ruth Stégassy : Et ça, c’est fait ?

Haidar el-Ali : Non, malheureusement il faut encore se battre, toujours se battre...

Ruth Stégassy : ...pour expliquer !

Haidar el-Ali : Il faut surtout que nos dirigeants politiques aient une conscience écologique, et agissent pour la nature. Parce que la nature est une forme de richesse qu’il nous faut préserver, et exploiter durablement. La mangrove, c’est beaucoup de richesses. Cela permet à la crevette de se régénérer, ça permet aux juvéniles de poissons de grandir, on collecte des crevettes dedans, c’est du bois... c’est beaucoup de richesses la mangrove.

Ruth Stégassy : Sur la mangrove on peut agir, sur la route on ne peut pas ?

Haidar el-Ali : Sur la route, on devrait pouvoir agir. Les lois au Sénégal par exemple sont claires, et disent qu’il faut faire des études d’impact sur l’environnement avant de faire des grands ouvrages. Mais en réalité personne n’applique cela. En réalité, on a des petits chefs qui avancent à vue, et qui ne font pas attention à la ressource qui les entoure, malheureusement. Je pense que c’est en construisant les routes qu’on doit prévoir de mettre des buses. Et aussi, on devrait interdire de couper les arbres, parce que quand on construit les routes on coupe beaucoup, beaucoup, beaucoup d’arbres. C’est à tout cela qu’il faut s’opposer. Aujourd’hui, on doit pouvoir couper pour exploiter les branches, on doit pouvoir prélever des fruits. Mais couper un arbre, vraiment ça doit être l’affaire d’un comité de sages, qui pour des raisons de sécurité, doit décider de couper « un » arbre. Et quand on en coupe un, il faut en planter dix.

Ruth Stégassy : Je vous empêche de regarder le paysage là ! On est sur le fleuve, et on s’approche d’une mangrove bien fournie, bien belle, ancienne.

Haidar el-Ali : Oui ! Une très belle mangrove. Derrière ces mangroves, c’est le désert de Kalahari. C’est en fait la première couche de mangroves, qui cache que derrière, tout a été coupé. Et nous, on va planter derrière. Et on va s’approcher tout à l’heure, vous allez voir que sur des centaines et des centaines d’hectares, les populations se sont engagées, se sont investies, se sont pliées des milliers et des milliers, voire des millions de fois pour planter 62 millions de palétuviers.

Ruth Stégassy : à la main, un par un !

Haidar el-Ali : à la main, un par un ! (rire) On a quand même une dizaine de camions, une quinzaine de véhicules cinema-débat, une cinquantaine de mobylettes, une dizaine de bateaux, une logistique assez lourde qui est en fait une logistique carrément, je ne veux pas dire de guerre, je n’aime pas ces mots-là, mais en tout cas c’est une logistique pour lutter pour la restauration de la mangrove.

Ruth Stégassy : C’est le privé qui s’investit dans ce genre de choses.

Haidar el-Ali : Hélas pour capter le carbone. Mais quand même, moi je suis content, parce qu’ils permettent cela. Mais j’aimerais que les gens prennent conscience qu’on ne peut pas générer des bénéfices qu’on ne partage avec personne, et créer une pollution qu’on partage avec tout le monde.

- 

X : ça c’est une autre espèce de palétuvier, qu’on appelle l’Avicennia africana. Comme tous les palétuviers, il s’adapte au sel. La technique qu’il a développée, c’est que pour éliminer le sel, il le sue par les feuilles. C’est pour cela que l’on voit beaucoup de cristaux blancs sur la surface des feuilles. Cela lui a même valu d’être appelé le palétuvier blanc.

Ruth Stégassy : ça ne l’empêche pas de faire des fleurs, d’être bien vert.

