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Transition towns à Bristol 2/2

Emission du 2 janvier 2010 / Catégories : Monde, Urbanisme

Description

Reportage les villes en transition fondé par l’anglais Rob Hopkins à partir d’initiatives mises en place par des groupes de travail locaux déclinés en différentes thématiques (emploi, eau, biodiversité, énergie...). Ceci afin d’organiser la résilience locale face aux enjeux du changement climatique et de la fin programmée des énergies fossiles.

Liens

  • Le mouvement de Transition est né en Grande-Bretagne en septembre 2006 dans la petite ville de Totnes. L’enseignant en permaculture Rob Hopkins (voir son blogue, en anglais) avait créé le modèle de Transition avec ses étudiants dans la ville de Kinsale en Irlande un an auparavant. Il y a aujourd’hui plus de 250 initiatives de Transition dans une quinzaine de pays (voir la liste officielle) réunies dans le réseau de Transition (Transition Network). Des initiatives s’organisent dans des communautés francophones en Europe et en Amérique du Nord. Vous pourrez découvrir certaines d’entre elles sur ce site. Elles adhèrent aux objectifs centraux du mouvement de Transition.

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Transcription

Ruth Stégassy : Terre à terre, le magazine de l’environnement. Ce matin, Bristol en transition, deuxième partie. Les villes en transition sont la rencontre de plusieurs courants : la permaculture, l’écologie, la décroissance, et nombre de mouvements de la contre-culture se retrouvent dans une volonté commune de se retrousser les manches, face au péril climatique. Nous étions à Bristol le 28 novembre dernier, journée sans achats dans le monde. A Hamilton House, un bâtiment délabré des années 1970, la foule se presse. Repas gratuit pour 250 personnes, troc de livres, d’objets, de vêtements, conférences sur l’art de glaner, ou l’importance d’apprendre à décrocher de l’argent.

-  C’est une journée gratuite, et on s’est rué sur les rayons. Et on fend la foule à coups de roses artificielles ; et voilà, c’est la Free Economy ! Les gens se sont réveillés. Il ont compris que Babylone était là à se dresser des codes barres entre la nature et nous, et ils disent : oh, ce n’est pas très prudent. A moins qu’on ne soit complètement fan des codes barres. Au fait, c’est illégal, si vous ne passez pas par les codes barres. Quoi ! Vous contournez les codes barres ? Vous êtes un terroriste ! Mais maintenant on se réveille ; et on se rend compte qu’il n’y a pas que ça dans la vie, et qu’on peut partager.

Ruth Stégassy : Ciaran Mundy, vous êtes une sorte de nomade. Vous avez fait toutes sortes de choses, dans toutes sortes d’endroits. Rapidement, un petit tableau, de ce qui vous a fait circuler, avant d’arriver ici à Bristol

Ciaran Mundy : Il y a une dizaine d’années à peu près, j’ai fait un travail de recherche, un doctorat, sur l’écologie des sols. Mais les débouchés étaient rares, évidemment. Donc j’ai pour ainsi dire suivi l’argent là où il se trouvait. Je me suis intéressé à ce moment-là à l’informatique, c’était en 1999. Et à ce moment-là, il y a une grosse vague de gens qui se tournaient vers les technologies de l’information, donc je me suis lancé. J’ai utilisé de l’argent pour lancer ma petite entreprise de téléphones portables, qui était en pleine explosion. Et, alors qu’étudiant j’étais sans le sou et endetté, je me suis trouvé tout à coup à la tête d’une grosse entreprise, 4 ans plus tard, qui faisait un chiffre d’affaires d’environ 90 millions de livres. Donc c’était un vrai tournant. Dans le même temps, je faisais de l’immobilier. J’avais donc une société d’immobilier en Hongrie, à Londres. Et je m’étais promis de ne pas faire l’homme d’affaire pendant plus de 4 ans. Et puis les 4 ans sont arrivés à leur terme. Et je me suis dit : ma vie, c’est n’importe quoi. Je m’amusais beaucoup, mais je n’étais pas profondément heureux, en ce sens que ma vie n’avait pas de sens.

J’avais commencé également à donner un petit coup de main à des œuvres caritatives. Notamment je m’étais impliqué dans One World Wildlife. Et c’est par ce canal-là que je continuais à m’intéresser à ce qui me tenait vraiment à cœur. Donc je me suis dit : je ne peux pas continuer à faire tourner ma vie autour de l’argent. Donc ce changement a eu évidemment des conséquences importantes dans ma vie. Je veux dire, face à des choses comme le changement climatique, on ne peut pas rester à se dire : je vais faire des téléphones, gagner de l’argent. Mais il y a quand même le coltan qui est à l’intérieur des téléphones, le fait qu’il faut les transporter d’un bout à l’autre du monde, et que ça fait des émissions de CO2.

Donc je faisais ça ; et dans le même temps, j’aidais les œuvres caritatives, ce qui me permettait, je dirais, de me sentir mieux. Je participais à des projets de conservation très intéressants, qui m’ont permis de voyager autour du monde. Mais au final, ce n’était rien de très sérieux, quand même.

Ruth Stégassy : Quel est l’élément déclencheur, qui fait que vous avez arrêté tout ça, et que vous êtes passé à autre chose ?