X : Effectivement, là il est en floraison, et va avoir des graines. Alors on fait des tests, pour essayer de la multiplier. Mais il est plus compliqué à planter en grandes quantités, parce que sa semence est une graine, et on doit la faire germer... C’est plus compliqué que le rhizophora, qui lui, a pour descendance une plantule, qui est déjà une propagule quoi. Mais on fait beaucoup de tests, on commence à avoir des réussites, j’espère qu’on va bientôt réussir à le planter en grandes quantités.

Ruth Stégassy : Ils ont des intérêts différents ?

X : Ils ont surtout des zones d’implantation différentes. Lui, est capable de résister à deux semaines d’exondation, deux semaines sans être mouillé par une marée. Alors que le palétuvier rizophora, lui, chaque marée haute, a besoin d’être mouillé. Donc ils fréquentent des zones différentes. Donc si on veut restaurer toutes les zones dégradées de la mangrove, il y a des endroits qui sont appropriés pour planter du rhizophora, et il y a d’autres endroits qui sont appropriés pour planter de l’avicennia.

Ruth Stégassy : Mais quel est l’intérêt de planter de l’avicennia ici, alors que c’est une zone de rhizophora ?

X : Si tu veux, ici, à l’endroit même où on se trouve actuellement, c’est relativement haut, on est en bordure de route : la zone est favorable pour l’avicennia.

Ruth Stégassy : D’accord. Une zone, ce n’est pas une grande zone : c’est sur un même terrain, sur un même territoire.

X : Exactement ; c’est sur un même territoire. Il suffit que tu montes un peu en altitude, et tu te retrouves sur une zone d’avicennia, plutôt que de rhizophora. Donc dans chaque zone, il y a le double quoi : il y a le rhizophora, il y a l’avicennia, voilà. Bon, on continue !

Ruth Stégassy : Allez !

– intermède musical -

Haidar el-Ali : Ici, on avait fait une expérience, mais vous le voyez bien, c’était la première expérience, tout est mort. On a déplacé des avicennia, qu’on a replantés ici. Mais on a fait cela à une mauvaise période, où la température des sols était déjà trop élevée. Maintenant, on fait plus attention, le savoir-faire se développe, et on a plus de réussite. A l’époque, on n’avait pas de circulation d’eau, maintenant avec la circulation d’eau, on voit bien que ça prend. On constate qu’il y a de jeunes pousses de rhizophora qui ont poussé de manière naturelle, mais dans une zone où ils ne vont pas survivre. Donc je suis en train de voir avec Albert, dans quelle mesure, on peut prendre un groupe de jeunes pour les déplacer dans la zone où ils vont survivre. Parce qu’on va aller vers la période sèche. Ils ont été rejetés par les grandes marées, par les grands courants, mais ils ne vont pas survivre là.

Ruth Stégassy : Mais tout ce travail, c’est bénévole ?

Haidar el-Ali : Je travaille avec des élèves, et tout ça, c’est Albert qui l’organise mais c’est bénévole. Après quand ils ont fait 2 ou 3 actions - (bruits de klaxon) souvent les chauffeurs comme ça me félicitent quand ils me voient sur le bord de la route – et souvent aussi les jeunes en retour nous sollicitent, et nous on répond à leurs sollicitations ; parce qu’ils organisent une fête, parce qu’ils ont un match, et on répond nous aussi à leurs sollicitations ; c’est un échange permanent.

Y : Ici vous aurez peut-être les élèves du Cm, qui ont été parrainés l’année passée par l’Oceanium, et qui ont reboisé cette année. En une journée, ils ont fait 32 hectares...

Ruth Stégassy : Combien ?!

Y : 32 hectares.

Ruth Stégassy : en une journée. Combien d’élèves ?

Y : ils étaient presque plus de 150 élèves.

- 

X : Nous allons passer la parole au chef de village. Nous sommes là entre musulmans et catholiques, et notre troisième religion c’est la plantation de la mangrove ! Le fils aîné du village le sait : Mr El-Ali Haidar ! (applaudissements). El-Ali Haidar est natif de Tobor, c’est un fils de Tobor, donc il ne revient jamais, oh plus grand jamais comme un étranger.