Ciaran Mundy : Je me demande s’il y a vraiment eu un déclencheur en tant que tel. Pour être honnête, je dirais que c’est le fait d’avoir un enfant. Ça m’a remis les idées en place. Je me suis dit : Isy, ma fille, dans quel monde va-t-elle vivre ? Peut-être qu’elle ne pourra pas faire ce que moi j’ai pu faire. Le monde change tellement vite, et il y a cette espèce de nuée de conséquences qui s’approche de nous. Et je me suis dit : être père, ce n’est pas simplement acheter des tonnes de choses à ma fille, parce que j’ai un portefeuille bien garni. Etre un père, c’est aussi préserver le monde que je vais lui laisser. Il faut que ce soit un monde dans lequel elle puisse vivre. Et je me suis dit : il faut que j’arrête avec tout ce que je suis en train de faire, et qui n’a aucun sens. Il faut vraiment que je fasse quelque chose d’utile de ma vie, maintenant.

Ruth Stégassy : Vous êtes arrivé à Bristol, à ce moment là ?

Ciaran Mundy : Oui. Lorsque je suis arrivé à Bristol, je me suis dit : vraiment, c’est un endroit extrêmement agréable, les gens se sourient. C’est une ville assez divisée par zones, par groupes. Il y a une longue histoire d’esclavage ici, donc les groupes ethniques sont assez clivés encore. Et cette histoire de l’esclavage, elle se reflète dans la division ethnique que l’on ressent au sein de la ville.

Par exemple, il y a des gens d’origine africaine qui vivent dans certains quartiers de la ville. Mais il n’empêche que Bristol, c’est un lieu très mélangé, très coloré, où on est bien, c’est très agréable. Quand je suis arrivé, la première fois j’ai vu des policiers avec des armes automatiques en main. C’est vous dire qu’il y avait une guerre des gangs, et que tous les quartiers n’étaient pas forcément fréquentables. Mais Bristol c’est ça. Ça a été à un certain moment le port le plus actif du monde. De sorte qu’il y a des gens ici, venus du monde entier. C’est un mélange de cultures qui est extrêmement riche. Et en un sens, je m’y suis senti beaucoup plus à la maison qu’ailleurs.

Ruth Stégassy : Et l’environnement, l’écologie ?

Ciaran Mundy : Vous savez, tous ceux qui regardent le monde d’un autre œil, et qui vont au-delà de la simple société de consommation, s’intéressent à l’écologie. Il y a beaucoup d’initiatives contre-culturelles ici, dans les quartiers de Bristol. Jamais je n’ai vu autant de gens essayer de cultiver leurs propres fruits et légumes. Et il y a vraiment beaucoup d’activités menées par la population, par les communautés locales. Et les gens de demandent qu’une chose : donner leur temps, donner leur énergie pour qu’il se passe des choses. Et ça bien évidemment, sans rémunération. Simplement parce qu’ils ont envie de le faire. Et lorsque j’ai emménagé ici, dans cette rue, on avait de belles maisons, plutôt cossues ; des gens plutôt aisés. Je me suis dit : essayons de faire souffler cet esprit d’échange aussi dans ce quartier. Donc nous avons décidé d’organiser une petite fête pour tous les habitants de la rue. Nous avons décidé donc d’évacuer les voitures, pour cette journée-là, et de tous se rencontrer.

Tout le monde est venu, ou presque : quasiment 400 personnes, qui sont les résidents de cette rue, ont participé à cette fête. Des gens que je ne connaissais ni d’Ève, ni d’Adam. Et 6 mois pus tard, une jeune fille qui vit à quelques centaines de mètres, s’approche, et elle me dit, les larmes dans les yeux : vraiment, je voulais vous remercier, parce que j’habite ici depuis des années, je suis mère isolée, je ne connaissais personne. Et grâce à la fête, j’ai rencontré cette jeune femme, qui a un enfant comme moi. Et depuis, on se voit tous les jours, et nous sommes les meilleures amies du monde. Vous voyez, ce sont des initiatives très simples : une petite fête, pour les gens de la rue ; les gens comprennent où ils vivent, et qui les entourent.

Ça, ça a été le début. Après, nous avons mis en place un groupe qui s’appelle Transition : les Transition Groups, qui existent dans notre pays, qui concentrent toute la réflexion et l’action autour de différentes questions. Par exemple, le changement climatique, économie d’énergie, etc.

 intermède musical -

Intervenante n°2 : Pour moi, la solution passe par la reconstruction des liens entre tous ceux qui sont partie prenante de l’alimentation. Ça veut dire : rapprocher les producteurs locaux, les détaillants locaux, les habitants ; ceux qui mangent ce qui a été produit. Parce que ce qui s’est passé, c’est qu’avec l’évolution du système, et sa mondialisation, ça nous a déconnectés de ce que nous mangeons. Nous n’avons aucune idée des répercussions de nos choix alimentaires sur les autres habitants de la planète. Et donc, reconstruire ces liens, c’est la clé. C’est ce qui nous permettra de comprendre nos motivations, et nos relations avec ce que nous mangeons. Vous savez, si on comprend mieux les difficultés que les fermiers locaux rencontrent, ça nous mettra en bien meilleure position pour faire des choix informés, qui ne resteront pas de les mettre dans des situations intenables. Et de la même manière, si notre environnement proche commence à se dégrader à cause de ce que nous mangeons, on y sera bien plus sensible, que si les impacts se font ressentir à des milliers kilomètres de là. Ce qui fait qu’on a beaucoup de mal à se sentir concerné.

Donc pour moi, ce qui est important, dans le fait de reconstruire la relation, c’est qu’on réapprend à se comprendre les uns les autres, à travailler en collaboration. Il faut qu’on se débarrasse de ce modèle de compétition, qui nous pousse qu’à faire du profit, et encore du profit. Et qu’on se mette vraiment à nourrir notre entourage. Et d’ailleurs à propos de collaboration, c’est vraiment important qu’on apprenne à se nourrir nous-mêmes, tout en nourrissant nos sols. Et si vous m’interrogez sur l’agriculture, et bien à dire vrai, notre mode actuel, qui se base sur la chimie, sur l’industrie, est tout simplement dévastateur pour les sols. Et ça signifie qu’on ne va plus pouvoir se nourrir. Vous savez, si on détruit les sols, on détruit ce qui garantit notre subsistance.

Ruth Stégassy : D’accord, mais comment vous y prenez vous, au juste ?

Intervenante n°2 : En réunissant les uns les autres : les producteurs, les marchands, et ceux qui mangent. On commence à chercher quelles sont les barrières, pour quelles raisons est-ce que nous n’avons pas une nourriture saine, abondante, biologique ? Bonne pour nous, et l’environnement. Oui, pourquoi ? Quels sont les obstacles ? Où sont les problèmes ? Et ensuite, ensemble, une fois qu’on a compris quels étaient les problèmes, on peut commencer à mettre en place des solutions. C’est ce qui se passe dans le mouvement de Transition.

Un peu partout dans le pays, des groupes de Transition commencent à se réunir, et à chercher des solutions. Et il semblerait que la solution passe par la création d’un système alternatif au modèle des supermarchés. Et qui réunirait les producteurs locaux, pour qu’ils travaillent ensemble. Au lieu de dizaines de petits producteurs qui apportent chacun trois pommes, et un bout de citrouille en ville. Il faut qu’ils se mettent ensemble pour créer ce système. Il faut qu’ils comprennent comment les gens en ville veulent recevoir cette nourriture.

C’est comme ça que ces colis ont été imaginés. On avait repéré que pour les gens, c’était difficile de se rendre dans les petits magasins qui ferment tôt. Donc des tas d’alternatives émergent simplement parce que les gens se parlent, et collaborent. Les AMAP en sont le meilleur exemple. Elles mettent en relation un fermier local et un groupe de gens, qui ensemble, cherchent des solutions. Comment nourrir ces gens, tout en s’assurant que le fermier gagne de quoi vivre de son travail. Ce qu’on voit, c’est qu’il faut éliminer le profit. Le fermier reçoit un bon salaire, mais il n’y a plus d’intermédiaire qui faisait du profit au passage. Et comme le groupe s’engage à acheter la production du fermier, il a un revenu garanti, qui lui permet de faire des investissements sur sa terre.

Ruth Stégassy : Est-ce que vous pouvez nous en dire plus sur ces colis dont vous nous avez parlé ?

Intervenante n°2 : En Angleterre, ils sont devenus très communs, en fait. Les gens se font livrer des légumes biologiques des fermes voisines. Ce sont des petites caisses en carton, qui arrivent chaque semaine. Et en fait, on ne sait pas ce qu’on va trouver dedans. C’est en fonction des saisons. Et c’est livré chez vous. Enfin, ça dépend : il peut y avoir des points de dépôt. Ça peut être aussi une boutique de quartier, ou des gens qui ont de la place chez eux, ça dépend. Mais la raison pour laquelle ça marche, c’est parce que l’on prend ce que le fermier a produit. On ne choisit pas au gré de ses humeurs. C’est ce qui permet au fermier de gagner sa vie.

Si on en est là, c’est parce qu’on a commencé à vouloir tous ces produits exotiques toute l’année. Ce qui veut dire que les fermiers, ils ont des tonnes de courgettes à un moment donné. Mais comme on ne leur en demande que deux ou trois, parce qu’on a envie de légumes exotiques ou de légumes hors saison, les fermiers risquent de se retrouver avec leurs tonnes de courgettes sur les bras. Tandis que là, une semaine vous aurez 6 ou 7 courgettes, quelques carottes, et des pommes de terre. Et une autre fois, vous aurez des tas de carottes, et seulement 2 ou 3 courgettes. Ça sera toujours en lien avec la saison. Vous saurez que vous serez vraiment le partenaire du fermier.

Quand le colis arrive, le truc classique, c’est de se dire : oh non, encore des choux ! Mais en fait, ça ne vous ennuie pas tant que ça. Parce que c’est comme ça, c’est la nature. C’est la réalité de la situation. Et puis aussi, c’est une occasion d’innover, de chercher une nouvelle recette, d’en demander à vos amis. Donc on invente de nouvelles recettes, de nouvelles idées pour varier ; au lieu d’acheter toujours les mêmes choses parce que c’est ce qu’on préfère. On se met à faire des expériences, c’est super. Donc moi, je trouve que c’est ça, le vrai choix.

 intermède musical -

Ruth Stégassy : Comment est-ce que vous en avez entendu parler ?

Ciaran Mundy : Alors cette initiative, je crois que c’est un ami qui habite tout près d’ici, qui s’occupe lui, ou elle plutôt, de l’agriculture durable, qui m’avait parlé de cette initiative qui s’appelait Un jour en Transition, A day in Transition, à Bristol. Et ils essayaient de mettre en place cette initiative Transition sur l’ensemble de la ville, et pas simplement dans des quartiers. Donc j’ai commencé à travailler pour eux quelques heures par semaine, vérifier leurs comptes dans un premier temps. Et puis, à mesure que l’initiative s’est développée, et que nous avons commencé à travailler avec les pouvoirs locaux, il m’a semblé évident que je voulais m’y consacrer davantage.

Et d’ailleurs, avant même que je les rejoigne, ils avaient organisé un gros événement, qui concernait le suivi. C’est-à-dire que les grands événements c’est bien, mais il faut qu’il y ait quelque chose derrière. Quand il y a un événement et plus rien après, les gens se disent : bon ben c’était une belle journée, et maintenant on reprend les choses comme elles étaient précédemment. Et je pense que ça, ça n’est pas le bon message à envoyer ; il faut lancer, amorcer l’initiative, et ensuite amener les gens à continuer de mener au quotidien leur initiative au plan local.