– chant de femmes -

Haidar el-Ali : Donc c’est un travail que nous allons continuer avec vous, parce que c’est le travail d’une vie, ce n’est pas un contrat qui nous lie. C’est quelque chose de plus fort ; c’est la foi. Parce qu’on croit en ce qu’on fait. Et ça, ce n’est pas un contrat, ce n’est pas un travail qui a un commencement, qui a une fin. On va le faire mieux parce qu’on a beaucoup de moyens, on va le faire moins vite parce que les moyens ne sont pas là, mais on ne s’arrêtera jamais de le faire. Et on sera toujours à vos côtés. Les jeunes nous ont dit que vous aviez une préoccupation pour le tulukuna, on va apporter le tulukuna. On va vous montrer le savoir-faire que nous avons pour produire le tulukuna, parce qu’on a là-bas des tulukuna.. Et vos enfants vont planter le tulukuna. On va aussi apporter beaucoup plus de roniers que l’année dernière, parce que je sais que pour fabriquer les maisons, il faut des roniers. Donc on est ensemble.

Et il faut croire. Parce que c’est dans cette amitié qui nous lie, dans cette cause qui nous lie, dans cette foi qui nous lie, c’est là-dedans que nous trouverons la solution aux préoccupations de notre environnement. Donc nous sommes ensemble, nous sommes venus voir le travail que vous avez fait, et nous sommes tellement contents de ce que nous avons vu. Nous ne pouvons que continuer. Et vous dire aussi, que nous comptons beaucoup sur votre courage, parce que vous êtes très courageux. C’est vous qui êtes dans le poto poto. C’est vrai, c’est vous qui du matin au soir, êtes dans le poto poto. C’est vous qui marchez avec les enfants, avec les femmes. Et il faut continuer ; le chemin de la vérité, il est là. Merci, merci beaucoup.

Y : Ce que vous dites là, je crois que c’est nous qui avons les intérêts. Vous apportez, mais c’est nous qui avons les intérêts, ce n’est pas vous. Parce que ce que vous amenez, pour que nous, nous reboisons, cela permet de régénérer notre environnement. Et tout ce que vous faites venir là, si ça arrive ici, fait que le reboisement de la mangrove se fait.

Haidar el-Ali : Merci.

– intermède musical -

Yahia : Il y a un an de cela, Haidar est arrivé avec l’Oceanium. Ils ont révélé ce qui en nous était caché, ce qui dormait en nous. C’est une recommandation de la reine Aline Sitoé, parce que vous vous souvenez de la reine Aline Sitoé, arrêtée en 1943. Mais Aline Sitoé, dès 1943 demandait aux populations casamançaises de respecter la nature, de respecter les grands équilibres naturels, et de surtout planter, et de préserver cette forêt.

Ruth Stégassy : c’était la reine de Casamance ?

Yahia : Oui, c’était la reine de Casamance, qui habitait dans le casa.

Ruth Stégassy : Et elle disait cela en 1943, et ensuite on ne l’a plus entendue ?

Yahia : Elle a été arrêtée en 1943, exilée. Mais quand même, ces recommandations-là sont restées avec nos parents, qui ont respecté. Il a fallu l’introduction du modernisme avec les machines, et une jeunesse en quête de bonheur ; et on s’est plongé dans des activités sans pour autant mesurer les conséquences que cela pourrait entraîner. Par exemple le déboisement de la forêt. Il y a eu l’introduction de la tronçonneuse, des scieries. Et comme c’est un boulot, on s’engage, sans tenir compte des conséquences. Et voilà, nous sommes tombés dans le piège.

Ruth Stégassy : C’est vrai que quand il y a une abondance autour de soi, on a du mal à imaginer qu’un jour, il n’y aura plus rien.

Yahia : Voilà, malheureusement, c’est ce qui est arrivé. Et alors, Oceanium est arrivé avec Haidar. Et quand ils nous ont parlé du reboisement, immédiatement nous sommes retournés aux années 1940 de la reine Aline Sitoé.