Ruth Stégassy : Et ce suivi, en quoi est-ce qu’il consiste ?

Ciaran Mundy : Alors dans un premier temps, on fait surtout de la sensibilisation. On va présenter des films, organiser des débats, faire venir des têtes d’affiche. Si c’est possible, c’est encore mieux. Par exemple, on a projeté des films, The end of Suburbia, puis plus récemment L’âge de la stupidité. Alors montrer des films, c’est une bonne chose. Mais l’intérêt de cette initiative Transition – et je crois que c’est intéressant d’avoir des gens comme Rob Hopkins qui travaillent ici -, c’est que Transition vous montre un film, par exemple comme L’âge de la stupidité, qui a effectivement un effet puissant sur les gens. Et si on ne fait pas attention, les gens peuvent se trouver complètement les bras ballants, et se dire : mais de toute façon, à quoi bon, je ne peux absolument rien faire. Donc ce que l’on fait, c’est qu’on utilise cette espèce d’énergie affective, émotionnelle, qui s’est libérée d’eux, en visualisant ce film. Et ensuite, on les accompagne. On a traversé avec eux toutes les étapes du deuil. Dans un premier temps, ils ont commencé par être dans le déni en disant : mais non, ce n’est pas possible, tout ça c’est monté de bout en bout. Ensuite il y a eu l’étape suivante, l’étape de la colère. Et enfin, dernière étape du deuil, où on dit : voilà, j’ai traversé ces étapes : le déni, la colère, etc. Maintenant voilà, j’affronte la vie. J’ai vécu ce deuil, et maintenant je veux faire quelque chose.

Donc on a mis en place des projets de démonstration, dans les communautés, pour par exemple changer la chaussée, ou l’organisation de la rue, pour que la chaussée pour les voitures et les trottoirs soient plus agréables. En fait, nous avons besoin d’avoir de plus en plus de gens. Parce que jusqu’à présent, on avait un petit nombre de gens qui voulaient mettre en place ces changements systémiques, énormes. Mais la vérité, c’est qu’on a besoin de forces, et de troupes.

Et en plus, j’ajouterais que ce qui est très important, c’est de ne pas oublier de fêter, de célébrer. C’est-à-dire, lorsque l’on fait quelque chose, il ne faut pas se dire : voilà, on a réussi, alors il y a encore ça et ça et ça. Non : il faut s’avoir s’arrêter, prendre la mesure du succès, et célébrer. Si les gens se sont réunis pour faire telle ou telle initiative, ça veut dire qu’ils ont une vraie envie de faire les choses, donc ils ont envie de travailler ensemble. Donc il faut savoir célébrer aussi la réussite.

 intermède musical -

Ruth Stégassy : Steve, vous vous intéressez à la circulation dans Bristol, c’est ça ?

Steve : Je dirige une association qui s’appelle La vie dans les rues. C’est une ONG nationale ; je m’en occupe ici, à Bristol, et je dirige l’équipe des volontaires. On fait pression pour avoir un meilleur environnement dans les rues. Des rues où c’est agréable de se promener, qui ne sont pas complètement encombrées par les voitures, et les poubelles, des rues où il y a plus de place pour les piétons, et moins pour la circulation. On est chassé des rues par les véhicules, surtout. Mais on se bat aussi pour des rues propres.

Ruth Stégassy : Mais est-ce que c’est simplement un vœu, ou bien est-ce que vous agissez, dans ce sens ?

Steve : On agit très concrètement. On fait pression sur le conseil municipal pour qu’il introduise des zones Trans dans Bristol. Il y a deux zones pilotes qui vont démarrer en 2010. On a eu un rôle dans cette prise de décision. Et puis il y a eu une amélioration ici même, dans le quartier de Montpelier. On trouvait qu’au lieu de mettre les râteliers à vélo sur les trottoirs – ce qui empiète sur l’espace des piétons -, il faudrait qu’ils soient sur la chaussée, là où les voitures se garent d’habitude. On en a installé à des coins de rues. C’était malin, puisque de toute façon les voitures ne peuvent pas s’y mettre. Et c’est pareil : on a demandé que les espaces pour les poubelles soient sur la rue, et pas sur les trottoirs.

Ruth Stégassy : Comment est-ce que vous avez obtenu ça : juste en discutant avec les autorités ?

Steve : On est 65 dans l’association. Et tout le monde s’occupe activement d’envoyer des mails, d’aller à des réunions, et de pousser pour que les choses changent. Presque tout le monde à Bristol serait d’accord pour avoir de rues plus propres et plus sûres. Par exemple, si vous demandez aux gens s’ils sont d’accord pour que la vitesse soit limitée à 30 km/h dans les rues, 80% des gens répondent oui. Des mesures comme celles-là sont extrêmement populaires. Tout ce qu’on fait, c’est de les porter à l’attention du conseil municipal par exemple. Ou dans certains cas, comme pour l’histoire des râteliers, on s’en occupe nous-mêmes.

Ruth Stégassy : Et quel est le lien entre votre association et le mouvement Bristol en Transition ?

Steve : Je suis dans la branche de Montpelier du mouvement des villes en Transition. Je fais du lobbying pour les choses dont on vient de parler. C’est le groupe de Montpelier qui a fait la fameuse installation.

Ruth Stégassy : Oui, mais quel type de relation est-ce que vous établissez avec Bristol en Transition ?

Steve : Vous savez sûrement que les Villes en transition sont juste un réseau informel d’associations. Toutes les associations qui vont dans le sens d’une vie plus conviviale, plus locale, moins dépendante des combustibles fossiles, appartiennent au mouvement des Villes en Transition.

Ruth Stégassy : C’est une valeur ajoutée, pour vous, de faire partie de ce mouvement plus global ?

Steve : Oui, c’est une valeur ajoutée, au sens où c’est un public différent. On rencontre d’autres personnes.

 intermède musical -

Ruth Stégassy : Un autre des points qui semble très important dans cette dynamique des Villes en Transition, c’est ce que vous appelez la vision. Est-ce que vous pouvez nous expliquer ce que c’est ?

Ciaran Mundy : Effectivement, nous travaillons beaucoup sur la vision. C’est-à-dire que l’on dit aux gens : imaginons que nous ayons réussi un jour à relever tous les défis de changement climatique par exemple, alors on revient, une fois que tout ceci est fait, à quoi ressemble notre monde, à quoi souhaite-t-on qu’il ressemble, à quoi ressemble la vie ? Donc c’est un processus qu’on a mené, avec des communautés locales, avec des services de santé également. Et c’est un outil assez puissant. On se dit : ok, une fois que vous êtes dans cette vision, qu’est-ce que vous allez entreprendre maintenant, pour atteindre cette vision ? Quel est le petit projet qui va être mis en place maintenant pour atteindre cet objectif ?

Et c’est ce processus, plutôt que la vision en tant que telle, qui a une vertu transformatrice sur les gens. Parce que ce processus leur permet de s’autoriser à penser différemment. Il ne s’agit pas de faire les choses différemment, mais de faire des choses différentes. Ça casse complètement les modèles. Et il y a autre chose qui est important dans tout ce processus de vision, c’est que lorsque l’on crée une vision en tant que groupe, une vision de groupe, il ne faut pas qu’elle soit trop statique et figée. Il faut qu’elle soit réaménagée, parce que l’avenir, personne ne le connaît : il y a des tas de paramètres que l’on ne maîtrise pas. Mais il faut quand même qu’on soit d’accord sur le principe, que ce que l’on souhaite créer, doit avoir un effet positif sur l’humanité. Et ça, ça a une vertu transformatrice vraiment profonde, puissante.

Ruth Stégassy : Evidemment, on repense à ce que vous disiez tout à l’heure, Ciaran Mundy : la difficulté, c’est le suivi. C’est-à-dire que on peut tous à un moment ou à un autre, faire des choses différentes, ou imaginer un monde différent. Et puis ensuite, le quotidien nous reprend. Donc quand vous parlez de transformation, est-ce que vous avez vraiment le sentiment que cette transformation s’inscrit dans la vie des gens ?

Ciaran Mundy : Je dirais que parfois, le résultat est immédiat. Il y a des gens qui vont vouloir complètement chambouler leur vie, du jour au lendemain. Ce serait une sorte d’éveil. Les gens ont cet éveil soudain, qui fait qu’ils vont décider de ne plus utiliser leur voiture. Les gens vont dire : bon moi, je ne travaillerai plus avec ce genre de client désormais. Donc ils changent du tout au tout. Mais pour la plupart des gens, le processus est beaucoup plus graduel. Il y a bien évidemment une forme d’éveil, de prise de conscience. Mais c’est beaucoup plus graduel. Les gens commencent à ressentir les choses différemment, petit à petit. Et quand on ressent différemment, et bien certains sujets qui n’auraient pas forcément été abordés précédemment. Et bien là, on ose maintenant, les aborder, parce qu’on a de nouvelles valeurs qui se mettent en place. Et ça entraîne de nouvelles choses dans votre vie. Vous allez prendre un petit changement de cap.

Ruth Stégassy : En fait ce que vous dites, c’est que quelque chose d’intime, qui était ressenti en soi, il devient possible d’en parler publiquement. Et là, ça signifie que l’on passe de l’individu à un groupe social, de l’individu à la société. C’est peut-être ça, finalement, ce qui est intéressant, de ce processus des Villes en Transition : c’est le fait de rendre social une forme de pensée, de préoccupation, qui était extrêmement personnelle, pour la plupart des gens, jusqu’à présent.

Ciaran Mundy : Effectivement, on n’a pas forcément le sentiment dans un premier temps, qu’il s’agit de quelque chose de politique. Mais lorsque vos valeurs sont bouleversées, forcément votre paysage évolue, votre langage, votre manière de voir la vie, change. Vous vous placez différemment dans votre relation à autrui, et dans votre relation au monde naturel qui vous entoure. Vous changez complètement votre regard sur les choses. C’est une autre vision qui émerge.

Et cette chose qui était personnelle, va devenir effectivement plus publique. Et si elle peut être partagée avec d’autres, elle va gagner en puissance. Ça ne sera pas forcément un parti politique en tant que tel, mais cela va modifier le paysage politique pour autant. Le fait que les gens osent dire ouvertement ce qui ne leur plaît pas, ce qui les choque, ce qui ne leur convient pas, et le fait de pouvoir en parler librement, évidemment, que ça fait bouger les choses au plan politique.

 intermède musical -

Ruth Stégassy : Mark Boyle, vous êtes un des organisateurs de cette journée Free Economy. Vous pouvez nous en parler un peu ?

Mark Boyle : Oui. On l’a organisée avec le groupe pour la Gratuité de Bristol. On s’y est mis à une cinquantaine de personnes. C’est moi qui ai eu l’idée, il y a un mois à peu près. Et plein de gens ont décidé de donner un coup de main : des musiciens, des chefs cuisiniers, des gens qui ont proposé des ateliers, d’autres qui ont organisé des trocs, trocs de livres, de fringues, d’objets. Ça devait être une petite fête pour quelques copains, et c’est en train de devenir un truc énorme. Pour le moment c’est un succès. Je ne sais pas ce que le repas va donner, mais j’espère qu’il sera délicieux. Ça a été quatre semaines complètement dingues pour monter ça, c’était vraiment super.