Ruth Stégassy : vous êtes trop jeune Yahia !

Yahia : (rire) Voilà, c’est comme ça, nous avons eu le pressentiment que c’est un témoignage de la reine Aline Sitoé qui s’annonce par Haidar.

Ruth Stégassy : c’est comme ça que vous l’avez dit, entre vous ?

Yahia : Oui, c’est comme ça que nous l’avons dit entre nous. Et nous l’avons dit même si ce n’était pas quelque chose où on mettait les moyens. Mais je pense que nous aurons accompli un devoir, une recommandation de la reine Aline Sitoé. Mais Aline Sitoé, encore une fois, nous disait : il faut respecter la nature, et il faut aider la nature à vous aider. On dépend de la nature, et donc il faut respecter cette nature.

Ruth Stégassy : Et pourquoi est-ce que vous, Yahia, vous avez choisi d’aller dans les endroits les plus inhabités, les plus difficiles d’accès, les plus loin ?

Yahia : Très bonne question. C’est parce que moi, j’habite Ziguinchor. Et donc la zone de Ziguinchor, la zone périphérique de Ziguinchor, où on devait faire le reboisement, on l’avait déjà fait en 2009. Et donc on n’avait pas une zone assez vaste pour une grande opération. Pour cela, il fallait aller dans d’autres zones, qui n’étaient accessibles que par pirogue, voilà.

Ruth Stégassy : et vous êtes pêcheur.

Yahia : et je suis pêcheur, éleveur, agriculteur, oui.

Ruth Stégassy : et donc vous avez pris votre barque !

Yahia : Oui, oui, oui ! Haidar m’a aidé à avoir ça, et immédiatement je suis là !

Ruth Stégassy : Et vous continuez aussi l’agriculture, la pêche, et l’élevage ?

Yahia : Oui, oui, oui, je continue. Pendant la saison des pluies, je fais ma riziculture, et en même temps, je fais le reboisement. Donc j’accélère les champs de riziculture, je finis très tôt, et maintenant c’est le reboisement.

Ruth Stégassy : Il y a un lien entre toutes ces activités : c’est-à-dire qu’il y a une saison pour chacune de ces activités. Mais il y a aussi un lien entre le riz, la mangrove, la pêche, l’élevage.

Yahia : Pour la pêche, à n’importe quel moment je peux prendre les poissons. Mais quand il s’agit du reboisement, ça se passe en même temps que la riziculture, parce que c’est au mois d’août. Donc les propagules ne sont mûres qu’à partir du mois d’août, et en août on est en pleine saison des pluie, et en pleine activité hivernale.

Ruth Stégassy : et alors comment vous faites ?

Yahia : On essaye d’associer les deux, avec l’une au ralenti. Le reboisement est au ralenti en ce moment. On accélère sur la riziculture. On termine la riziculture, et maintenant c’est le reboisement.

Ruth Stégassy : Et vous êtes heureux comme ça ?

Yahia : Oui, je suis heureux. D’ailleurs regardez : quand vous voyez une nature avec l’action humaine, seulement vous voyez le résultat, vraiment on est heureux. Même si vous vous regardez, vous êtes joyeuse !

Ruth Stégassy : (rire) c’est vrai !

- 

Ruth Stégassy : Ils ont mis le riz à sécher là, sur des nattes.

X : Voilà, ils ont mis le riz à sécher, le riz de cette année, de cette saison des pluies.

Ruth Stégassy : Il a été récolté quand ?

X : Il a été récolté il y a peu de temps, récemment : on voit encore les brins des épis, il vient d’être récolté.

Ruth Stégassy : et c’est un riz de la Casamance, celui-là ?

X : C’est un riz de la Casamance. Le peuple de Casamance vit quasiment en autarcie grâce à leur riz, qu’ils cultivent. Et ce sont des zones qui sont juste collées aux zones où on plante la mangrove, quoi. Donc il y a un intime lien entre les deux.

Ruth Stégassy : A la fois de protection, mais aussi parfois de concurrence.

X : Voilà, des fois ça peut être de la concurrence, si jamais la nappe salée gagne les rizières. Mais souvent, ils essayent de faire qu’ils puissent gérer les deux à la fois. Donc planter la mangrove pour protéger la rizière, et en même temps pour réintroduire les palétuviers, et donc le poisson, qui est très important avec le riz. Notre plat national, c’est le riz au poisson. Il font déjà le riz, maintenant il faut encore pouvoir pêcher du poisson.

Ruth Stégassy : Mais ce riz de Casamance, ce n’est pas celui que l’on commercialise dans l’ensemble du Sénégal.

X : Non, c’est un riz que les gens ne vendent même pas. Ils le prennent, ils le stockent et pendant toute la saison sèche, ils mangent ce riz-là, ils ne le vendent même pas.

Ruth Stégassy : Pourquoi ? Il n’y en a pas suffisamment ?

X : Parce qu’ils veulent être autonomes, ils veulent pouvoir manger ce qu’ils produisent et ne pas être dépendants des autres. Parce que le reste du pays mange la brisure de riz qui vient d’Asie, mais ici on mange le riz qu’on a cultivé, et ça c’est bien.

- 

Haidar el-Ali : On a une usine sur la côte, qui a beaucoup de résidus de matières organiques, qu’ils ne vendent pas trop cher – c’est le transport qui va coûter un peu cher -. On va prendre une dizaine de camions de 16m3, on va le verser là et on va le transporter au milieu de cet espace, pour faire des sortes de collines de matières organiques. Et sur ces collines de matières organiques, on va mettre un baobab, d’accord, au milieu. Ce qui fait que sur cette partie, on aura une dizaine de baobabs. Parce que le baobab, on sait qu’il peut pousser dans les zones salées. S’il a un peu de calcaire avec les huîtres, il a un peu de matière organique. Autour de ces îlots, vous allez mettre une ligne droite qui part du fleuve, et quand elle arrive à ces îlots, elle fait un rond et elle retourne. Et vous mettez l’avicennia sur les digues, le rhizophora à l’intérieur, le baobab au milieu. D’accord ? C’est bon ?

Y : Nous on est prêts. On a fait des essais, avec des petites buttes de 2 m, et 4 sacs de coquillages par trou, avec nos mobylettes à pied.

Haidar el-Ali : C’est une question d’espace : si vous avez des centaines d’hectares, ça commence à être intéressant parce que c’est un modèle qu’on peut reproduire. C’est le modèle à reproduire pour que les autres ils fassent la même chose.

Ruth Stégassy : Pourquoi c’est intéressant, le baobab ?

Haidar el-Ali : Dans les zones salées hyper dégradées, sur les rebords, on voit souvent des jeunes pousses de baobab ; donc ils supportent ça. Et en même temps on a besoin d’avoir une carte de visite, de montrer aux autres villages que nous, on a fait comme ça, et ça a marché. En mettant le baobab, ça apporte un petit revenu, si ça pousse, parce que les fruits du baobab sont commercialisés, c’est un arbre qui peut pousser dans les zones dégradées. C’est en même temps l’arbre qui va consolider toute cette matière organique que l’on va attirer par ses racines, qui va les garder là, pour restaurer cet espace. Ce sont des expériences, on ne dit pas que ça va marcher. Mais comme dit le roi Simon, Inch Allah.

- 

Y : Pour planter l’avicennia, aujourd’hui, c’est un test, un essai. Nous ce qu’on veut, c’est reproduire les choses à grande échelle. Donc on est à la recherche d’un système et un modèle qui soit duplicable. Reproduire à grande échelle, ça veut dire qu’il faut que ce soit acceptable par les populations : c’est elles-mêmes qui sont capables de le faire et qui veulent le faire. Et que ce soit aussi économiquement soutenable, que ça ne coûte pas trop cher. Parce qu’on a testé par exemple pour l’avicennia, de les faire germer en pépinière – on verra tout à l’heure une pépinière dans des gaines et tout ça -, et on se rend compte que c’est un travail de titan ; cela prend énormément de temps, d’énergie.