Ruth Stégassy : Et comment est-ce que vous avez obtenu tous les aliments pour préparer tous ces repas ?

Mark Boyle : On a juste récupéré des choses qui devaient aller à la poubelle. Des gens comme Fergus, qui est un expert en alimentation, et des groupes de gens ont fait le tour de la ville, pour demander partout qu’on leur donne des produits, au lieu de les jeter. Je crois beaucoup à l’éducation par l’action. On apprend en faisant. Parler de la gratuité à des gens qui sont en train de la pratiquer, c’est du gagnant – gagnant.

Ruth Stégassy : Il paraît que vous n’avez plus du tout recours à l’argent depuis 1 an maintenant ? Comment est-ce que vous vous débrouillez ?

Mark Boyle : Oui c’est vrai, ça fait 12 mois que je suis sans argent. Je n’ai rien dépensé, et rien reçu. Avant ça, j’avais bousillé ma vie sur tous les plans. Alors on se remet à penser à l’essentiel : l’énergie, manger, dormir à l’abri. Je dis toujours que la nourriture, c’est les quatre pieds de la table gratuite. On peut cultiver ce qu’on va manger, on peut le glaner, on peut louer sa force de travail en échange, on peut récupérer ce qui est jeté si on discute avec les gens qui tiennent des cafés, des restaurants et des magasins. Ils n’ont pas envie de jeter. Quand il y a des gens qui meurent de faim à l’autre bout de la planète, personne n’a envie de gaspiller toute cette nourriture. Ils préfèrent la donner avant qu’elle n’atterrisse à la poubelle.

Alors pour l’abri, je vis dans une caravane. Je produits mon énergie solaire, j’ai un fourneau à bois pour me chauffer. Je fais la cuisine sur une espèce de réchaud solaire. En fait c’est grosso modo deux feuilles d’alu réunies, avec un papier sombre au milieu. Et j’ai des toilettes à compost. Pour moi, c’est un point important. C’est symbolique du mouvement.

Ruth Stégassy : Qu’est-ce que vous faites de vos journées ?

Mark Boyle : La même chose que tout le monde. Je travaille, mais pas pour de l’argent : je fais du bénévolat. En fait j’ai tout ce qu’il me faut. Je n’ai pas tant de besoins. Je n’ai pas de loyer à payer, ni de voiture ou d’assurance. Et tous ces trucs-là, ça me laisse pas mal de temps que je peux offrir pour des choses qui me tiennent à cœur. Au lieu d’être obligé de faire un boulot que je n’aime pas, juste pour payer mes factures.

Alors pour moi, c’est aussi une façon de mettre du temps et de l’énergie dans ce qui me plaît. Ma vie n’est pas découpée en tranches : mon boulot, mes loisirs. La vie est ma vie tout le temps. Je suis libre de faire ce que je veux. C’est du sept jours par semaine, c’est sûr. Mais c’est comme ça que ça devrait toujours être. On s’amuse, on ne fait rien parce qu’on est obligé.

Ruth Stégassy : Quelle est votre relation, avec le mouvement des Villes en Transition ?

Mark Boyle : Au début je m’y suis un peu mis, mais je m’occupais aussi de ces trucs de gratuité. C’est en train de devenir un truc mondial, alors il fallait que je me concentre dessus. Mais je les soutiens à fond. On fait plein de choses ensemble, c’est des amis. La Free Economy, ça fait partie de la Transition. C’est un de ses aspects pour moi. La Transition, c’est plus une ombrelle, elle recouvre des trucs différents : l’énergie, l’alimentation, les partages de connaissance, et aussi la Free Economy.

Ruth Stégassy : Vous dites que vous n’avez jamais été aussi heureux. Comment est-ce que vous voyez l’argent aujourd’hui ?

Mark Boyle : Ah, l’argent ! En tout cas, les billets, c’est très bien pour allumer un feu. Quand on essaye de le faire démarrer, c’est la meilleure façon de s’en servir. Mais les pièces, je n’ai pas encore vraiment trouvé à quoi elles peuvent servir. Mais bon, ce n’est pas de sa faute, hein, mais ce que l’argent fait, c’est qu’il déconnecte. Si vous prenez une monnaie mondiale, il peut y avoir une distance incroyable entre le consommateur et le consommé. Alors vous ne savez jamais l’énergie ou la souffrance ou la cruauté qui sont dans le truc que vous achetez. Parce qu’ils ne se voient pas. Les départements marketing des grandes compagnies sont très forts. Ils font très bien leur boulot. On ne voit jamais la mère irakienne dont l’enfant vient de mourir, parce qu’on veut du pétrole pas cher. Si son visage était affiché à l’entrée des compagnies pétrolières, elles ne vendraient sans doute pas autant de pétrole.

Pour moi, vivre sans argent, c’est ce reconnecter à ce qu’on consomme. Je ne peux pas avoir de lien avec Shell ou Esso : ils ne rentrent pas dans l’idée générale de la Free Economy. Moi je mène une vie sans énergie fossile. J’ai besoin d’être connecté, d’avoir des relations avec les gens. Ma sécurité ne dépend pas des pièces de monnaie : elle dépend de mes liens avec ma famille mes amis, mon entourage.