Ruth Stégassy : Mais ça aussi, faire les billons...

Y : ça aussi mais moins. Malgré tout, moins. C’est déjà 100 fois plus d’énergie, de temps et de force et de courage, que de planter les rhizophora. Parce que les 62 millions d’arbres rhizophora qu’on plante, des enfants de 5 ans peuvent en planter 2000 en 2 heures de temps, facilement. Alors que là, pour avoir 200 plants, il faut faire une digue et un billon de 20 m de long, et il faut que ce soit un jeune homme costaud, balaise, avec des outils, qui fasse ça. C’est épuisant, c’est fatigant. On n’a pas trouvé d’autre système pour restaurer ces zones. Alors on va tester les histoires des amas coquillers, parce qu’on observe que dans les endroits où il y a beaucoup de coquilles d’huîtres et de coques qui ont été amassées, naturellement les baobabs colonisent ces zones-là. Donc l’idée est de reproduire ni plus ni moins un amas coquillers de façon artificielle, en déplaçant les coquillages, et d’y déposer une graine de baobab, ou un jeune plant de baobab.

Ruth Stégassy : Parce que ces amas, ils sont sur la berge du fleuve Casamance.

Y : Il y en a partout, dans l’écosystème de mangrove. Ce sont des amas coquillers anthropiques, les plus vieux datent du néolithique. Ce sont les vestiges des civilisations passées du Sénégal. Comme on est un peuple qui fonctionne dans l’oralité, deux trucs matérialisent les civilisations passées : les amas coquillers, et des mégalithes, du côté de Nioro. Sinon en dehors de ça, il n’y a rien. Des archéologues ont fait des fouilles. Ce sont eux qui ont daté ça, et qui ont trouvé des morceaux de lin, des morceaux d’or. Ils enterraient les gens à l’intérieur, avec tous leurs biens.

Ruth Stégassy : dans les amas ?!

Y : Dans les amas ! Il y a ainsi des tumulus. On a un amas coquiller dans l’aire marine protégée communautaire du bambou, qui est le plus grand de tout le delta du Saloum, qui fait 22 m de haut, où il y a que des strates de coquilles amassées. Et cet amas renferme 122 tumuli. Donc ce sont des tombes, et ça date du néolithique. En fait, sur ces amas, les baobabs poussent, parce que les baobabs adorent le sol calcaire. Et avec leurs racines traçantes, ils n’ont besoin que de 5 cm de sol.

Ruth Stégassy : les baobabs ?!

Y : oui les baobabs n’ont besoin que de 5 cm de sols. Ils n’ont aucune racine qui rentre en profondeur. Et ils vont vivre de l’eau de surface, c’est-à-dire la rosée qui tombe la nuit. Et du coup, ils captent l’eau douce. Alors que d’autres arbres qui ont des racines plus profondes, vont puiser l’eau du sol, qui elle, est salée. Donc le baobab, il n’aime pas le sel. Mais de par le fait qu’il a des racines traçantes et qu’il est capable de capter la rosée et tout ce qu’il y a en surface, il arrive à vivre. Et comme il n’a pas besoin de beaucoup d’eau, il arrive à vivre dans des zones salées, car il ne prend que les eaux de surface.

Ruth Stégassy : Le baobab, c’est l’arbre à tout faire ici ?

Y : Le baobab est un arbre en tout cas très respecté, où on enfermait les grillons à l’intérieur. il se trouve aussi que son bois brûle mal, on ne peut pas en faire de la construction. Et donc c’est aussi pour cette raison qu’il y a encore beaucoup de baobabs chez nous.

– intermède musical -

Haidar el-Ali : Le Sap-sap est un arbre magique, parce qu’il va chercher l’azote très très très profond dans le sable, et il va perdre ses feuilles en contre saison : quand tous les arbres vont avoir leurs feuilles, lui, il va les perdre. Il va chercher l’azote, et il va le donner aux autres arbres. En plus, il a un fruit dont les animaux sont friands, ils vont le chercher. C’est un arbre qui est magique, qui est très bon pour régénérer les sols. Et nous, on essaye de le réintroduire.