Je n’ai pas vraiment un centime. Alors rien n’est abordable, et tout est abordable. C’est marrant, mais dans un sens je ne peux rien me permettre, et du coup je peux tout me permettre. J’ai juste inventé une autre façon de faire finalement. Je ne place plus ma confiance dans des pièces, mais dans les amitiés. Ma monnaie, c’est ma réputation. Si je la fous en l’air, et que je fais vraiment l’idiot pendant trois semaines ou un mois, je ne crois pas que je survivrai. Il faut que je sois sympa avec les gens, et les gens seront sympas avec moi. C’est comme ça qu’on survit quand on n’a pas d’argent : c’est parce qu’on donne et qu’on reçoit. Et c’est là qu’on place sa confiance.

 intermède musical -

Ruth Stégassy : De même, quand on est à Hamilton House, qui a l’air d’être un centre important, on est frappé par le fait que la plupart des gens qui sont là sont jeunes, et blancs de peau. Donc qu’est-ce qui se passe avec les personnes des autres générations, et des autres origines ?

Ciaran Mundy : Hamilton House est effectivement un exemple tout à fait fascinant de ce que fait une certaine communauté de Bristol, vous avez raison de le souligner. Communauté blanche, contre culture, classes moyennes, et qui se sont constituées peu à peu. Un seul aspect : si vous allez à un groupe Transition Montpelier, donc de ce quartier, vous verrez que là, ce sont des gens qui ont plus de 40 ans, mais qui ne vont pas aller aux réunions Hamilton House, parce que ça, c’est plus jeune.

Il est vrai qu’on a critiqué Transition, en disant que c’était un mouvement de classe moyenne d’origine blanche. Ce qui est vrai, dans une certaine mesure. Mais ce n’est pas que cela. Et d’ailleurs, le mouvement est en train de changer ici à Bristol. Il inclut de plus en plus d’autres groupes, surtout dans la partie est de la ville, et ici aussi dans notre quartier. Mais c’est vrai que c’est surtout dans les quartiers blancs, de classe moyenne, que le mouvement s’est développé initialement. Mais après tout, en ce qui concerne le changement climatique et l’énergie, c’est quand même ces gens-là qui doivent changer leur comportement le plus.

Alors dans certains groupes, on nous dit : mais oui, il faut inclure d’autres origines également. C’est vrai. Mais ceux qui doivent transformer leur comportement, ce sont bien les Blancs à revenus moyens, qui consomment le plus, qui émettent le plus aussi. Il faut bien sûr reconnaître comment les changements vont affecter les groupes les plus défavorisés, les plus vulnérables. Et il faut faire en sorte que ces groupes ne soient pas trop les victimes de nos modes de consommation. Mais ceux qu’il faut mobiliser personnellement pour qu’ils changent leur comportement, ce ne sont pas eux directement.

Ruth Stégassy : Comment est-ce que ça se passe les contacts avec les autorités locales, Ciaran Mundy ?

Ciaran Mundy : Chaque groupe peut avoir ses contacts avec les pouvoirs locaux ; c’est une structure très souple. Donc nous ne devons pas passer forcément par telle ou telle personne pour entrer en contact avec les pouvoirs locaux. Mais on a quand même une espèce de plaque tournante, qui s’appelle Transition Bristol, qui est notre porte-voix. Il y a un groupe au sein de la municipalité, qui relève de la structure du pouvoir local. Et dans cette structure nous sommes représentés, nous pouvons nous faire entendre. Nous expliquons clairement ce que nous voulons comme changements. Parce que les pouvoirs locaux, ont une capacité de dépense, et également des pouvoirs juridiques, à travers la planification, pour adapter la ville, et pour qu’elle réponde correctement au changement climatique, et au pic pétrolier.

Donc nous avons organisé des débats avec les pouvoirs locaux. Et ils nous ont remis par exemple un rapport sur le pic pétrolier, qui n’implique pas que d’ailleurs les pouvoirs locaux, mais également toutes les grandes organisations concernées, les universités, les organisations commerciales de la ville ; pour que nous regardions ensemble quelles sont les urgences, et ce qu’il faut faire vite pour faire face à ces questions.

Et en ce moment justement, je vais voir le vice-président de l’université, également tout ce qui est services alimentaires en milieu hospitalier. Je parle avec eux pour voir ce qu’il faut faire face à cette crise énergétique, tout en relevant le défi du changement climatique. Nous organisons des ateliers avec ces organisations, pour essayer de faire en sorte qu’ils voient le changement de manière plus systémique. Et qu’il y ait encore une fois cette vision qui se fait également au plan des services de santé. Donc il y a beaucoup de systèmes qui dépendent énormément de l’utilisation des combustibles fossiles.

Ruth Stégassy : Mais justement, quand on touche à ce niveau là, il ne s’agit plus simplement d’avoir des petits jardins dans lesquels on fait pousser quelques légumes : il s’agit véritablement de transformer les infrastructures. Et c’est autrement plus difficile, et plus lourd. Est-ce que vous pensez que ce mouvement des villes en transition peut porter le projet jusque-là ? Ou bien est-ce qu’il faudra qu’il y ait un relais, à un moment ?

Ciaran Mundy : Il y a différents groupes Transition qui se sont développés dans les quartiers de la ville. Et dans ces groupes, on met en place des groupes de travail. Et à mesure qu’ils travaillent, ils savent de plus en plus ce qu’ils veulent modifier. Alors il y a eu des barrières infrastructurelles, qui nous ont intéressé. L’idée étant à ce moment-là de mettre en place des groupes de travail, qui vont voir quels sont le points de pression sur lesquels on peut agir. Et à ce moment-là, on va pouvoir développer une action, pour exercer une certaine pression auprès des élus locaux ou des pouvoirs locaux. Ce qui peut par exemple amener à modifier la circulation, le trafic, dans la ville.

Ça peut amener aussi une obligation de véhicules sans émission. Il y aura un jour où on dira : les seuls véhicules autorisés seront des véhicules sans émission. Mais on élabore ces projets, qui ne peuvent se faire que si on travaille main dans la main avec les pouvoirs locaux, les organisations locales. Donc effectivement, les fruits et les légumes, c’est intéressant au plan personnel, et ça participe d’une vie différente. Mais là, l’objectif c’est surtout parler à l’unisson, et avoir une voix cohérente, et de dire : voilà comment les choses doivent se passer.

Ruth Stégassy : Ce qui est très frappant, c’est qu’on n’a pas le sentiment qu’il y ait des leaders à proprement parler. Et j’étais en train de me dire que ce changement absolument énorme qui est appelé par la situation, il semblerait que finalement ce soit un mouvement dans lequel tout soit transversal : les responsabilités, les pouvoirs. Et qu’il n’y ait pas de figure émergente, même si Rob Hopkins est quelqu’un d’extrêmement important, puisqu’il est le fondateur du mouvement. Il n’y a pas véritablement de chef.

Ciaran Mundy : C’est le cœur même, si vous voulez, du projet, de l’idée. C’est-à-dire que tout le monde est valorisé au sein du mouvement. Et c’est cette diversité justement qui permet le travail. S’il y a de la hiérarchie, on va connaître le problème que l’on connaît depuis toujours. Les gens se disent : je n’ai pas de pouvoir, je me sens paralysé, je n’ai pas les coudées franches. Et justement dans le mouvement Transition, un des gros travaux, c’est de dire aux gens qui arrivent que chez nous, ça ne se passe pas de la manière on dit : toi tu fais ci, et toi tu fais cela. On dit aux gens : voilà, vous avez les pouvoir de faire quelque chose. Si vous voulez vous charger d’une initiative, vous le faites. Si vous souhaitez qu’on vous aide, vous demandez. Et quelqu’un au sein du mouvement se proposera. Donc c’est vraiment un processus où on donne aux gens les moyens d’agir.

Il s’agit que chaque personne se sente soutenue par les autres. Et c’est comme ça que les changements peuvent se faire. Et une fois que les gens se sentent justement le pouvoir d’agir et d’intervenir, les gens sentent cette force en eux. Ils peuvent aller d’un but à l’autre du mouvement sans difficulté, et ils vont ressentir la force de faire changer les choses au plan politique. Nous n’avons absolument pas ce système hiérarchique de bas en haut, pyramidal, avec un chef tout en haut. Ça, c’est un système qui ne permet pas de faire changer les choses. Et c’est un vrai problème.

Donc pour nous, la solution, c’est reconnaître la valeur de chaque personne, dans un contexte d’accompagnement et de soutien. C’est très important.

Ruth Stégassy : ça, et accueillir la fin du pétrole, avec soulagement, presque ?

Ciaran Mundy : Ah, le pétrole, substance magique ! Est-ce que je m’en réjouis, que je l’attends, la fin du pétrole ? C’est assez mitigé vous savez. On s’en sert pour tellement de choses ici. C’est ainsi que va le monde. Alors passer très vite à une autre manière de faire les choses, ça va être très, très douloureux, et pour beaucoup de gens. Cela va gêner les gens. En Europe occidentale, cela va entraîner la faim, la famine même dans d’autres régions du monde. Donc je ne peux m’en réjouir évidemment. Mais de toute façon il va falloir que l’on renonce au pétrole avant qu’il n’ait disparu. Le problème, c’est qu’il est dans la clé de l’équation de nombreux problèmes. Donc en ce sens, effectivement, j’attends sa disparition, qu’on passe à autre chose.

Ruth Stégassy : Ciaran Mundy, quelles sont les relations entre les adeptes des villes en Transition, et les mouvements écologistes ?

Ciaran Mundy : Il y a effectivement des gens au sein du mouvement Transition qui ont travaillé sur bien d’autres choses. Mais en fait, c’est un peu quelque chose qui va de soi. Vu ce qu’ils font, il est évident pour eux que, au plan personnel, ils vont s’impliquer dans d’autres actions assez connexes. Ce sont des gens qui ne se voient pas comme nécessairement des radicaux en tant que tels. Simplement, disons qu’ils ont l’espace pour que puisse vivre leur radicalisme. Il y a quand même un certain nombre de choses dont tout le monde convient qu’il faut y remédier. Mais il y a des stéréotypes où on dit : voilà, moi je suis radical, donc puisque je suis radical, il faut que je fasse partie d’un mouvement politique assez dur.

Et justement, chez Transition, l’intérêt, c’est qu’on a ce langage qui laisse sa place à tout un chacun. On a même des conservateurs qui sont membres de Transition. Et on a aussi des membres de Friends of the Earth, donc d’un mouvement écologiste de la tendance politique opposée. Donc ça montre bien que, justement, nous chez Transition, on a cet espace qui permet le véritable radicalisme.

Ruth Stégassy : Donc ça répond à ma question suivante : comment est-ce que vous êtes vus par les mouvements écologistes, vous êtes acceptés ?

Ciaran Mundy : Alors, les réactions sont assez disparates par rapport à notre mouvement. Peut-être parce qu’il s’est développé tellement rapidement au Royaume-Uni, en Australie, en Nouvelle-Zélande, et même je crois en France maintenant, que certains sont agacés. Peut-être parce que c’est un mouvement qui, précisément, accepte et inclut tout le monde, sous un même toit. Pour relever ensemble ces défis et ces menaces qui nous menacent tous. Des entreprises, des familles, des communautés : on est tous confrontés au même problème.

Alors certains diront : c’est un mouvement qui n’est pas assez radical, pas assez politique, trop classe moyenne. Peut-être, mais il n’empêche qu’au final, ce mouvement accepte tout le monde, et il laisse justement la place à tout le monde. Et si certains veulent adhérer à quelque chose de plus radical, et bien libre à eux : ils peuvent le faire.

Ruth Stégassy : Et voilà, c’était donc Bristol en transition.

 

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