Ruth Stégassy : Pourquoi ? Parce qu’il disparaît ? C’est l’acacia, le Sap-sap ?

Haidar el-Ali : Non, l’acacia alvida, c’est le Cad. Le Sap-sap c’est un autre arbre, qui lui, a des vertus alimentaires parce qu’il contient des vitamines, que l’on veut aussi réintroduire. Ce sont les deux arbres pour lesquels nous allons essayer de faire quelque chose.

Ruth Stégassy : Pourquoi est-ce qu’ils disparaissent ?

Haidar el-Ali : Par exemple pour le Sap-sap, les gens vont prendre les branches pour récolter les feuilles pour les manger, mais ils ne vont rien faire pour protéger l’arbre : ils ne vont pas le replanter, ils ne vont pas prendre les semences pour faire des jeunes arbres. Alors qu’aujourd’hui, la pression de l’homme sur les arbres est tellement forte, que la nature est en train de disparaître. Il faut qu’on aide la nature. Donc il faut que les gens, quand ils profitent d’un fruit, quand ils profitent d’un arbre, il faut qu’ils aident l’arbre à se régénérer.

Ruth Stégassy : Jean – on en parlait justement là en revenant -, vous disiez que les villageois avaient du mal à s’intéresser et à planter de la ressource sauvage, parce que qui dit ressource sauvage, dit quelque chose qui appartient à tout le monde, donc à personne.

Jean Goepp : Oui, c’est des choses que l’on vit. Effectivement, souvent les gens ne s’approprient pas ces ressources naturelles sauvages, parce qu’ils disent que comme c’est sauvage, ça ne leur appartient pas. Et aujourd’hui avec la mangrove, on a réussi ce tour de force, où justement maintenant les villages s’organisent, mettent en place des comités de suivi. Et on espère que maintenant, on passe à des comportements responsables aussi sur la zone continentale, et sur les arbres continentaux.

Ruth Stégassy : Et ça, ça veut dire accepter le sauvage. Haidar ?

Haidar el-Ali : ça veut dire surtout d’accepter d’accompagner la nature, d’accompagner la régénération des ressources, et d’avoir un comportement responsable. Certains villages font des pare-feu. Certains villages sont demandeurs d’essences que nous, nous n’avons pas ; mais on va les accompagner, et essayer de leur donner ces arbres. Par exemple, le tulukuna, on vient de nous le demander, on va essayer de les accompagner.

Ruth Stégassy : Qu’est-ce qu’il a celui-là ?

Haidar el-Ali : Celui-là produit une huile essentielle qui soigne beaucoup, beaucoup, beaucoup en Casamance, qui est un médicament très recherché. Mais malheureusement encore une fois, c’est un arbre qui est en train de disparaître. Je ne connais pas son nom français ou scientifique, mais en tout cas ici, il est très connu, vers le département d’Oussouie. Donc on va leur apporter ces arbres, leur apporter des semences, leur apporter des gaines, leur montrer le savoir-faire pour qu’ils le fassent pousser. Et ça va ramener la vie.

C’est là que l’on trie les semences. On voit beaucoup de semences qui n’ont pas été sélectionnées, des milliers. Malgré cela, tu vois la force qu’elles ont à vouloir quand même pousser, et elles sont en train de germer.

Ruth Stégassy : … dans le sable, salé !

Haidar el-Ali : Par exemple, celle-là n’a pas été sélectionnée, parce qu’on voit bien que la tête est coupée. Elle développe des bourgeons à côté. Pareil pour celle-là... tu vois, je trouve cela formidable.

Ruth Stégassy : Et elles se développent en plus. Ce n’est pas simplement qu’elles font un dernier effort.

Haidar el-Ali : Elles se développent, et il y a des feuilles qui sortent. Ah la la, ça, ça n’a pas été comptabilisé dans le carbone, il faudra le mesurer ! (rire)

- 

Ruth Stégassy : Jean, chaque site de replantation, c’est comme si c’était une histoire différente.

Jean Goepp : Effectivement, cette année, nos 62 millions d’arbres, on les a plantés dans 410 villages. Chaque village a des quartiers, chaque quartier a des groupements. Et ce qui est génial, c’est que c’est chaque village, chaque quartier, chaque groupe de gens qui font leur histoire. Parce qu’il y a des quartiers par exemple, où ce sont les femmes qui sont organisées, et qui disent : nous, ça nous intéresse la mangrove ; on va planter, et c’est des groupements de femmes qui partent. Il y a des quartiers, c’est la jeunesse. Il y a des villages, le village de Tobor que l’on a vu hier, il y a eu cette année peut-être une trentaine de reboisements : donc 30 jours où ils ont reboisé. Et dans ces 30 jours il y a eu des jours où ils ont dit : bon ben aujourd’hui ce sont les jeunes de tel quartier qui se mobilisent. Et ils ont dit : nous on prend 2 jours dans l’hivernage, on sort. A des moments, c’étaient les femmes. A des moments, on a dit : aujourd’hui c’est le reboisement de tout le quartier. Il y a eu des jours où on a dit : c’est le reboisement de tout le village. Et certains jours aussi, ils ont dit : aujourd’hui le reboisement, il est pour l’école. Donc c’est tout le monde qui reboise. Mais le petit soutien qu’on amène au village quand il plante ; ils ont dit : tout le soutien qu’on aura là dedans, on va le transformer en tables et bancs pour l’école.

Au départ, on avait imaginé la chose en soutenant les gens pour faire un repas collectif, pour qu’à la fin de la journée de plantation ce soit festif. Ce sont les villages eux-mêmes qui sont venus vers nous, en nous disant : ce que vous dépensez pour nous aider à faire ce repas collectif, nous ça ne nous arrange pas. On préfèrerait mettre cet appui dans autre chose. Et nous avons répondu : mais nous ce qu’on veut, c’est ce que vous voulez. Donc si vous préférez mettre ça dans autre chose, il n’y a pas de problème ; nous ce qu’on veut, c’est vous soutenir, vous. Donc cette année par exemple, on a soutenu les gens à l’hectare : au nombre d’hectares plantés, ils avaient un petit soutien financier, et qui en fait, rapidement, pour des villages qui ont beaucoup planté, était tout sauf négligeable, puisque c’était à peu près 5000 F à l’hectare, qui est le soutien accordé au village. Après, les gens s’organisent comme ils veulent. C’est génial, parce que dans des villages, les gens ont créé une caisse villageoise : pour tous les gens motivés pour planter, chacun prend sa part dans la moitié de cette somme. En plus, cet argent arrive à un moment où c’est la période de soudure. Cela veut dire que les récoltes de l’année dernière sont épuisées ou quasiment épuisées, donc les céréales et notamment le riz. Mais le riz de la saison suivante n’est pas encore mûr, et on ne l’a pas récolté. On est donc dans une période de soudure, et de rentrée des classes. Donc on est dans une période très difficile à passer.

- 

Haidar el-Ali : Quand on aime la vie – on n’aime pas la mort, on aime la vie - il faut faire un effort pour accompagner la vie : la vie de l’arbre, la vie de la nature, et la vie des enfants. Et moi, je suis comblé, quand je vois les jeunes qui nous accompagnent, qui y croient, quand je vois toute cette énergie, toute cette force. Et je dis qu’il n’y a pas de limites, on pourrait faire... Allez on va planter, mais on va planter jusque planter dans le cœur des gens quoi !

– intermède musical -

Ruth Stégassy : Déforestation, surpêche, agriculture... On continue la semaine prochaine notre périple au Sénégal en compagnie d’Haidar el-Ali, Jean Goepp et l’équipe de l’Oceanium de Dakar.

 

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